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LES ETATS D'ORIENT ET LA SECONDE GUERRE DE MACEDOINE

hilippe, roi de Macédoine, était un vrai roi, dans le meilleur et le plus pur sens du mot. Une violente passion pour gouverner seul et sans aide était un trait fondamental de son caractère: il était fier de sa pourpre, mais il n'était pas moins fier d'autres dons, et il avait raison de l'être. Non seulement, il montrait la bravoure du soldat et le coup d'œil du général, mais il avait la grandeur dans la conduite des affaires, toutes les fois que son sentiment d'honneur macédonien était offensé. Plein d'intelligence et d'esprit, il gagnait les cœurs de tous ceux qu'il voulait attirer, et plus particulièrement des plus habiles et des plus distingués, tels que Flamininus et Scipion; il était un agréable compagnon, et, non par suite de son rang seulement, dangereux pour les femmes. Mais c'était en même temps la plus arrogante et la plus immorale nature que cet âge sans honte ait produite. Il avait coutume de dire qu'il ne craignait personne que les dieux, mais il semblait presque que ses dieux fussent ceux auxquels son amiral Dicéarque offrait régulièrement des sacrifices — l'Impiété (Asebeia) et l'Illégalité (Paranomia). La vie de ses conseillers et des auteurs de ses plans ne lui était nullement sacrée, et il ne dédaigna pas d'apaiser son ressentiment contre les Athéniens et contre Attale par la destruction de monuments vénérables et de célèbres œuvres d'art; on cite de lui cette maxime d'État : « Quiconque tue le père doit aussi tuer les fils.» Il se peut que la cruauté ne fût pas précisément un plaisir pour lui, mais la vie et les souffrances d'autrui lui étaient indifférentes, et la clémence qui, seule, rend les hommes supportables, ne trouvait aucune place dans son âme dure et obstinée. Il avait pour principe que, pour le roi absolu, il n'y a ni promesse ni loi morale obligatoire, et, par là, il dressa souvent le plus sérieux obstacle au succès de ses plans. Personne ne peut lui contester la pénétration et la résolution; mais il y joignait à un degré singulier, l'hésitation et les atermoiements, ce qui est peut-être explicable par le fait qu'il fut

appelé dans sa dix-huitième année à la monarchie absolue, et que sa fureur implacable contre tous ceux qui pouvaient contrarier sa volonté par un argument ou un avis opposé, éloignait de lui tout conseiller indépendant. Nous ne saurions dire quelles causes diverses contribuèrent à produire l'attitude molle et méprisable qu'il montra dans la première guerre de Macédoine; peut-être faut-il l'attribuer à cette arrogante indolence qui ne se réveille que devant le danger imminent, ou peut-être à son indifférence pour un plan qu'il n'avait pas imaginé et à sa jalousie de la grandeur d'Hannibal, qui lui faisait honte. Il est certain que sa conduite subséquente ne laissa plus rien voir de ce Philippe, dont la négligence fit échouer le plan d'Hannibal. Il avait tourné ses regards d'un tout autre côté.

La Macédoine et l'Asie ayant attaqué l'Egypte, les Romains qui, en 553-554 (201-200), avaient conclu enfin la paix avec Carthage aux conditions qui leur convenaient, commençaient à se préoccuper vivement de ces complications en Orient. La guerre de Macédoine était très impopulaire à Rome, mais elle devint inévitable. Rome pouvait-elle rester spectatrice tranquille, pendant que le commerce de l'Italie avec l'Orient devenait dépendant des deux grandes puissances continentales? En fait, tous les motifs politiques, commerciaux et moraux se réunissaient pour décider Rome à entreprendre une seconde guerre contre Philippe, l'une des plus justes que la République ait jamais soutenues. Le propréteur Marcus Valerius Laevinus, dès 553 (201), parut avec la flotte de Sicile dans les eaux orientales.

Dans l'automne de 554 (200) le consul Publius Sulpicius Galba débarqua à Apollonia avec ses deux légions, et mille cavaliers numides, accompagnés même d'éléphants provenant des dépouilles de Carthage.

Une plus grande importance s'attachait aux entreprises de la flotte romaine, qui comptait cent vaisseaux pontés et quatrevingts bâtiments légers. Tandis que le reste des vaisseaux hivernait à Corcyre, une division sous les ordres de Caïus Claudius Cento marcha vers le Pirée, pour aider les Athéniens fort menacés, puis Cento mit à la voile et parut subitement devant Chalcis

d'Eubée, la principale forteresse de Philippe en Grèce. Les murs sans défenses furent escaladés, la garnison mise à mort, les prisonniers délivrés et les provisions brûlées.

Au printemps de 555 (198), le proconsul Publius Sulpicius quitta son camp d'hiver, décidé à conduire ses légions d'Apollonia, par la voie la plus courte, dans la Macédoine proprement dite. L'armée de Philippe comptait à peu près vingt mille hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie, l'armée romaine était à peu près aussi forte. Le consul offrit la bataille à plusieurs reprises, mais le roi persista à la décliner. Il conduisit la retraite avec tant d'habileté que Galba, qui adopta la résolution hardie de le suivre, perdit sa trace, et que Philippe, par une marche de flanc, réussit à atteindre et à occuper le passage étroit qui sépare les provinces de Lyncestis et Eordaea, avec le dessein d'attendre les Romains et de les recevoir chaudement. Une bataille se livra sur le terrain qu'il avait choisi, mais les longs épieux macédoniens ne purent être maniés sur ce terrain boisé et inégal. Les Macédoniens furent en partie tournés, en partie brisés, et perdirent beaucoup de monde. Mais les Romains s'effrayèrent eux-mêmes de rencontrer de nouveaux dangers inconnus dans une contrée impraticable et hostile, et retournèrent à Apollonia.

Philippe pouvait, en somme, se féliciter des résultats de la campagne. Les troupes romaines, après une expédition extrêmement pénible, en étaient en automne précisément au point d'où l'on était parti au printemps. Il prit au printemps suivant, 556 (198) l'offensive, et s'avança sur le territoire des Atintani, avec l'intention de former un camp bien retranché dans cette passe étroite. En face de lui campait l'armée romaine, renforcée de nouveaux arrivages de troupes, et commandée d'abord par le consul de l'année précédente, Titus Quinctius Flamininus.

Flamininus, le nouveau général en chef, eut immédiatement une conférence avec le roi. Philippe fit des propositions de paix; il offrit de rendre toutes ses propres conquêtes, et de se soumettre à un arbitrage équitable pour le dommage infligé aux cités grecques; mais les négociations échouèrent. Les Romains conduisirent un corps de quatre mille fantassins romains et de trois

cents cavaliers par des sentiers de montagne vers les hauteurs qui dominaient le camp macédonien. Philippe perdit son camp, ses retranchements et près de deux mille nommes, et se retira à la hâte vers le défilé de Tempe, la porte de la Macédoine propre. Au premier bruit de la victoire des Romains, les Athamanes et les Etoliens envahirent immédiatement la Thessalie, et les Romains les suivirent bientôt. La rase campagne fut aisément envahie, sauf quelques forteresses thessaliennes et le territoire des fidèles Acarnaniens, toute la Grèce septentrionale tomba ainsi entre les mains de la coalition. La flotte se rendit de là à Cenchreae, point oriental de Corinthe, pour menacer cette solide forteresse. D'autre part, Flamininus s'avança dans la Phocide et occupa le pays. Les troupes des Achéens s'unirent immédiatement à la flotte romaine et se hâtèrent d'investir Corinthe par terre. Cependant, la garnison macédonienne, qui était forte de treize cents hommes et se composait principalement de déserteurs italiotes, défendit avec détermination une ville à peu près imprenable.

L'hiver arriva sur ces entrefaites, et Philippe en profita une fois de plus pour tâcher d'obtenir une paix équitable. Quand les ambassadeurs de Philippe parurent à Rome, on leur demanda simplement s'ils avaient pleins pouvoirs pour renoncer à toute la Grèce, et en particulier à Corinthe, Chalcis et Démétrias, et quand ils dirent qu'ils ne les avaient pas, les négociateurs furent renvoyés, et il fut résolu que la guerre serait poursuivie avec énergie. C'est ainsi que commença la quatrième campagne, celle de 557 (197). Flamininus envoya une partie de la flotte contre les Acarnaniens, qui étaient assiégés à Leucas; dans la Grèce proprement dite, il devint, par stratagème, maître de Thèbes, la capitale de la Béotie, puis il marcha vers le Nord, où un coup décisif pouvait seulement être frappé.

Bataille de Cynocéphales, — Les armées romaines et macédoniennes comptaient un nombre à peu près égal de combattants, à peu près vingt-six mille hommes. Les Romains avaient cependant la supériorité pour la cavalerie. Devant Scotussa, sur le plateau de Karadagh, pendant une triste journée de pluie, l'avantgarde romaine rencontra inopinément celle de l'ennemi, qui

occupait une montagne élevée et escarpée, nommée Cynocéphales. Les Romains, qui s'étaient aventurés imprudemment, furent poursuivis avec de grandes pertes jusque près de leur camp. Philippe ordonna à la phalange de droite de coucher ses lances et de charger les légions au bas de la montagne, et à l'infanterie légère, remise en ordre, de les tourner et de les prendre en flanc. L'attaque de la phalange, irrésistible sur un terrain si favorable, dispersa l'infanterie romaine, et l'aile gauche des Romains fut complètement battue. Nicanor, sur l'autre aile, quand il vit le roi attaquer, fit avancer en toute hâte le reste de la phalange; par ce mouvement, elle tomba dans la confusion, et tandis que les premiers rangs suivaient rapidement l'aile droite victorieuse au bas de la montagne et étaient jetés dans un désordre encore plus complet par l'inégalité du terrain, les derniers rangs arrivaient précisément sur le haut de la montagne. L'aile droite des Romains, dans ces circonstances, eut vite raison de la gauche macédonienne; les éléphants, seuls, placés sur ce point, rirent des trouées considérables dans les rangs désordonnés des Macédoniens. Philippe s'enfuit à Larissa, et après avoir brûlé ses papiers, pour que personne ne fût compromis, il évacua la Thessalie, et retourna dans son pays. En même temps que cette grande défaite, les Macédoniens éprouvèrent d'autres pertes sur tous les points qu'ils occupaient encore.

Il était complètement au pouvoir des Romains de dicter la paix; ils en usèrent, mais n'en abusèrent pas. Philippe obtint des conditions semblables à celles qui avaient été accordées à Cartilage. Il perdit toutes ses possessions extérieures en Asie Mineure, en Thrace, en Grèce, et dans les îles de la mer Egée, mais il garda la Macédoine proprement dite. Les Romains ne gardèrent aucune de leurs dépouilles, obligeant ainsi leurs alliés à la modération. Ils résolurent de déclarer libres tous les Etats de la Grèce qui avaient été auparavant sous la domination de Philippe, et Flamininus reçut l'ordre de lire le décret d'affranchissement aux Grecs assemblés aux jeux isthmiques, 558 (196).

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