GUERRE POUR LA POSSESSION DE LA SICILE ENTRE ROME ET CARTHAGE
.ome ayant débarqué ses troupes à Messine pour étendre sa protection aux Mamertins, une flotte carthaginoise considérable, commandée par Hannon, fils d'Hannibal, parut à la hauteur de Messine. Pendant que la flotte bloquait le détroit, l'armée carthaginoise qu'elle avait débarquée commençait le siège par le côté nord. Hiéron, qui n'avait attendu que l'attaque
des Carthaginois pour commencer la guerre contre Rome, ramena devant Messine son armée qu'il venait de retirer, et entreprit le siège du côté sud de la ville.
Pendant ce temps-là, le consul Appius Claudius Caudex avait paru avec le corps d'armée principal dans Rhegium et pendant une nuit obscure, il réussit à forcer le passage, malgré la flotte carthaginoise. L'habileté et le bonheur étaient du côté des Romains; les alliés, n'étant pas préparés à une attaque de l'armée romaine tout entière, et n'ayant pas, par cette raison, uni leurs forces, furent battus séparément par les légions romaines sorties de la ville et durent lever le siège. L'année suivante, les deux consuls, avec une armée deux fois plus forte, entrèrent dans l'île sans rencontrer d'opposition. L'un d'eux, Marcus Valerius Maximus, qui depuis cette campagne fut surnommé l'homme de Messana (Messala), remporta une grande victoire sur l'armée des Carthaginois et des Syracusains réunis ; et comme, après cette victoire, l'armée phénicienne n'était plus en état de tenir la campagne contre les Romains, non seulement on vit Alaesa, Kentoripa, et en général les petites villes grecques se déclarer pour les Romains, mais Hiéron lui-même quitta le parti carthaginois, et fit paix et alliance avec les Romains, 491 (263).
Akragas tomba enfin entre les mains des Romains, et par suite toute l'île fut en leur pouvoir, à l'exception des forteresses maritimes, dans lesquelles le général carthaginois Hamilcar, successeur d'Hannon dans le commandement supérieur, se défendit vigoureusement, et d'où il ne put être éloigné ni par force ni par famine.
La flotte carthaginoise dominait sans rivale la mer et ne maintenait pas seulement dans l'obéissance les villes de la côte en les pourvoyant de toutes choses, mais menaçait encore l'Italie d'une descente.
On vit alors que la première chose à faire était de construire une flotte et on résolut d'en former une de vingt trirèmes et de cent quinquerèmes. Cette flotte, aussitôt que les préparatifs
furent termines, fit voile pour Messine. Au promontoire de Mylae, au nord-ouest de Messana, la flotte carthaginoise, qui arrivait de Panormos sous le commandement d'Hannibal, rencontra la flotte romaine, qui eut alors à faire ses premières preuves sur une grande échelle. Les Carthaginois, considérant comme une proie facile les vaisseaux mauvais voiliers et incommodes des Romains, se jetèrent sur eux dans un ordre irrégulier; mais les ponts-volants nouvellement inventés furent essayés avec succès. Les vaisseaux romains enchaînèrent et prirent les vaisseaux ennemis qui les assaillaient un à un; ils ne pouvaient aborder de front ni sur les côtés sans que le terrible pont s'abaissât sur la proue ennemie. Lorsque la bataille fut terminée, près de cinquante vaisseaux carthaginois, presque la moitié de la flotte, avaient été coulés ou capturés par les Romains, et parmi les derniers, le vaisseau amiral d'Hannibal, qui avait appartenu autrefois au roi Pyrrhus. Le succès était grand, et encore plus grande fut l'impression morale. Rome était subitement devenue une puissance navale, et avait en main le moyen de mener énergiquement à fin une guerre qui paraissait devoir se prolonger indéfiniment et menacer de ruine le commerce italique.
Deux voies s'ouvraient devant les Romains. On pouvait attaquer Carthage dans les îles d'Italie, et lui arracher successivement toutes les forteresses des côtes de Sicile et de Sardaigne. On pouvait, au lieu de cela, abandonner les îles et jeter toutes ses forces sur l'Afrique.
On choisit d'abord le premier plan d'opération. Dans l'année qui suivit la bataille de Mylae, 495 (252), le consul Lucius Scipio s'empara du port d'Aleria, en Corse. L'année suivante 496 (258), l'attaque fut renouvelée avec plus de succès, et les villages ouverts situés près de la côte furent pillés; mais ces expéditions n'aboutirent pas à un établissement permanent des Romains.
Le Sénat résolut de changer de système, et d'attaquer Carthage en Afrique. Au printemps de 498 (256), une flotte de trois cent trente vaisseaux de ligne mit à la voile pour les côtes de Libye. Les Romains trouvèrent la flotte punique en ordre de
ni
bataille à la hauteur d'Eknomos pour couvrir la patrie contre l'invasion.
On a rarement vu combattre sur mer des masses plus grandes que celles qui se rencontrèrent dans cette bataille. La flotte romaine, de trois cent trente voiles, portait au moins cent mille hommes d'équipage, outre l'armée de terre, d'environ quarante mille soldats; la flotte carthaginoise, de trois cent cinquante voiles, était montée d'un nombre d'hommes au moins égal, de sorte que près de trois cent mille hommes furent mis en ligne ce jour-là pour décider la lutte entre deux puissants peuples.
De la flotte romaine, vingt-quatre bâtiments furent coulés; de la flotte carthaginoise, vingt-quatre furent coulés et soixantequatre pris. Les Romains, au lieu de débarquer sur le côté occidental de la péninsule qui forme le golfe, débarquèrent plus vers l'est, où la baie de Clupea leur présentait une large rade pour la protection de leurs vaisseaux contre presque tous les vents. En peu de temps, un camp naval retranché fut construit, et l'armée de terre eut la liberté de commencer ses opérations.
L'énergie des Carthaginois était brisée. Ils demandèrent la paix. Mais les conditions proposées par le consul étaient inacceptables.
Hamilcar, qui avait fait avec tant de succès la guerre de guérillas en Sicile contre les Romains, parut en Libye avec l'élite des troupes de Sicile qui fournirent un noyau précieux pour la nouvelle levée. Lorsque vint le printemps de 499 (255), les choses avaient si bien changé que ce furent les Carthaginois qui ouvrirent les premiers la campagne, et qui présentèrent la bataille aux Romains. La masse principale des Romains attaquée en avant par les éléphants, des deux côtés et par derrière par la cavalerie, eut beau se former en carré et se défendre héroïquement, il fallut bien qu'à la fin ces masses compactes fussent brisées et dispersées. Dans le petit nombre des prisonniers, était le consul lui-même, qui mourut plus tard à Carthage.
Une flotte romaine de trois cent cinquante voiles partit immédiatement, et après avoir remporté au promontoire
Hcrméen, une brillante victoire dans laquelle Les Carthaginois perdirent cent quatorze vaisseaux, cette flotte arriva à Glupea juste
à temps pour tirer de leur position critique les restes de l'armée défaite, qui s'y étaient retranchés. Mais les Romains avaient alors si complètement perdu la tête, qu'après ce combat heureux devant Clupca, ils rembarquèrent toutes leurs troupes et mirent à la voile pour l'Italie. Les trois quarts de la flotte périrent avec les équipages dans une tempête violente; quatre-vingts vaisseaux seulement arrivèrent au port; juillet 499 (255).
Après ces succès inespérés, les Carthaginois purent reprendre l'offensive, longtemps différée.
Rome mit sur les chantiers deux cent vingt nouveaux vaisseaux. Panormos, la ville la plus importante de la Sicile carthaginoise, fut enlevée par une attaque navale heureuse, et les petites places du pays, Soluntum, Cephaladium et Tyndaris tombèrent de même entre les mains des Romains.
Le consul Gaius Caelius Metellus remporta l'année suivante, sous les murs de Panormos, une victoire éclatante sur l'armée aux éléphants; été de 503 (251).
Le siège de Lilybée, le premier grand siège que les Romains aient entrepris et l'un des plus obstinés que connaisse l'histoire, fut ouvert par les Romains avec des succès importants.
Mais après que les assiégeants eurent repoussé une première sortie, les Carthaginois parvinrent, dans une nuit d'orage, à brûler les machines des Romains. Les Romains abandonnèrent alors leurs préparatifs d'assaut et se contentèrent de bloquer la ville par terre et par mer.
De cette manière s'ensuivirent six années de guerre sans événements, 506-511 (248-243), les moins glorieuses que connaisse l'histoire romaine de ce siècle, et peu glorieuses aussi pour les Carthaginois.
A la fin, certain nombre d'hommes prévoyants et magnanimes résolurent de sauver l'État sans l'intervention du gouver-
nement, et de mettre fin à la. ruineuse guerre de Sicile. Les riches patriotes romains construisirent une flotte, dont le noyau fut composé de bâtiments construits pour la guerre de corsaires, et qui fournirent les équipages exercés qui les montaient.
La flotte romaine bien construite et bien montée, commandée par l'habile préteur Publius Valerius Falto, mit en désordre au premier choc les vaisseaux de l'ennemi, lourdement chargés et mal montés; cinquante furent coulés à fond, et les vainqueurs rentrèrent dans le port de Lilybée, avec soixante-dix navires capturés. Le dernier grand effort des patriotes romains avait porté ses fruits; il amena la victoire et par là même la paix.
Hamilcar renonça donc à la Sicile. En revanche, l'indépendance et l'intégrité de l'Etat et du territoire carthaginois furent expressément reconnues dans la forme ordinaire, c'est-à-dire que Rome s'engageait à ne pas entrer en alliance séparée avec les alliés de Carthage, comme Garthage avec ceux de Rome.
L'Occident eut la paix, 513 (241).