CINNA ET SYLLA
Ie nom de l'homme que les mécontents avaient appelé à la tête de l'Etat, Lucius Cornélius Cinna, était jusque-là presque inconnu : on savait seulement qu'il s'était distingué comme officier dans la guerre sociale.
Lorsque Sylla, cédant non aux sollicitations du consul Cinna, mais à l'urgence de la situation, se fut embarqué, Cinna, soutenu par la majorité du collège des tribuns, proposa immédiatement les projets de loi qui avaient été combinés dans le but d'une réaction partielle contre la restauration imaginée par Sylla en 666 (88). Ces propositions comprenaient l'égalisation politique des nouveaux citoyens et des affranchis, telle que Sulpicius l'avait proposée, et le rétablissement de ceux qui avaient été réduits, par suite de la révolution sulpicienne, à leur premier état.
Les tribuns du parti sénatorial interposèrent leur veto; lorsque les épées furent tirées contre eux devant la tribune aux harangues, Octavius opposa la force à la force. Le Forum fut inondé de sang, dans cette « journée d'Octave » comme il ne l'avait pas encore été : on compta dix mille cadavres. Conformément non à la constitution, mais à l'oracle des dieux, le consul Cinna fut, par décret du sénat, déposé ; Lucius Cornélius Merula fut choisi à sa place, et le bannissement fut prononcé contre les chefs qui avaient fui.
Mais l'armée de Campanie reconnut Cinna comme consul et lui prêta le serment de fidélité homme par homme.
Marius eut bientôt 6 ooo hommes sous ses drapeaux, et put équiper quarante vaisseaux, qui stationnèrent devant l'embouchure du Tibre, et qui donnèrent la chasse aux vaisseaux chargés de grains qui faisaient voile pour Rome. Il se plaça, avec ses renforts, à la disposition du consul Cinna.
Cinna, avec son corps et celui de Carbon, prit position sur la rive gauche du Tibre opposée au Janicule; Sertorius sur la rive gauche, en face de Pompée, contre le mur de Servius. Marius avec sa bande, qui composait maintenant trois légions, s'empara successivement de plusieurs lieues sur la côte.
Lorsque les hérauts de Cinna eurent proclamé la liberté en faveur des esclaves qui déserteraient, ceux-ci se rendirent en foule de la capitale au camp de l'ennemi.
Le sénat se soumit sans condition au consul proscrit, lui demandant seulement de ne pas répandre le sang. Cinna le promit, mais refusa d'appuyer cette promesse d'un serment.
Les portes de la capitale furent ouvertes, le consul entra avec ses légions. Il fut décidé qu'on ferait périr en masse tous les hommes marquants du parti aristocratique, et que leurs biens seraient confisqués. Les portes furent fermées : pendant cinq jours et cinq nuits, le massacre continua sans interruption. La sanglante persécution parcourut toute l'Italie. Le consul Gnaeus Octavius fut la première victime. Parmi les autres furent Lucius César,
consul en 664 (90), Marcus Antonius, Lucius Crassus, Publias Crassus. Les plus riches furent les premiers désignés au poignard des assassins. Une mort particulièrement regrettable fut celle de Lucius Merula, qui avait succédé à Canna.
L'auteur de ces violences fut Caïus Marins. On ne pouvait arrêter ce vieillard furieux, et Cinna n'en avait pas le courage; au contraire, il choisit Marius pour collègue du consulat l'année suivante.
Les dieux avaient accordé à Marius ce qu'il désirait, mais, comme au temps des légendes, ils scellèrent son triomphe par sa mort comme par une implacable ironie. Il fut emporté par la fièvre inflammatoire, après avoir langui pendant sept jours.
Avec la terreur régna la tyrannie. Non seulement Cinna resta quatre ans comme consul à la tête des affaires, mais il se nomma régulièrement lui-même, ainsi que ses collègues, sans consulter le peuple. La loi proposée par Sulpicius, et, plus tard, par Cinna lui-même, qui promettait aux nouveaux citoyens et aux affranchis l'égalité de suffrage avec les anciens citoyens, fut naturellement rétablie. Les restrictions aux distributions de grain établies quelques années auparavant furent sans doute supprimées : le projet de colonie à Capoue, imaginé par Caïus Gracchus, fut exécuté au printemps de 671 (83). Lucius Valerius Flaccus le jeune fit passer une loi sur les dettes, qui réduisait toutes les créances particulières au quart du capital nominal et remettait les trois quarts aux débiteurs.
Une lettre de Sylla parvint alors au sénat; il déclarait qu'il respecterait les droits conférés aux nouveaux citoyens, et que, quoique des mesures de sévérité fussent inévitables, elles n'atteindraient pas les masses, mais les auteurs des crimes.
Mais Cinna, aussitôt après la clôture des séances du sénat, s'était rendu à l'armée et avait hâté son embarquement.
La nécessité de s'embarquer dans cette saison peu favorable provoqua, parmi les troupes déjà mécontentes du quartier général d'Ancone, une révolte dont Cinna fut victime, commencement
de 670 (84). Mais les offres de Sylla ne furent pas mieux reçues pour cela; le sénat rejeta ses propositions.
Au printemps de 671 (83), Sylla débarqua avec ses légions au port de Brundisium. Le sénat, en recevant la nouvelle, déclara la patrie en danger, et donna aux consuls des pouvoirs illimités; mais ces chefs incapables n'étaient pas sur leurs gardes, et furent surpris par un débarquement.
L'armée du consul Caïus Norbanus était déjà à Capoue, où la nouvelle colonie venait de s'établir avec toute la pompe démocratique; la seconde armée consulaire arrivait également par la voie Appienne. Mais, avant qu'elle arrivât, Sylla était en présence de Norbanus.
Les troupes de Sylla se jetèrent sur l'ennemi et leur charge du mont Tifata l'écrasa avec le reste de ses forces. Sylla marcha ensuite par la voie Appienne contre Téanum, où Scipion s'était placé.
Mais les soldats de Scipion passèrent en masse dans les rangs de l'ennemi. La scène finit par un embrassement universel.
Les résultats de la première campagne, favorables à Sylla, furent la soumission de l'Apulie, du Picenum et de la Campanie, la dissolution d'une armée consulaire et la défaite de l'autre bloquée dans une ville.
Mais le désespoir sembla donner à la révolution une nouvelle énergie. Le consulat confié à deux de ses chefs les plus décidés, à Carbon pour la troisième fois et à Marius le jeune. Les vétérans de Marius se rangèrent en grand nombre sous l'étendard de son fils. Mais nulle part on ne fit de préparatifs contre Sylla avec autant d'ardeur que dans le Samnium insurgé.
Marius chercha à rencontrer l'armée principale de l'ennemi dans le Latium : marchant par la via Latia, Sylla atteignit l'ennemi non loin de Signia. Les troupes lâchèrent bientôt pied : la défection d'une division pendant la bataille accéléra la défaite.
La capitale, qu'on avait oublie d'approvisionner, était irrévocablement perdue.
Sylla marcha lui-même, de différents cotés, sur la capitale, qu'il trouva, comme tout le district environnant, abandonnée par l'ennemi et qu'il occupa sans résistance. Il passa immédiatement en Étrurie, afin, avec Metellus, de déloger ses antagonistes de l'Italie du Nord.
L' Étrurie fut occupée par les partisans de Sylla.
Les chefs de la révolution décidèrent alors de se venger. Pontius Lamponius, Garrinas, Damasippus marchèrent sur Rome. Sylla, en recevant la nouvelle, avait marché en toute hâte au secours de la capitale.
Sylla parut en personne avec l'armée principale, et se mit immédiatement en ordre de bataille au temple de Vénus Erycine, devant la porte Colline. La bataille continua toute la nuit. L'armée des insurgés qui ne pouvait battre en retraite, fut complètement exterminée.
Cette bataille terminait la guerre. L'armée victorieuse fut distribuée dans toute l'Italie, et toutes les places peu sûres furent fortement occupées : sous la main de fer des officiers de Sylla, les derniers murmures de l'opposition révolutionnaire et nationale s'éteignirent bientôt.
L'État avait de nouveau l'unité de gouvernement et la paix à l'intérieur et à l'extérieur. Cet homme remarquable, qui avait réussi dans la tâche difficile de vaincre l'ennemi public et dans celle plus difficile encore de vaincre la révolution, serait-il capable d'accomplir la plus ardue de toutes, la restauration de l'ordre social et politique ébranlé jusque dans ses fondements ?