‹ Histoire de RomeChapitre 19 sur 57 · LA GUERRE D'HANNIBAL DEPUIS CANNES JUSQU'À ZAMA · texte numérisé non relu

LA GUERRE D'HANNIBAL DEPUIS CANNES JUSQU'À ZAMA

.annibal s'était immédiatement rendu à Capoue, avant que les Romains y pussent jeter une garnison, et par cette marche il avait décidé la seconde cité de l'Italie à se joindre à lui, après une longue hésitation. Il pouvait espérer de Capoue se rendre maître d'un des ports de la Campanie où il pourrait débarquer les renforts que ses grandes victoires avaient arrachés à l'opposition dans sa patrie. La guerre de Campanie subit un temps d'arrêt, jusqu'à ce que l'hiver arrivât, et qu'Hannibal prît ses quartiers d'hiver à Capoue, et, au milieu des délices de cette ville, ses troupes qui n'avaient pas campé sous un toit depuis trois ans, ne firent aucun progrès. Quant aux renforts, le parti de la peur à

Cartilage refusa de céder aux supplieations du général qui demandait un appui plus décidé, en répondant moitié par simplicité,

moitié par ruse, que vainqueur comme il l'était, il n'avait pas besoin de secours; ce parti ne contribua pas moins ainsi à sauver Rome que le Sénat romain.

Publius Scipion. — Pendant longtemps, dit-on, personne ne se présenta comme candidat pour cette charge périlleuse et compliquée; mais à la fin, un jeune officier de vingt-sept ans, Publius Scipion, fils d'un général du même nom, tué en Espagne, et qui avait rempli les fonctions de tribun militaire et d'édile, se présenta comme candidat au commandement militaire en Espagne. Bientôt son nom fut sur toutes les lèvres, et c'est en lui qu'on rechercha l'étoile qui semblait destinée à ramener la victoire et la paix.

Publius Scipion se rendit en Espagne en 544-555 (210-209). Avant que les armées ennemies se fussent mises en mouvement, Scipion se dirigea vers Carthagène, que de l'embouchure de l'Ebre il pouvait atteindre en peu de jours par la route des côtes, avec toute son armée, forte d'environ trente mille hommes et sa flotte, et surprit la garnison phénicienne, qui n'était pas de plus de mille hommes, par une attaque combinée de terre et de mer. Avec la capitale carthaginoise, il tomba encore aux mains des Romains dix-huit vaisseaux démontés et soixante-trois transports de guerre, tout le matériel militaire, d'importants approvisionnements de blé, la caisse militaire, contenant 6 000 talents (plus de 3 750 000 Frs or) les otages de tous les alliés espagnols de Carthage, et dix mille prisonniers.

En l'année 546 (208), il marcha vers l'Andalousie.

Les Phéniciens semblaient vaincus, mais ils furent encore en état, l'année suivante, de mettre sur pied une armée puissante, trente-deux éléphants, quatre mille cavaliers, soixante-dix mille fantassins. La victoire fut vigoureusement disputée, mais les Romains triomphèrent enfin.

Après une lutte de trente ans, l'Espagne devint de province carthaginoise une province romaine, dans laquelle la lutte avec

les Romains fut encore continuée pendant des siècles, au moyen d'une insurrection toujours réprimée et cependant jamais soumise.

Tandis que la guerre était ainsi terminée par Marcellus en Sicile, par Publius Sulpicius en Grèce, par Scipion en Espagne, une lutte puissante se continuait sans interruption dans la péninsule italienne. Au commencement de 540 (214), la cinquième année de la guerre, les Phéniciens et les Romains se trouvaient dans la situation suivante : l'Italie du Nord avait été de nouveau occupée par les Romains, après le départ d'Hannibal et était protégée par trois légions, dont deux étaient stationnées dans le territoire celtique, et la troisième comme réserve dans le Piémont. La Basse-Italie, à l'exception des forteresses et de beaucoup de ports, était entre les mains d'Hannibal. Lui et son armée principale étaient à Arpi, tandis que Tiberius Gracchus, avec quatre légions, tenait tête en Apulie, appuyé sur les forteresses de Luceria et de Beneventum. Dans la contrée des Bruttiens, il y avait une seconde armée carthaginoise, sous Hannon, et cette armée n'avait pas, en ce moment, d'adversaire. L'armée romaine principale de quatre légions, sous les deux consuls Quintus Fabius et Marcus Marcellus, était sur le point d'essayer de reprendre Capoue; à cela se joignait la réserve de deux légions dans la capitale, les garnisons placées dans tous les ports de mer, et enfin la flotte considérable qui occupait la mer, sans rivale. Hannibal pouvait bien espérer encore la victoire ; mais il ne pouvait plus compter sur des triomphes comme ceux du lac Trasimène et de l'Aufidus; le temps des citoyens généraux était passé.

L'année 542 fut défavorable aux Romains. Tarente fut occupée par les Carthaginois. Hannibal s'éloigna de Tarente pour gagner la Campanie à marches forcées, s'empara de la garnison romaine de Calatia, et campa sur le mont Tifata, tout près de Capoue, ayant la ferme confiance que les généraux romains lèveraient le siège, comme ils l'avaient fait l'année précédente. Mais les Romains qui avaient eu le temps de retrancher le camp et leurs lignes comme une forteresse, ne bougèrent pas. Hannibal eut alors recours au dernier expédient que pût imaginer son

génie inventif, pour sauver cette cité importante. Il partit avec l'armée de secours, après avoir informé les Campaniens de ses intentions, et marcha sur Rome. Les deux légions de Rome qui sortirent de la ville empêchèrent l'investissement des murs. En outre, Hannibal n'avait jamais espéré surprendre Rome par un coup de main. Il s'éloigna donc, après être resté en ces lieux quelque temps. En fait, Hannibal recula, parce que cela était conforme à ses plans, et il se dirigea vers Capoue. Mais les légions restèrent immobiles dans leurs lignes. La chute, désormais, était inévitable. Vingt-huit sénateurs se donnèrent volontairement la mort; le reste livra la ville à la discrétion d'un ennemi implacable et exaspéré. Naturellement une vengeance sanglante devait s'ensuivre. Cinquante-trois officiers et magistrats de Capoue furent fouettés et décapités sur la place du marché; le reste des sénateurs fut emprisonné, un grand nombre de citoyens furent vendus comme esclaves, et les propriétés les plus riches furent confisquées. L'impression produite par la chute de Capoue fut profonde, et les tentatives que firent les cités qui n'étaient pas trop compromises pour être admises à des conditions convenables dans la symmachie romaine, affectèrent Hannibal beaucoup plus sensiblement que le dommage direct.

Le danger qui avait menacé, quelques années auparavant, l'existence de l'Etat, semblait dissipé, mais on n'en sentait que mieux le poids de plus en plus accablant de cette guerre interminable. Les finances de l'Etat étaient incroyablement épuisées.

Au milieu de ces circonstances difficiles et périlleuses, arriva subitement la nouvelle qu'Hasdrubal, dans l'automne de l'année 546 (208), avait passé les Pyrénées, et que les Romains devaient se préparer à avoir, l'année suivante, la guerre en Italie avec les deux fils d'Hamilcar. Comme au temps du plus grand danger, Rome leva de nouveau vingt- trois légions. A un moment non prévu par ses amis et par ses ennemis, Hasdrubal parut du côté italien des Alpes 546 (207); les Gaulois, déjà accoutumés à ces marches sur leur territoire, ouvrirent à prix d'argent leurs défilés. On apprit à la fois qu'Hasdrubal était campé près du Pô, qu'il appelait les Gaulois aux armes avec autant de succès que son

frère, que Placentia avait été investie. Le consul Marcus Livius courut en toute hâte à l'armée du Nord, et il était grand temps qu'il y arrivât. La dépêche d'Hasdrubal, qu'on attendait avec anxiété au camp d'Hannibal, fut interceptée par les avant-postes de Néron. Persuadé qu'Hannibal ne connaissait pas l'intention de son frère, et continuerait à l'attendre en Apulie, Néron se hasarda à se diriger vers le nord à marches forcées. Néron trouva son collègue, Marcus Livius, près de Sena Gallica, attendant l'ennemi; les deux consuls marchèrent vers Hasdrubal; l'armée carthaginoise qui n'avait pas de voie de retraite, fut anéantie, le camp emporté. Hasdrubal, voyant ainsi perdue la bataille qu'il avait si admirablement conduite, chercha et trouva, comme son père, une mort héroïque. Néron se remit en marche, et, après une absence de quatorze jours à peine, il se retrouva de nouveau en Apulie, en face d'Hannibal, qui n'avait reçu aucun message et qui n'avait pas remué. Le consul apportait le message avec lui : c'était la tête d'Hasdrubal, que les Romains jetèrent dans les avant-postes ennemis.

Hannibal vit que ses espérances étaient déçues, et que tout était perdu. Il abandonna l'Apulie et la Lucanie, et même Metapontum, et se retira avec son armée dans le Bruttium. La joie fut immense à Rome; on reprit les affaires comme en temps de paix, chacun sentit que le danger de la guerre était passé. Comme si enfin ses projets devaient recevoir une brillante justification de la part même des autorités carthaginoises qui les avaient rendus inutiles, celles-ci, dans leur appréhension d'une descente des Romains, reprirent ses plans à leur compte, 548-549 (206-205), et envoyèrent à Hannibal en Italie, à Magon en Espagne, des renforts et des subsides.

Personne, probablement, dans le Sénat de Rome ne doutait que la guerre de Carthage contre Rome ne touchât à sa fin, ni que la guerre de Rome contre Carthage ne dût bientôt commencer. Le Sénat ne pouvait pas ne pas voir que l'expédition d'Afrique était nécessaire, et qu'il était peu judicieux de l'ajourner indéfiniment; que Scipion était un très habile officier, qu'il était, en cette qualité, l'homme qu'il fallait comme chef de cette guerre.

Ainsi, Scipion mit à la voile pour l'Afrique, au printemps de 550 (204), avec deux fortes légions de vétérans (environ trente mille hommes), quarante vaisseaux de guerre et quatre cents transports, et aborda heureusement, et sans rencontrer aucune résistance, au cap Beau, dans les environs d'Utique. On résolut de tenter une fois encore le sort d'une bataille en plaine, aux « grands champs », à cinq jours de marche d'Utique. Scipion se hâta de l'accepter; ses vétérans et ses volontaires eurent peu de peine à disperser l'armée rassemblée à la hâte des Carthaginois, des Numides et des Celtibériens, qui ne pouvaient attendre aucun quartier de Scipion, et furent vaincus après une résistance obstinée. Après cette double défaite, les Carthaginois ne pouvaient plus tenir la campagne.

Après de pareilles défaites, le parti de la paix à Carthage, qui avait été obligé de se taire depuis seize ans, put enfin relever la tête et se révolter ouvertement contre le gouvernement des Barca et des patriotes. Mais ce dernier eut le dessus auprès des citoyens; on résolut de laisser l'opposition négocier pour la paix, et de se préparer, pendant ce temps-là, à un dernier effort. On envoya à Hannibal et à Magon l'ordre de revenir en toute hâte en Afrique. Hannibal, sans être protégé par un armistice, sans doute, mais seulement par la rapidité de ses mouvements et la chance de la fortune, arriva sans obstacle à Leptis. L'armistice fut rompu par le pillage d'une flotte romaine de transport. Dans sa légitime indignation, Scipion quitta son camp auprès de Tunis, 552 (202), et traversa la riche vallée du Bagrada (Medscherda), n'accordant plus de capitulation, mais saisissant et vendant en masse les populations. Le général carthaginois chercha, dans une entrevue personnelle avec le général romain, à obtenir de meilleures conditions, mais la conférence n'amena aucun résultat et la bataille décisive se livra près de Zama. La cavalerie de Scipion eut peu de peine à disperser celle d' Hannibal et fut bientôt occupée à la poursuivre. La lutte entre les deux infanteries fut plus sérieuse. Les vieux soldats d'Hannibal ne bronchèrent pas, malgré la force supérieure des ennemis, jusqu'au moment où la cavalerie des Romains et celle de Massinissa, revenant de la poursuite de la cavalerie ennemie, les enveloppèrent de tous les

côtés. Non seulement ce mouvement décida le combat, mais il annihila l'armée punique; les mêmes soldats, qui, quatorze ans auparavant, avaient fui à Cannes, venaient de prendre leur revanche sur leurs vainqueurs à Zama. Hannibal gagna, en fugitif, Hadrumetum avec une poignée d'hommes.

Après cette journée, la folie seule pouvait conseiller à Carthage de continuer la guerre. Une contribution annuelle de deux cents talents (i 220 000 Frs or) fut imposée pour cinquante ans aux Carthaginois, et ils durent s'engager à ne jamais faire la guerre contre Rome et ses alliés. Carthage devenait tributaire et perdait son indépendance politique.

Ainsi finit la seconde guerre punique, ou comme les Romains l'appellent, la guerre d'Hannibal, après avoir ravagé les contrées et les îles, pendant dix-sept ans, de l'Hellespont aux Colonnes d'Hercule. Les Romains obtinrent la souveraineté de l'Italie, parce qu'ils luttèrent pour l'obtenir; quand l'hégémonie, et, par suite, la souveraineté sur les Etats méditerranéens leur arriva, elle fut, pour ainsi dire, jetée entre les bras des Romains par les circonstances, et sans idée préconçue de leur part.

Ce qui prouve combien de vides la guerre et la famine avaient faits dans toute l'Italie, c'est le fait que la population de Rome diminua d'un quart pendant la guerre. Un grand nombre de villes florissantes (on en compta quatre cents) furent détruites et ruinées; le capital laborieusement accumulé fut consommé; la population se démoralisa par la vie des camps. Néanmoins, les Romains, à qui les dieux avaient permis de survivre à la conclusion de cette lutte gigantesque, pouvaient regarder le passé avec orgueil et l'avenir avec confiance.

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