CARTHAGE
armi les établissements phéniciens, aucun ne prospéra avec plus de suite et de rapidité que ceux que fondèrent les Tyriens et les Sidoniens sur les côtes de l'Espagne et du nord de l'Afrique. Parmi les villes nombreuses et florissantes situées sur ces rivages, brillait au premier rang la « ville nouvelle », Carthada, ou, comme l'appellent les Occidentaux, Karchédon ou Carthago. Cette colonie était si merveilleusement propre à l'agriculture, au commerce et aux échanges de leurs produits réciproques, que non seulement l'établissement tyrien devint la première ville marchande phénicienne, mais qu'au temps de Rome, Carthage, à peine rebâtie, devint la troisième ville de l'empire, et qu'aujourd'hui, avec des circonstances peu favorables, et dans une situation beaucoup moins bien choisie, il se trouve encore en ces lieux une ville florissante, peuplée de cent mille habitants.
Mais devant le courant de l'immigration hellénique, qui se déversait de plus en plus vers l'Occident, les Phéniciens devaient chercher quelque part un point d'appui, s'ils ne voulaient pas être complètement écrasés. Les Carthaginois l'entreprirent; à la suite d'une guerre longue et obstinée, ils arrêtèrent les progrès des Cyréniens, et l'hellénisme ne put s'avancer à l'Ouest du désert
de Tripoli. Avec l'aide des Carthaginois, les colons phéniciens se maintinrent à la pointe occidentale de Sicile contre les Grecs, et se mirent volontairement dans la clientèle de la puissante ville, leur parente d'origine. Ces résultats importants, qui furent atteints dans le second siècle de Rome, et qui assurèrent aux Phéniciens la partie sud-ouest de la Méditerranée, donnèrent à la ville qui les avait conquis une hégémonie naturelle sur leur nation, et une situation politique fort modifiée. Carthage n'était plus seulement une ville de marchands, elle tendait à dominer la Libye et une partie de la Méditerranée, le jour où elle le pourrait.
Mais la domination sur la Libye n'était que la moitié de la puissance carthaginoise; la domination maritime et coloniale ne s'était pas développée, à la même époque, avec moins de puissance. En Espagne, la capitale des Phéniciens était la vieille colonie tyrienne de Gadès (Cadix) ; ils avaient en outre, à l'ouest et à l'est, un réseau de comptoirs, et dans l'intérieur du territoire, des mines d'argent, de sorte qu'ils possédaient en quelque sorte l'Andalousie actuelle et le royaume de Grenade, ou au moins les côtes de ces deux provinces.
Les Carthaginois, à la fin du 11e siècle de Rome, s'étaient déjà solidement établis dans la Sardaigne, qui, de la même manière que la Libye, était complètement exploitée par eux.
En Sicile, il est vrai, le détroit de Messine et la plus grande portion orientale de l'île étaient tombés entre les mains des Grecs, mais les Phéniciens conservèrent la domination d'une partie des petites îles voisines.
Par la possession du sud de l'Espagne, des Baléares, de la Sardaigne, de la Sicile occidentale et de Melita, et par l'obstacle qu'ils opposaient à la colonisation grecque sur les côtes orientales de l'Espagne, aussi bien qu'en Corse et dans le voisinage des Syrtes, les maîtres de la côte nord d'Afrique fermaient pour leur compte et monopolisaient les eaux occidentales.
Carthage au temps de la guerre du Péloponnèse, était, au témoignage des premiers historiens de la Grèce, très supérieure à
tous les États grecs pour les ressources financières, et ses revenus étaient compares à ceux du grand roi. Polybe l'appelle la ville la plus riche du monde. Un témoignage de l'intelligence avec laquelle l'agriculture était exercée à Carthage, où les généraux et les hommes d'État, comme plus tard à Rome, ne dédaignaient pas de l'exercer et de l'apprendre scientifiquement, c'est le livre d'agronomie du Carthaginois Magon, qui fut considéré plus tard par les cultivateurs grecs et latins comme le code fondamental d'une agriculture rationnelle, et qui fut traduit non seulement en grec, mais aussi en latin sur l'ordre du Sénat romain qui le recommandait officiellement aux propriétaires.
Les ressources militaires des Romains et celles des Carthaginois étaient fort différentes, mais sous beaucoup de rapports, elles pouvaient se balancer. La population de la ville s'élevait encore, au moment où elle fut prise, à 700 000 âmes, y compris les femmes et les enfants ; elle pouvait au besoin, dans le Ve siècle de Rome, mettre sur pied une armée nationale de 40 000 hoplites. Mais bien plus que par le nombre de ses hommes en état de porter les armes, Rome l'emportait sur Carthage par l'effectif réel de son armée nationale.