HAMILCAR ET HANNIBAL
Ie traité conclu avec Rome en 513 (241) donnait la paix à Carthage, mais lui coûtait cher. Un regret plus cuisant pour les Carthaginois c'était de voir tout leur système de politique commerciale brisé.
Il y avait donc à Carthage un parti de la paix et un parti de la guerre, qui se ralliaient, comme cela était naturel, aux distinctions politiques qui existaient déjà entre les conservateurs et les réformateurs.
Il y avait aussi à la tête de l'armée l'homme qui avait prouvé dans les guerres de Sicile et de Libye que la fortune l'avait destiné, entre tous, à être le sauveur de sa patrie.
Qjiand il quitta Carthage, il enjoignit à son fils Hannibal, âge de neuf ans, de jurer sur l'autel du Dieu suprême une haine éternelle au nom romain, et l'emmena au camp ainsi que ses plus jeunes fils, Hasdrubal et Magon, « la race des lions » comme il les appelait, pour leur confier l'héritage de ses sujets, de son génie et de sa haine.
Nous ne pouvons suivre en détail ce qu'il fit lui-même en Espagne; Caton l'Ancien, qui, une génération après la mort d'Hamilcar, trouva en Espagne la trace encore fraîche de son œuvre, ne put s'empêcher de s'écrier, malgré sa haine contre les Carthaginois, qu'aucun roi ne méritait d'être nommé à côté d'Hamilcar Barca. Le commandement d'Hamilcar fonda en Espagne un royaume carthaginois, et l'habileté politique d' Hasdrubal en assura la solidité. Les plus belles contrées de l'Espagne, les côtes du sud et de l'est devinrent des provinces phéniciennes; des villes furent fondées, et avant tout la Carthage d'Espagne (Carthagena), fut établie par Hasdrubal sur le seul bon port de la côte méridionale, et renferma le magnifique « palais royal » de son fondateur; l'agriculture fleurit, et encore plus l'exploitation des mines lorsqu'on eut découvert par bonheur les gisements argentifères de Carthagène qui, un siècle plus tard, donnèrent un produit annuel de neuf millions (trente-six millions de sesterces) . Le plus grand nombre des cités, jusqu'à l'Ebre, devinrent dépendantes et tributaires de Carthage.
Ainsi la fortune souriait au hardi projet d'Hamilcar. Les moyens de faire la guerre étaient assurés, une armée puissante et accoutumée à la victoire, et un trésor qui se remplissait sans cesse, mais cet homme n'était plus, quand il devint possible d'accomplir ses desseins. Son successeur Hasdrubal ayant été assassiné, les officiers carthaginois de l'armée d'Espagne appelèrent à lui succéder le fils aîné d'Hamilcar, Hannibal. C'était encore un jeune homme : il était né en 505 (249), et avait par conséquent alors vingt-neuf ans : mais il avait déjà beaucoup vécu. Il avait suivi son père partout et partageait ses sentiments sur la paix de Catullus. Encore enfant, il avait suivi son père dans les camps, il s'y était distingué de bonne heure. Leste et vigoureux, Hannibal
était prompt à la course, adroit pugiliste et intrépide cavalier; il pouvait se passer de sommeil, et, au besoin il savait, en soldat, se passer de nourriture. Quoique sa jeunesse se fût écoulée dans les camps, il possédait l'instruction des nobles Phéniciens de cette époque. Il accepta l'héritage, et s'en montra digne. Quoique son histoire ait été écrite par la colère, l'envie et la bassesse, on n'a pu obscurcir cette noble et grande image. L'accord est unanime, au contraire, pour dire qu'il savait unir à un degré inouï la discrétion et l'enthousiasme, la prévoyance et la résolution. Il était surtout remarquable par cette ruse, qui est un des traits particuliers du caractère carthaginois; il aimait à prendre des chemins extraordinaires et inattendus; les embûches et les stratagèmes de toute sorte lui étaient familiers, et il étudiait le caractère de ses antagonistes avec un soin inouï. Il avait des espions permanents même à Rome, et il était en toute circonstance informé des projets de son ennemi; on le voyait souvent portant des déguisements et de faux cheveux, chercher des informations sur un point ou sur un autre. Chaque page de l'histoire de ces temps témoigne de son talent de général, et de son habileté comme homme d'État, qu'il déploya après la paix avec Rome, dans sa réforme de la constitution carthaginoise et plus tard encore lorsque, étranger et exilé, il exerça tant d'influence dans les cours de l'Orient.
Hannibal résolut immédiatement après sa nomination, printemps de 534 (220), de commencer la guerre. Le moment était bien choisi : les Celtes étaient encore agités, et la guerre paraissait imminente entre Rome et la Macédoine; il pouvait donc lever le masque et porter la guerre où il voulait, avant que les Romains pussent la commencer suivant leur convenance, par une descente en Afrique. Son armée fut bientôt prête à entrer en campagne; son trésor était bien rempli par suite de quelques razzias; mais le gouvernement carthaginois se montrait bien éloigné de désirer une déclaration de guerre contre Rome. Hannibal arrêta ses résolutions. Il fit savoir, d'une façon sommaire, à Carthage, que les Sagontins inquiétaient les Torbolètes, sujets de Carthage, et qu'il était obligé de les attaquer; puis, sans attendre la réponse, il commença, au printemps de 525, le siège d'une ville alliée avec
Rome, c'est-à-dire la guerre contre Rome. SagontC se défendit, comme les villes espagnoles savent seules se défendre, la ville finît par être emportée d'assaut. Lorsque Hannibal envoya à Carthage les dépouilles qui devaient être distribuées, le patriotisme et l'ardeur guerrière envahirent les cœurs qui jusque-là y avaient été complètement insensibles, et le partage fit disparaître toutes les chances d'un accommodement avec Rome.
Mais comment attaquer l'Italie? Seule, la contrée des Ligures et des Celtes pouvait être pour Hannibal ce que fut la Pologne pour Napoléon dans sa campagne, exactement semblable, de Russie. Ainsi, tout entraînait Hannibal vers le nord de l'Italie.
La raison pour laquelle Hannibal préféra la route de terre est moins évidente. Au lieu de s'exposer aux accidents immenses et imprévus d'un voyage maritime et d'une guerre navale, il put juger plus prudent de compter sur les assurances faites sans doute sérieusement, des Boëns et des Insubres. Dans tous les cas, la route qu'il prit était la route celtique primitive, par laquelle des hordes plus considérables que son armée avaient traversé les Alpes : l'allié et le libérateur de la nation celtique pouvait s'aventurer à tenter ce passage.
Hannibal réunit à Carthagène, au commencement de la saison favorable, les troupes destinées à sa grande armée; elle se composait de quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, et de douze mille de cavalerie, dont les deux tiers environ étaient Africains, et un tiers Espagnols. Les trente-sept éléphants qu'il emmenait étaient sans doute destinés à faire de l'effet sur les Gaulois, plutôt qu'à combattre sérieusement. Hannibal se dirigea avec cette armée, au printemps de 536 (218), de Carthagène vers l'Ebre.
Hannibal trouva sur TEbre une vigoureuse résistance, mais de la part des indigènes seulement, dont, en homme pour qui, dans ces circonstances, le temps était encore plus précieux que le sang de ses soldats, il se débarrassa, en un mois, au prix de la perte du quart de son armée. Il atteignit enfin la ligne des Pyrénées.
Arrivé en Gaule, Hannibal renvoya dans son pays une partie de ses troupes. Avec une armée de cinquante mille hommes d'infanterie et neuf mille cavaliers, pour la plupart anciens soldats, il franchit les montagnes sans difficulté, et lorsqu'il prit la route de la côte par Narbonne et Nîmes, à travers le territoire celtique, ce chemin se trouva ouvert à son armée, soit par des traités antérieurement conclus, soit par l'or carthaginois, soit par la force des armes. Ce fut seulement lorsque l'armée arriva, à la fin de juillet, à Avignon, sur le Rhône, qu'elle sembla devoir rencontrer une sérieuse résistance.
Hannibal avait à faire passer le fleuve à une armée pourvue d'une nombreuse cavalerie et d'éléphants, sous les yeux de l'ennemi et avant que Scipion arrivât, et il ne possédait pas une nacelle. D'après ses ordres, on acheta aux nombreux bateliers du Rhône toutes les barques au prix qu'ils demandèrent, et ce qui manquait en embarcations fut remplacé par des radeaux faits avec des arbres tombés, de sorte que toute l'armée put traverser le fleuve en un jour.
Scipion prévenu trop tard se dirigea alors à marches forcées sur Avignon; mais lorsqu'il y arriva, la cavalerie carthaginoise même, laissée en arrière pour protéger le passage des éléphants, était déjà en route depuis trois jours. Maintenant qu' Hannibal, ayant traversé le Rhône, était entré dans le territoire celtique qui touchait à l'Italie, il ne pouvait plus être question de l'empêcher d'atteindre les Alpes.
L'armée carthaginoise remonta d'abord le Rhône jusqu'à la vallée de la Haute-Isère, région basse, riche, et même alors très peuplée, qui est fermée au nord et à l'ouest par le Rhône, au sud par l'Isère et à l'est par les Alpes. La marche le long du Rhône et par « l'île » jusqu'au pied des Alpes, s'accomplit en seize jours.
Les attaques, qui, dans tous les lieux favorables, étaient faites par les Celtes contre l'armée en marche, étaient extrêmement pénibles. Lorsqu'ils eurent atteint le pied même des Alpes, là où la route quitte l'Isère et s'engage par un défilé étroit et difficile le long du torrent le Reclus pour arriver au sommet du
Saint-Bernard, toute la milice des Centrones parut, en partie derrière l'armée, en partie sur les crêtes des rochers qui dominent
le passage à droite et à gauche, en vue de couper 1<: train et 1rs bagages, et de lui infliger des pertes sérieuses, en faisant rouler sur elle des rochers. A la « Pierre-Blanche » lieu qui porte encore ce nom, montagne calcaire haute et isolée qui est au pied du Saint-Bernard, et qui en domine le chemin, Hannibal campa avec son infanterie, pour protéger la marche des chevaux et des bêtes de somme qui cheminèrent péniblement pendant toute une nuit, et à travers d'incessantes et sanglantes mêlées, il atteignit enfin, le jour suivant, le sommet du passage. Là, dans la plaine protégée contre toute attaque, qui s'étend jusqu'à une distance de près d'une lieue autour d'un petit lac où la Doria prend sa source, il fit reposer son armée.
Le découragement commençait à s'emparer des soldats. Les sentiers qui devenaient de plus en plus difficiles, les provisions qui manquaient, la marche à travers des défilés exposés aux attaques incessantes d'ennemis qu'on ne pouvait atteindre, les rangs décimés, la situation désespérée des traînards et des blessés, l'objet même de l'expédition qui paraissait chimérique à tous, sauf au général enthousiaste et à son entourage immédiat, tout cela commençait à rebuter même les vétérans d'Afrique et d'Espagne. Mais la confiance du général demeurait inébranlable : après un court repos, on se prépara avec un nouveau courage à la dernière et à la plus difficile entreprise, la marche de descente. Dans cette marche, l'armée n'eut pas à souffrir matériellement de l'ennemi; mais sur la pente abrupte et glissante qui longe la Doria, et où la neige nouvellement tombée cachait les sentiers et les avait endommagés, hommes et bêtes se perdirent et tombaient dans les précipices; enfin vers la fin du troisième jour de marche, on arriva à une partie de la route d'environ deux cents pieds de long, où des avalanches se précipitent sans cesse du haut des rochers de Cramont qui la dominent, et où, pendant les étés froids, régnent des neiges éternelles.
L'infanterie traversa ce passage, mais les chevaux et les éléphants ne purent passer sur les plateaux de glace, à peine
recouverts d'une légère couche de neige nouvellement tombée, et le général campa dans ce lieu périlleux avec le bagage, l'infanterie et les éléphants. Le jour suivant, les cavaliers, par un rude travail de tranchée, tracèrent un chemin pour les chevaux et les bêtes de somme; mais ce ne fut qu'après un travail de trois jours avec une aide constante, que les éléphants, à demi morts de faim, purent traverser. De cette manière, après un retard de quatre jours, l'armée était de nouveau rassemblée, et, après trois autres jours de marche dans la vallée de la Doria, elle arriva vers le milieu de septembre dans la plaine d'Ivrée, où les troupes épuisées furent logées dans les villages, afin de se remettre, par une bonne nourriture et un repos de quinze jours, de leurs fatigues extraordinaires.
Le but était atteint, mais au prix de rudes sacrifices. Des cinquante mille vétérans d'infanterie et des neuf mille cavaliers que l'armée comptait au passage des Pyrénées, plus de la moitié avait péri dans les combats, les marches et le passage des rivières. Une telle marche est une opération militaire d'une valeur contestable, et il est douteux qu'Hannibal lui-même l'ait considérée comme un succès. Dans tous les cas, l'exécution prudente et énergique du plan mérite notre admiration, et à quelque cause que les résultats en soient attribués, soit à la faveur de la fortune ou simplement à l'habileté du général, la grande idée d'Hamilcar, celle de poursuivre en Italie le conflit avec Rome, était maintenant réalisée.