L'ORIENT ET LE ROI MITHRIDATE
Ie roi de Pont était à cette époque Mithridate VII, surnommé Eupator, né vers 624 (mort en 691) (130-63), qui tenait son origine, du côté paternel à la seizième génération, du roi Darius. L'armure qui couvrait le corps gigantesque du roi Mithridate excitait l'étonnement des Asiatiques, et surtout des Italiotes. Comme coureur, il dépassait la bête la plus agile. Comme cavalier, il domptait un cheval sauvage, et fit, en changeant de chevaux, jusqu'à près de cinquante lieues par jour. Comme conducteur de chars, il menait à seize chevaux et gagna dans l'arène plus d'un prix. A la chasse, il tirait la bête au galop de son cheval, et ne manquait jamais son coup; mais à table il n'avait jamais trouvé de rival. Il ne s'adonnait pas moins aux plaisirs de son harem. Il satisfaisait ses besoins intellectuels par les plus absurdes superstitions. Il y joignait une grossière imitation de la civilisation grecque.
Il fit périr ou enfermer dans une prison perpétuelle pour des trahisons plus ou moins réelles, sa mère, son frère, sa sœur qu'il avait épousée, trois de ses fils et autant de ses filles. L'étude expérimentale des poisons et des contrepoisons était pour lui une des branches les plus importantes de l'art de régner. Il s'était attendu de bonne heure à la trahison et au meurtre de la part
de tous et surtout de ses propres parents, Cl avait appris à agir de
même contre chacun et surtout contre ses proches. Non seulement il était un habile orateur, mais gouvernait vingt et une nations, il leur rendait la justice dans leur propre langue, sans avoir besoin d'interprète. Les guerres de Mithridatc sont le dernier effort de l'opposition de la Grèce contre Rome, et le commencement d'un soulèvement contre la suprématie romaine, qui reposait sur des motifs variés et plus profonds d'antagonisme, la réaction nationale des Asiatiques contre les Occidentaux. Après une longue trêve, c'était une nouvelle passe dans ce duel de l'Occident et de l'Orient, duel transmis de la bataille de Marathon à la génération présente et qui comptera l'avenir qui lui est réservé, comme son passé, par milliers d'années.
Plus puissant qu'aucun monarque du pays n'avait jamais été, Mithridate gouvernait sur les rivages nord et sud de la mer Noire et dans l'intérieur de l'Asie Mineure. Les ressources du roi sur terre et sur mer semblaient incommensurables. Son recrutement s'exerçait depuis l'embouchure du Danube jusqu'au Caucase et à la mer Caspienne.
Le sénat romain resta en observateur patient. Il ne dit rien, tandis qu'un des Etats dépendant de Rome devenait une grande puissance militaire disposant d'une armée de plus de cent mille hommes, tandis que le chef de cet État entrait en étroite alliance avec le nouveau grand roi de l'Orient qui fut placé, en partie par son secours, à la tête des États de l'Asie intérieure, tandis qu'il annexait les royaumes voisins de l'Asie et les principautés sous des prétextes qui avaient l'air d'une bravade à l'égard de la puissance protectrice éloignée et mal informée, tandis enfin qu'il s'établissait lui-même en Europe et régnait sur la péninsule taurique. La mesure fut enfin comblée par la réunion effective du royaume de Cappadoce. Le sénat résolut que Mithridate réintégrerait les provinces scythes.
Le gouvernement romain, invoqué par les rois Ariobarzane et Nicomède en personne, envoya en Asie Mineure, pour aider Lucius Cassius qui y était gouverneur, le consulaire Manius Aquillius, officier éprouvé dans les guerres des Cimbres et de
Sicile, non cependant comme général à la tête d'une armée, mais comme ambassadeur.
Quoique ni le sénat romain, ni le roi Mithridate, ni le roi Nicomède n'eussent désiré une rupture, Aquillius la recherchait, et la guerre eut lieu, fin de 665 (89).
On n'avait pas vu de forces comparables à celles de Mithridate depuis les guerres des Perses. On dit que, sans compter l'armée arménienne auxiliaire, il entra en campagne avec 250 000 fantassins et 40 000 cavaliers, et que 300 vaisseaux pontés et 100 barques ouvertes tenaient la mer.
Pour le moment on ne disposait pas d'autres troupes en Asie que d'une faible division romaine commandée par Lucius Cassius et de la milice de l'Asie occidentale.
Au commencement du printemps de 666, Mithridate prit l'offensive. La cavalerie bithynienne battue se dispersa. Une division romaine fut défaite en Gappadoce. Les Helléniques et les Asiatiques se joignirent pour accueillir avec joie le libérateur.
D'Ephèse, le roi envoya à tous les gouverneurs et à toutes les cités placés sous sa domination l'ordre de mettre à mort, le même jour, tous les Italiens qui se trouvaient dans leurs murs, libres ou esclaves, sans distinction de sexe, ni d'âge. Ce crime horrible nuisit même aux intérêts du roi, car il obligea le sénat romain à poursuivre énergiquement la guerre.
Mithridate dirigea encore une attaque contre l'Europe. Son fils Ariarathe pénétra de la Thrace dans la Macédoine faiblement défendue, soumettant la contrée à mesure qu'il avançait, et la divisant en satrapies du royaume de Pont. L'Eubée subit un destin semblable. Dans la Grèce proprement dite, Mithridate poursuivit ses opérations, non seulement par les armes, mais en même temps par la propagande nationale. Dès que les troupes de Mithridate eurent pris pied sur le continent grec, la plus grande partie des petits Etats libres, les Achéens, les Laconiens, les Béotiens et jusqu'à la Thessalie se joignirent à elles.
La position du gouvernement romain commençait à être
critique.
Le gouvernement aurait eu besoin de trois armées pour réprimer la révolution à Rome, pour écraser complètement l'insurrection en Italie, et pour poursuivre la guerre en Asie : il n'en avait qu'une, celle de Sylla. Celui-ci, en dépit des dangers que faisait courir à sa constitution et à son parti son éloignement, débarqua, au printemps de 667 (87), sur la côte de l'Ëpire. Il quitta, aussitôt après avoir débarqué, les ports de l'Ëpire pour se rendre en Béotie, y battit les généraux ennemis Archelaùs et Aristion, au mont Tilphosien, et après cette victoire s'empara presque sans résistance de tout le continent grec. Sylla poursuivit le siège de la ville et du port d'Athènes.
La ville fut prise d'assaut, Ier mars 668 (86).
Mais la situation de Sylla demeurait difficile au plus haut point et même désespérée. L'Asie était complètement livrée à elle-même et la conquête de la Macédoine par les lieutenants de Mithridate venait d'être complétée par la prise d'Amphipolis. Mais il y avait quelque chose de plus grave que ces embarras militaires et financiers. La révolution était maîtresse du gouvernement de la capitale; Sylla avait été déposé, son commandement d'Asie avait été confié au consul démocratique Marcus Valerius Flaccus, qu'on attendait tous les jours en Grèce.
Le fils de Mithridate avait quitté la Macédoine pour attaquer Sylla dans la Grèce proprement dite; la mort soudaine de ce prince, pendant qu'il était en marche, avait seule amené l'abandon de l'expédition. Son successeur Taxile parut alors (668), poussant devant lui le corps romain stationné en Thessalie, avec une armée forte, dit-on, de 100 000 hommes d'infanterie et de 10 000 cavaliers.
Dans la plaine de Céphise, non loin de Chéronée, les armées se rencontrèrent au mois de mars 668 (86). L'infanterie asiatique en retraite jeta la confusion dans les masses de cavalerie. Une attaque générale de l'infanterie romaine, qui eut le temps de respirer par suite de la mollesse des ennemis, décida de la victoire.
Lucius Flaccus venait de débarquer avec deux légions en Ëpire. Mais Flaccus, après avoir eu l'occasion de se convaincre que les soldats de Sylla n'étaient pas disposés à trahir leur général victorieux, évita un conflit inégal, et se dirigea vers le Nord pour traverser la Macédoine et se rendre en Thrace et en Asie, afin de préparer de nouveaux résultats par la soumission de Mithridate.
Au printemps de 669 (85), Mithridate envoya une armée peu inférieure à celle qui avait été exterminée à Chéronée.
Les Romains et les Asiatiques se rencontrèrent de nouveau dans la plaine de Céphise. Le camp des Asiatiques fut entouré et emporté : la plus grande partie périt soit par le fer, soit dans les marais du lac Copaïs. Rien ne s'opposa plus à l'entrée dans la Macédoine et la Thrace.
Pendant ce temps-là, Flaccus s'était rendu, avec son armée, par la Macédoine et la Thrace, à Byzance, et, passant de là le détroit, il avait atteint Chalcédoine, fin de 668 (86). Mais Flaccus fut déposé par l'armée. Fimbria fut nommé à sa place par les soldats.
Fimbria défit le jeune Mithridate et, par cette victoire, il s'ouvrit un chemin vers Pergame; il en délogea le roi et l'obligea à s'enfuir vers le port de Pitane.
Mithridate essaya de négocier.
Sylla exigea l'abandon de toutes les conquêtes faites par le roi et qui ne lui avaient pas été reprises, la Cappadoce, la Paphlagonie, la Galatie, la Bithynie, l'Asie Mineure et les îles, la restitution des prisonniers et des déserteurs, celle des quatre-vingts vaisseaux de guerre d'Archelaùs.
Mithridate demanda qu'au moins les Romains n'insistassent pas sur la restitution des vaisseaux de guerre et lui concédassent la Paphlagonie. Alors Sylla dirigea ses légions stationnées en Thrace et sa flotte vers l'Hellespont. Archelaùs parvint enfin à grand-peine à arracher à son maître son consentement à ce traité. Sylla apprit la ratification de la paix par Mithridate, mais il continua sa marche vers l'Asie.
Après avoir rencontre Mithridatc sur le rivage asiatique à Dardanes et avoir conclu oralement le traité, il fit continuer la marche de son armée, jusqu'à ce qu'il arrivât au camp de Fimbria.
Lorsque Fimbria ordonna l'attaque, les soldats refusèrent de se battre contre leurs concitoyens. Il se rendit alors à Pergame et se tua lui-même dans le temple d'Esculape.
Le but était ainsi atteint. Après quatre années de guerre, le roi de Pont était redevenu client des Romains, et un seul gouvernement était rétabli en Grèce, en Macédoine et en Asie Mineure. L'arrivée de Sylla en Italie fut précédée d'un rapport adressé au sénat sur les campagnes en Grèce et en Asie : celui qui l'avait écrit ne paraissait pas savoir qu'il avait été déposé par le peuple : c'était le signal muet d'une prochaine restauration.