TENTATIVE DE REVOLUTION PAR MARIUS ET DE REFORME PAR DRUSUS
Iaïus Marius, fils d'un pauvre journalier, était né en 599. Il fut élevé à la charrue, avec une existence si gênée, qu'elle semblait même lui fermer le chemin des magistratures d'Arpinum. Aussitôt que son âge le lui permit, il entra dans l'armée, et à l'école sévère des guerres d'Espagne, il obtint vite le rang d'officier. Mais dans l'état où se trouvaient les affaires, un homme même du plus haut mérite ne pouvait arriver aux charges politiques qui menaient seules aux grands postes militaires, s'il n'avait des richesses et des alliances. Le jeune officier acquit les unes et les autres par des spéculations commerciales heureuses, et par son union avec une jeune fille de l'antique gens patricienne des Julii. Ainsi, à l'aide de grands efforts, et après avoir été repoussé plusieurs fois, il arrive en 639 (115) à la préture. Nous avons déjà vu comment, en dépit de l'aristocratie, il arriva au consulat en 647 (107), et comment, appelé après la désastreuse journée d'Arausio à la direction de la guerre contre les Germains, il obtint le renouvellement de son consulat pendant quatre années consécutives, de 650 à 653 et vainquit et annihila les Cimbres. Il administrait la justice avec impartialité, distribuait le butin avec une rare équité et un rare désintéressement, et passait pour être à l'abri de toute corruption.
L'œuvre de Marius ne semblait, en aucune façon, terminée, aux yeux de ses admirateurs. Le mauvais gouvernement opprimait le pays plus lourdement que les Barbares : sur lui, le premier homme de Rome, le favori du peuple, le chef de l'opposition, reposait la tâche de délivrer Rome encore une fois.
Il avait en main, par la réorganisation de l'armée, une arme formidable.
Comme dans la constitution civile, il y avait dans la constitution militaire tous les piliers d'une monarchie future; il ne
manquait que le monarque. Lorsque les douze aigle* volèrent autour du Capitole, ils annonçaient les rois : le nouvel aigle que Caïus Marius donna aux légions proclamait l'avènement des empereurs.
Le sénat paraissait tellement impuissant et déconsidéré, si haï et si méprisé, que Marius ne croyait pas avoir besoin, pour lui résister, d'autre appui que celui de son immense popularité.
Il renvoya donc l'armée après son triomphe, selon les règlements établis et entra dans la carrière où l'avait devancé Caïus Gracchus, en se faisant donner les magistratures constitutionnelles. Dans cette entreprise, il dut recourir à l'appui de ce qu'on appelait le parti populaire.
Saturninus et Glaucia étaient les deux chefs de ce parti qui faisait alors cause commune avec le général victorieux.
Les lois apuléiennes sur le blé et sur les colonies rencontrèrent, comme on pouvait s'y attendre, la plus vive résistance de la part du gouvernement. Mais les braves soldats de Marius, qui étaient accourus en foule à Rome à cette occasion, se rallièrent promptement et dispersèrent les bandes de la cité, et, sur le terrain du vote ainsi reconquis, le vote sur les lois apuléiennes fut obtenu.
La ruine de l'entreprise vint surtout de la dissension que la conduite plus que double de Marius produisit parmi ses partisans. L'attitude hésitante de Marius devint évidente dans la question du serment. D'abord, il sembla qu'il allait refuser le serment exigé par les lois apuléiennes en raison des vices de forme qui en avaient signalé l'adoption; mais il le prêta en y ajoutant la réserve : « autant que les lois étaient réellement valides », réserve qui annulait le serment lui-même, et que tous les sénateurs adoptèrent en le prêtant, de sorte que par cette manière de jurer, la validité des lois n'était pas assurée.
Il s'ensuivit une rupture violente, qui perdit les deux partis.
Le jour où les nouveaux tribuns du peuple devaient entrer en charge, le 10 décembre 654 (100), une bataille se livra sur la
grande place du marché, la première qui ait jamais été livrée dans les murs de la capitale. L'issue ne fut pas un instant douteuse. Les populaires furent battus et entraînés au Capitole, où l'eau leur manqua et où ils furent obligés de se rendre. Saturninus déclara à la multitude que tout ce qu'il avait proposé avait été fait d'accord avec le consul : un homme autre que Marius aurait rougi de la conduite qu'il tint en ce jour. Mais il avait cessé depuis longtemps d'être maître des affaires. Sans ordres, les jeunes nobles escaladèrent le toit du palais du Forum, où les prisonniers étaient temporairement détenus, en arrachèrent les tuiles et lapidèrent les prisonniers. C'est ainsi que périt Saturninus.
Jamais le parti du gouvernement n'avait gagné une victoire plus complète, ni l'opposition subi une plus rude défaite que dans cette journée du 10 décembre.
Personne dans le parti aristocratique ou démocratique ne pensa plus au général victorieux, quand il s'agit de remplir les magistratures : le héros de six consulats ne se hasarda même pas à se présenter comme candidat à la censure en 656 (98). Il s'en alla en Orient, en apparence pour y remplir un vœu.