‹ Histoire de RomeChapitre 18 sur 57 · LA GUERRE SOUS HANNIBAL JUSQU'À LA BATAILLE DE CANNES · texte numérisé non relu

LA GUERRE SOUS HANNIBAL JUSQU'À LA BATAILLE DE CANNES

'apparition de l'armée carthaginoise du côté italien des Alpes bouleversa tout d'un coup la situation, et déconcerta le plan des Romains. Des deux armées principales de Rome, l'une avait

débarque en Espagne, et avait été bientôt aux prises avec l'ennemi ; il n'était plus possible de la rappeler. La seconde, qui (Hait destinée à l'Afrique, sous le commandement du consul Tibcrius Sempronius, était encore, heureusement, en Sicile. Armée et flotte étaient encore à Lilybéc, quand arriva l'ordre du Sénat de revenir au plus vite, pour défendre le sol national.

Ainsi, à l'heure décisive, il ne se trouvait à l'endroit décisif pas même un avant-poste romain; Hannibal eut tout le temps de faire reposer son armée, de prendre, après un siège de trois jours, la ville des Taurini qui lui avait fermé ses portes, et d'obtenir ou d'imposer par la force l'alliance à toutes les communautés celtes et ligures, avant que Scipion, qui avait pris le commandement dans la vallée du Pô, se trouvât sur son chemin.

Dans la plaine entre le Tessin et la Sesia, non loin de Vercelli, la cavalerie romaine qui, avec les troupes légères, s'était avancée pour faire en force une reconnaissance, rencontra la cavalerie punique, envoyée dans le même dessein. Malgré la supériorité de l'ennemi, Scipion accepta la bataille qu'on lui offrait; mais son infanterie légère, qui était placée devant la cavalerie, se rompit sous l'effort de la grosse cavalerie ennemie. La perte des Romains fut très considérable; le consul lui-même, qui se comporta en vaillant soldat, reçut une dangereuse blessure. Scipion éclairé par cette défaite sur la force de l'ennemi, comprit la faute de se placer avec une armée plus faible dans la plaine, le dos appuyé au fleuve, et se décida à repasser le fleuve sous les yeux de l'ennemi.

L'armée romaine, maintenant forte de près de quarante mille hommes, n'avait qu'à garder sa position, pour obliger l'ennemi soit à essayer, en hiver, le passage de la rivière et l'attaque du camp, soit à suspendre sa marche et à éprouver l'inconstance des Gaulois au milieu des rigueurs de l'hiver. Hannibal ne négligea aucun moyen pour l'attirer au combat. Bientôt, par un temps de pluie, un engagement général, non prévu par les Romains, se livra à Trébia. L'infanterie romaine se montra digne de son nom; elle combattit au commencement de la bataille avec une supériorité décisive contre l'infanterie ennemie. A ce moment

apparut tout à coup une troupe carthaginoise d'élite, moitié infanterie, moitié cavalerie, qui, sous le commandement d'Hannon, le plus jeune des frères d'Hannibal, sortit d'une embuscade, sur les derrières de l'armée romaine, et tomba sur sa masse déjà si pressée. Les ailes de l'armée et les derniers rangs du centre des Romains furent rompus et dispersés par cette attaque. Le reste de l'armée fut presque entièrement massacré par les éléphants et les troupes légères de l'ennemi, en tentant de passer la rivière.

L'armée romaine se réfugia dans les forteresses de Placentia et de Crémona; complètement coupée de sa communication avec Rome, elle dut se procurer des vivres par la voie d'eau. Hannibal bivouaqua dans le lieu où il était. Il s'occupa principalement d'organiser l'insurrection gauloise : plus de soixante mille fantassins et quatre mille cavaliers des Celtes rejoignirent, dit-on, l'armée.

Hannibal quitta la vallée du Pô pour chercher un chemin à travers les défilés étroits des Apennins. Le passage des Apennins fut accompli sans beaucoup de difficulté.

Hannibal campa à Fiesole, tandis que Gaius Flaminius attendait encore à Arezzo que les routes fussent devenues praticables pour aller le bloquer.

Le consul suivit à la hâte la marche de l'ennemi, qui passa par Arezzo, et se dirigea lentement par le riche val de Chiana vers Pérouse; il l'atteignit dans le voisinage de Cortone, où Hannibal, exactement informé de la marche de son adversaire, avait eu tout le temps de choisir son champ de bataille, un défilé étroit entre deux murailles abruptes de montagnes, fermé à la sortie par une haute colline, à l'entrée par le lac Trasimène. Il barrait la sortie avec la fleur de son infanterie ; les troupes légères et la cavalerie étaient dissimulées sur les deux côtés. Les colonnes romaines s'engagèrent sans hésitation dans le passage inoccupé : le brouillard épais du matin leur cachait la position de l'ennemi. Il n'y eut pas de bataille; ce fut une simple déroute. Ceux qui restèrent en dehors du défilé furent précipités dans le lac par la

cavalerie, le corps principal fut anéanti dans le défilé sans résistance, et le plus grand nombre, le consul lui-même, furent tués dans l'ordre de marche. Gomme si ce n'était pas assez, immédiatement après la bataille du lac Trasimène, la cavalerie de l'armée d'Ariminum, commandée par Gaius Ccntenius et forte de quatre mille hommes, que Gnaeus Servilius avait envoyée en avant pour secourir son collègue, tandis qu'il avançait lui-même à petite marche, fut de même entourée par l'armée phénicienne; une partie périt, l'autre fut prise. Toute l'Ëtrurie était perdue, et Hannibal pouvait marcher sans obstacle sur Rome. Les Romains se préparèrent aux dernières extrémités : ils rompirent les ponts du Tibre, et nommèrent Quintus Fabius Maximus dictateur.

Mais Hannibal voyait plus loin que le roi Pyrrhus. Il ne marcha pas sur Rome; il ne marcha même pas contre Gnaeus Servilius, habile général. Il fit encore un mouvement tout à fait inattendu. Il dépassa la forteresse de Spoletium, qu'il essaya en vain de surprendre, traversa l'Ombrie, dévasta le Picenum, qui était couvert de fermes romaines, et s'arrêta aux rivages de l'Adriatique.

Enfin, lorsque son armée fut suffisamment refaite, et que l'infanterie fut bien exercée au maniement des nouvelles armes, il leva son camp et marcha lentement de long de la côte pour gagner le Midi de l'Italie. Mais l'espérance qu'il nourrissait de voir la confédération commencer à se dissoudre, ne fut pas réalisée. Ce résultat fut un avantage décisif pour les Romains.

Leur général suivit une tactique différente de celle de ses prédécesseurs. Il partit pour le camp aussi décidé à éviter une bataille rangée que son prédécesseur avait été décidé à la livrer.

Hannibal traversa l'Apennin au cœur de l'Italie pour se rendre à Benevent, prit la ville ouverte de Telesia, à la frontière du Samnium et de la Campanie, et se dirigea vers Capoue. Il y avait formé des alliances, qui pouvaient faire espérer que Capoue se détacherait de la ligue romaine; mais cette espérance ne se réalisa pas. Retournant alors en arrière, il prit la route de l'Apulie.

Un camp retranché fut construit à Gerunium, à environ neuf lieues au nord de Luceria.

Loin d'être découragée par ses dernières défaites, l'armée romaine était indignée de la tâche peu glorieuse que son général « le laquais d'Hannibal » lui imposait, et demandait à grands cris à être conduite à l'ennemi. De concert avec les soldats mécontents et les possesseurs des terres ravagées, ses adversaires politiques firent passer une résolution absurde et inconstitutionnelle, en conférant la dictature, qui était destinée à conjurer les inconvénients de la division du commandement en temps de danger, à Marcus Minucius, qui avait été jusque-là le lieutenant de Fabius, et en lui donnant par conséquent des pouvoirs égaux à ceux de ce dernier. Marcus Minucius, obligé de justifier sur le champ de bataille son titre de dictateur, fit une attaque précipitée avec des forces inégales, et aurait été anéanti, si son collègue n'avait pas épargné une plus grande catastrophe, en arrivant en temps opportun avec des troupes nouvelles.

On résolut de réparer ces fautes, et d'équiper une armée telle que Rome n'en avait jamais mis en campagne : huit légions, dont l'effectif était élevé d'un cinquième sur le nombre ordinaire, et une quantité correspondante d'alliés, assez, en un mot, pour écraser un ennemi qui n'avait pas la moitié de ces forces. Comme on ne pouvait pas songer à la nomination d'un dictateur, le Sénat essaya d'assurer l'élection de consuls capables.

Le Sénat eut de la peine à faire passer un de ses candidats, Lucius Emilius Paulus, qui avait conduit avec prudence la guerre d'Illyrie en 535 (219); l'immense majorité des citoyens lui donna pour collègue Marcus Terentius Varron, homme incapable, qui n'était connu que par son opposition violente contre le Sénat.

Hannibal partit de Gerunium pour la direction du sud; et, dépassant Luceria, traversa l'Aufidus et prit la citadelle de Cannes (entre Canossa et Barletta) . Après avoir reçu du Sénat des ordres positifs à ce sujet, les deux nouveaux généraux en chef, Paulus et Varron, arrivèrent en Apulie au commencement de l'été 538

(2i6). Avec les quatre nouvelles légions et 11X1 contingent correspondant d'Italiotcs, l'armée romaine comptait quatre-vingt mille hommes d'infanterie, moitié citoyens et moitié alliés, et six mille hommes de cavalerie, dont un tiers de citoyens et deux tiers d'alliés; l'armée d'Hannibal au contraire, comptait dix mille cavaliers, mais seulement quarante mille hommes d'infanterie.

Le gros de l'armée romaine, au point du jour du 2 août, passa le fleuve, qui à cette époque de l'année était à sec, et qui ne gêna pas matériellement le mouvement des troupes; elle prit position près du plus petit des camps romains, dans la vaste plaine qui s'étend à l'ouest de Cannes, sur la rive gauche du fleuve. L'armée carthaginoise suivit, et traversa également le fleuve, sur lequel s'appuyaient l'aile droite romaine et l'aile gauche carthaginoise. La cavalerie romaine était placée sur les ailes : la plus faible portion se composait de citoyens commandés par Paulus, sur la droite près du fleuve; la plus forte était formée par les alliés, commandée par Varron, et occupait la gauche vers la plaine. Dans le centre était rangée l'infanterie sur des files exceptionnellement profondes, sous le commandement du proconsul Gnaeus Servilius. En face de ce centre, Hannibal rangea son infanterie en forme de croissant, de sorte que les troupes celtes et ibériennes, avec leur armure nationale, formaient la partie saillante du centre, et les Libyens, armés à la romaine, les ailes fuyantes sur les deux côtés. Toute la grosse cavalerie était placée sur le côté, sous le commandement d'Hasdrubal, et la cavalerie légère des Numides du côté de la plaine. Après une escarmouche d'avant-postes entre les troupes légères, toute la ligne fut bientôt engagée. Là où la cavalerie légère des Carthaginois lutta contre la grosse cavalerie de Varron, le conflit continua sans résultat décisif, au milieu des charges continuelles des Numides. Au centre, d'autre part, les légions culbutèrent complètement les troupes espagnoles et celtiques qu'elles trouvèrent devant elles; les vainqueurs pressèrent l'ennemi et poursuivirent leur avantage. Mais, pendant ce temps-là, à l'aile gauche, la fortune avait tourné contre les Romains. Hannibal avait simplement essayé d'occuper l'aile gauche de la cavalerie ennemie, pour pouvoir jeter Hasdrubal avec toute la cavalerie régulière sur l'aile droite, plus faible,

et la renverser tout d'abord. Après une courageuse résistance, la cavalerie romaine recula, et ceux qui ne furent pas renversés furent rejetés sur la rivière et dispersés dans la plaine; Paulus, blessé, courut au centre, pour conjurer ou au moins pour partager la fortune des légions. Celles-ci, pour mieux poursuivre la victoire sur l'infanterie avancée de l'ennemi, avaient changé leur ordre de front en colonne d'attaque, et pénétré comme un coin dans le centre de l'ennemi. Dans cette position elles furent vigoureusement chargées des deux côtés par l'infanterie libyenne, et une portion fut obligée de s'arrêter pour se défendre contre l'attaque de flanc. Cette manœuvre arrêta leurs progrès, et la masse de l'infanterie, déjà trop serrée, n'eut plus alors assez d'espace pour se développer. Pendant ce temps-là, Hasdrubal, après avoir complété la défaite de l'aile de Paulus, avait assemblé et rangé dans un nouvel ordre la cavalerie, et il la conduisit, par derrière le centre de l'ennemi, sur l'aile de Varron. La cavalerie italique de ce dernier, déjà suffisamment occupée avec les Numides, fut rapidement dispersée par cette double attaque, et Hasdrubal, laissant aux Numides la poursuite des fuyards, rallia ses escadrons pour la troisième fois, pour les jeter sur les derrières de l'infanterie romaine. Cette dernière charge fut décisive. La fuite était impossible et on ne fit pas de quartier. Jamais, peut-être, une armée aussi considérable ne fut anéantie aussi complètement sur le champ de bataille, et avec une perte si minime pour l'adversaire. Hannibal avait perdu six mille hommes, et principalement des Celtes; des soixante-seize mille Romains qui avaient paru en ligne, soixante-dix mille couvraient le champ de bataille, et, parmi eux, le consul Lucius Paulus, le proconsul Gnaeus Servilius, deux tiers des officiers de l' état-major, quatre-vingts personnages sénatoriaux. Le consul Marcus Varron, seul sauvé par son audace et la rapidité de son cheval, gagna Venusia, et n'eut pas honte de survivre à ce désastre. La garnison du camp romain, forte de dix mille hommes, fut faite en grande partie prisonnière de guerre : quelques milliers d'hommes seulement, appartenant en partie à ces troupes, en partie à celles de ligne, s'enfuirent à Canusium. Et comme si la perte de Rome était jurée, avant que cette année fût terminée, la légion envoyée en Gaule tomba dans une embuscade et fut complètement anéantie par les Gaulois,

avec son général Lucius Postumus, consul nommé pour l'année

suivante.

Après le passage du Rhône par Hannibal, Sri pion avait fait voile pour Emporiae et s'était tout d'abord rendu maître des côtes entre les Pyrénées et l'Ebre, puis, après avoir vaincu Hannon, il s'était emparé du continent, 536 (218). L'année suivante, 537 (217), il avait complètement défait la flotte carthaginoise à l'embouchure de l'Ebre, et après que son frère Publius, le courageux défenseur de la vallée du Pô, l'eut rejoint avec un renfort de huit mille hommes, il avait même traversé l'Ebre, et s'était avancé jusqu'à Sagonte. Hannibal pouvait donc, moins que jamais, compter sur des secours venus d'Espagne.

Carthage, de son côté, avait fait pour son général tout ce qu'on pouvait attendre d'elle. Des escadres phéniciennes menaçaient les côtes d'Italie et les îles romaines, et défendaient l'Afrique contre une invasion romaine. C'était tout. Cependant, la nouvelle de la victoire de Cannes réduisit même l'opposition factieuse au silence. Le Sénat carthaginois résolut de mettre à la disposition du général des renforts considérables en argent et en soldats. La Macédoine entreprit de débarquer une armée d'invasion sur la côte orientale d'Italie, en retour de quoi elle reçut l'assurance que les possessions romaines en Ëpire lui seraient rendues.

En Sicile, le roi Hiéron entra en alliance avec Carthage, et ordonna à la flotte syracusaine de s'unir aux Carthaginois, qui étaient venus pour menacer Syracuse.

Un fait plus décisif encore, c'est qu'enfin l'édifice de la confédération romaine commença à se désunir, après avoir survécu, sans en être ébranlé, aux chocs de deux années de guerre.

Le devoir incombait au Sénat de prendre en main le gouvernement des affaires. Si la délivrance et la restauration de l'Etat étaient encore possibles, l'œuvre devait commencer par l'établissement de l'unité et de la confiance à Rome. Avoir aperçu cela, et, ce qui est plus important, l'avoir fait en s'abstenant de

toutes récriminations, quelque justes qu'elles pussent être, voilà ce qui a été la gloire et l'honneur impérissables du Sénat romain.

Les efforts les plus vigoureux furent tentés pour organiser une armée propre au combat. Les Latins furent sommés de fournir leur aide dans le danger commun. Rome elle-même donna l'exemple et appela sous les armes toute la population masculine au-dessus de l'enfance; elle arma les esclaves pour dettes et les criminels, et incorpora même dans l'armée huit mille esclaves achetés par F Etat. Comme on manquait d'armes, on prit dans les temples les anciennes dépouilles des vaincus, et on mit à l'œuvre toutes les boutiques et tous les ouvriers. Non seulement les alliés ne devaient pas penser que Rome était disposée à entrer en négociation; mais le plus humble citoyen lui-même avait à comprendre que, pour lui comme pour les autres, il n'y avait pas de paix possible, et que le salut n'était que dans la victoire.

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