LA CONSTITUTION DE SYLLA
ans une lettre au sénat, Sylla annonça qu'il lui semblait indispensable de placer le gouvernement de l'Etat entre les mains d'un seul homme pourvu de la plénitude illimitée du pouvoir, et qu'il se croyait en état de remplir cette tâche difficile. Cette proposition fut adoptée sans opposition. Sylla, alors, fit son entrée dans les murs de la capitale. Cette nouvelle charge, avec son pouvoir absolu basé sur un décret du peuple, et qui n'était restreint par aucune loi ni par aucun collègue, n'était pas autre chose que l'ancienne monarchie.
La constitution des Gracques, encore épargnée dans la première réforme de Sylla en 666 (88), fut alors complètement abolie. Les distributions régulières de blé aux citoyens qui étaient domiciliés, furent supprimées. Sylla abolit les corps équestres et restaura les cours sénatoriales.
Conformément aux ordres de Sylla, le sénat fut complété par l'addition de 300 sénateurs environ, que l'assemblée dut nommer parmi des hommes qui payaient le cens équestre.
Le sénat, qui jusque- là n'avait été basé que sur une élection indirecte, fut désormais élu par élection populaire directe, et ainsi eut lieu une assimilation au régime représentatif, aussi exacte que le permettaient l'oligarchie et les idées générales de l'antiquité. La prérogative extravagante attribuée aux censeurs, de réviser la liste du sénat et d'effacer ou d'ajouter de nouveaux noms selon leur bon plaisir, était en réalité incompatible avec une constitution oligarchique organisée.
Au sujet de la législation, Sylla se contenta de faire revivre les règlements arrêtés en 666 (88) et qui assuraient au sénat l'initiative législative, qui lui avait appartenu jusque-là en pratique, au moins contre les tribuns. Le corps des citoyens resta souverain pour la forme; mais en ce qui regardait les assemblées générales, quoiqu'il semblât utile au dictateur d'en conserver
précieusement le nom, il eut encore plus de soin de leur retirer leur activité. Les fonctions législatives des comices ne lurent pas cependant directement restreintes, il n'y avait d'ailleurs nul besoin de le faire.
Pour ce qui regardait l'élection aux magistratures, le mode suivi jusque-là fut conservé dans l'ensemble, sauf en ce qui concernait la nouvelle réglementation du commandement militaire. Le cens fut rétabli et partiellement augmenté. Enfin, deux années devaient s'écouler entre l'exercice de deux magistratures, et dix ans entre l'exercice renouvelé d'une même charge.
Les prérogatives du tribunat furent diminuées.
A l'avenir, le consul et le préteur devaient traiter avec le sénat et les citoyens, et le proconsul et le propréteur devaient commander l'armée; mais tout le pouvoir militaire était enlevé légalement au premier et toute action politique au second.
Enfin, nous avons déjà fait remarquer que la plus élevée des magistratures, la censure, quoiqu'elle n'eût pas été finalement abolie, fut écartée, à peu près de même qu'antérieurement la préture.
Enfin, le développement d'un système municipal romain indépendant fut l'œuvre, sinon de Sylla, au moins de l'époque de Sylla.
Telle fut la constitution que Lucius Cornélius Sylla donna à la république romaine. Le sénat et l'ordre équestre, les citoyens et le prolétariat, les Italiotes et les provinciaux, l'acceptèrent comme imposée par le dictateur, sinon sans murmure, au moins sans révolte.
Sylla laissa faire les élections de 635 (79), déclara la réélection au consulat incompatible avec les nouvelles lois; et au commencement de 635 (79), il résigna la dictature.
Les cœurs les plus endurcis furent frappés, quand l'homme qui avait disposé selon son bon plaisir de la vie et de la propriété
de millions d'hommes, qui avait vu, sur un simple signe de lui, tant de têtes tomber, renonça volontairement à son pouvoir souverain, renvoya sa suite et ses licteurs, et invita tout citoyen à parler, s'il avait quelque compte à lui demander. Tout le monde se tut : Sylla descendit de la tribune et retourna chez lui, à pied, entouré de ses seuls amis.
La postérité n'a apprécié avec justice ni Sylla ni son œuvre de réorganisation, comme c'est l'ordinaire pour les hommes qui s'opposent au courant des choses. En fait, Sylla est un des plus merveilleux caractères de l'histoire, nous pouvons même dire un phénomène unique. Elevé avec cette éducation raffinée qui était habituelle à cette époque dans les familles sénatoriales les moins riches de Rome, il se livra bientôt à l'entraînement des jouissances sensuelles et intellectuelles que lui assurait la combinaison de la politesse grecque et de la richesse romaine. Il aimait beaucoup la coupe de vin et encore plus les femmes. Il aimait à choisir ses compagnons parmi les acteurs, et se plaisait à boire non seulement avec Quintus Roscius, le Talma romain, mais aussi avec des acteurs bien inférieurs; il chantait lui-même assez bien et composait des farces pour jouer avec ses amis. Au milieu de ces joyeuses bacchanales, il ne perdait cependant ni sa vigueur corporelle ni sa vigueur mentale; dans les loisirs de la retraite, il s'adonnait avec ardeur à la chasse, et il apporta d'Athènes conquise à Rome les écrits d'Aristote, ce qui prouve au moins son intérêt pour les lectures sérieuses. Il se flattait de l'idée qu'il était un favori choisi des dieux, et d'une manière encore plus spéciale de la déesse à laquelle il avait toujours assigné la prééminence, de Vénus.
Presque sans le désirer, Sylla était devenu le général le plus fameux de son temps, et le bouclier de l'oligarchie. De nouvelles et de plus formidables crises suivirent la guerre de Mithridate et la révolution de Cinna : l'étoile de Sylla continua à s'élever. Dès qu'il en eut fini avec l'ennemi, en Asie, il écrasa le règne de l'anarchie et sauva la capitale du désespoir des Samnites et des révolutionnaires. Autocrate absolu, comme jamais ne le fut un roi, et cependant cherchant toujours à rester dans la légalité au point de vue des formes, il mata le parti ultra-réactionnaire,
annihila la constitution des Gracques qui, depuis quarante ans, dominait l'oligarchie, il fit céder devant la loi rétablie dans toute sa force la puissance des capitalistes, du prolétariat de la ville qui était entré en rivalité avec l'oligarchie, et en lin l'arrogance du sabre qui s'était emparée de son propre état-major. Enfin, lorsque l'œuvre fut terminée, le créateur la laissa marcher.
Il est vrai que la constitution de Sylla ne dura pas plus que celle de Cromwell, et il n'était pas difficile de voir que l'édifice n'en était pas solide; mais c'est une véritable étourderie que de ne pas comprendre que sans Sylla l'emplacement même de cet empire aurait disparu.
La mort le surprit un peu plus d'une année après sa retraite, dans la soixantième année de sa vie, tandis qu'il était encore dans toute la vigueur de son corps et de son esprit.
L'Italie ne fut jamais témoin d'une plus grande solennité funéraire. Les cendres du dictateur furent déposées dans le Champ de Mars, auprès des tombes des anciens rois, et les femmes romaines pleurèrent pour lui pendant une année.