‹ Histoire de RomeChapitre 36 sur 57 · CHUTE DE L'OLIGARCHIE DOMINATION DE POMPEE · texte numérisé non relu

CHUTE DE L'OLIGARCHIE DOMINATION DE POMPEE

i Pompée ne trouvait pas son compte auprès de l'aristocratie gouvernementale, il ne lui restait, à un moment où ni les temps, ni sa personnalité tout entière n'étaient encore prêts pour une politique purement personnelle, qu'à faire cause commune avec la démocratie. Son intérêt personnel ne l'attachait nullement au gouvernement de Sylla; il pouvait tout aussi bien, si ce n'est mieux, poursuivre son but dans une démocratie. Il trouvait là tous les appuis qui lui étaient nécessaires. Les chefs habiles et déliés de ce parti étaient prêts à céder au héros médiocre, et presque de bon cœur, la direction politique active, et ils étaient trop peu nombreux pour pouvoir et même pour vouloir disputer au général triomphant le commandement militaire supérieur. Du moment que cette dernière ne combattait plus seulement avec des déclamations, mais que l'épée d'un général victorieux appuierait ses efforts, le gouvernement devait tomber, et peut-être sans résistance.

Mais la démocratie et Pompée ne furent pas les seuls à faire alliance. Marcus Crassus était dans une situation semblable à celle de Pompée. Quoique partisan de Sylla, comme lui sa politique était, comme celle de Pompée, tout à fait personnelle, et non celle de l'oligarchie dominante : il était en Italie à la tête d'une armée puissante et victorieuse, avec laquelle il venait de dompter l'insurrection des esclaves. Il ne lui restait qu'à entrer dans la coalition ; il choisit ce dernier parti qui était certainement le plus sûr. Les démocrates, en outre, qui ne voyaient pas avec plaisir une alliance avec le puissant général, trouvaient en Crassus un contrepoids et peut-être un futur rival placé près de lui.

Ainsi se forma dans l'été de 683 (71) une première coalition entre la démocratie d'une part, et les deux généraux de Sylla, Cnasus Pompée et Marcus Crassus, de l'autre. Tous deux firent du programme de la démocratie le leur propre. On leur assura,

par contre, le consulat pour l'année suivante : à Pompée, en outre, le triomphe et la distribution de terres qu'il demandait pour ses soldats, et à Crassus vainqueur de Spartacus, au moins l'honneur d'une entrée triomphale dans la capitale.

On se mit avec ardeur à l'abrogation de la législation de Sylla. Avant tout, la puissance tribunitienne reprit son importance primitive. Relativement aux places de jurés, la disposition de Sylla, par laquelle le rôle sénatorial, qui servait en même temps de liste des jurés, fut abrogée.

Enfin, non seulement la censure fut rétablie, mais elle dut durer cinq ans, comme auparavant, et la retraite des censeurs était déterminée par une loi, mais à leur gré.

On était revenu en 684 (70), dans les points essentiels, à l'ordre de choses qui existait avant la restauration de Sylla. La multitude de la capitale était de nouveau nourrie par le trésor, c'est-à-dire par les provinces. La puissance tribunitienne donnait de nouveau aux démagogues la facilité de bouleverser l'État; la noblesse d'argent rentrait en possession des baux, des revenus et du contrôle judiciaire sur les gouvernants et levait la tête plus haut que jamais. Le Sénat tremblait de nouveau devant le verdict des jurés équestres et la férule des censeurs. Le système de Sylla, qui avait fondé la toute-puissance de la noblesse sur l'annihilation politique de l'aristocratie financière et de la démagogie, était complètement à vau-l'eau. De beaucoup le plus fort, Pompée était évidemment le maître de la situation; s'il le voulait, il pouvait être ce que l'instinct de la multitude voyait déjà en lui, le chef irresponsable du plus puissant État du monde civilisé. Nous avons représenté cet homme luttant entre son désir de rester un loyal républicain et celui de devenir roi, avec son indécision et ses incertitudes, avec sa mollesse cachée sous les apparences de la résolution. C'était la première épreuve à laquelle il était soumis, il y avait succombé. Le prétexte sous lequel il refusait de dissoudre son armée était la défiance qu'il avait contre Crassus, ce qui l'empêchait de renvoyer le premier ses soldats : les démocrates décidèrent Crassus à faire le premier pas. Pompée n'avait plus à choisir qu'entre se présenter comme le tyran de Rome ou

se retirer. Il céda à la fin et consentit au liceix iement de ses troupes. Pompée en déposant le consulat après le licenciement de

ses soldats aux derniers jours de 684 (70), se retira des affaii publiques.

La retraite de l'homme à qui revenait dans la situation le premier rôle, remit cette situation en question. Entre l'oligarchie et la démocratie on vit se relever avec un nouvel éclat le parti des capitalistes.

Mais tandis que les passions se livraient à leur haine traditionnelle, sans qu'on arrivât à une véritable solution, les affaires d'Orient poursuivaient leur cours pénible, comme nous l'avons dit plus haut, et ce furent ces affaires qui précipitèrent la crise politique dans la capitale. Naturellement, le gouvernement était responsable de tout, de ses fautes et de celles des autres, et les murmures d'une multitude affamée n'attendaient qu'une occasion pour en demander compte au Sénat.

C'était une crise décisive. Lorsque l'homme dont les glorieux succès vivaient encore dans la mémoire de tous demanda à être envoyé en Orient, il fut de nouveau revêtu par les citoyens de la toute-puissance politique et militaire. On lui donna le commandement pour trois ans. Il fut entouré d'un état-major tel que Rome n'en avait pas encore vu : vingt-cinq lieutenants de rang sénatorial, tous revêtus des insignes et de la puissance prétoriales, et deux maîtres de camp avec les fonctions de questeurs, le tout choisi selon le bon plaisir du général en chef. Il fut autorisé à lever 120 000 fantassins, 4 000 cavaliers, 500 vaisseaux de guerre, et il put disposer sans limite des ressources des provinces et des États clients : on lui donna en outre les vaisseaux de guerre disponibles et un corps assez considérable de troupes. Les caisses de l'Etat à Rome et dans les provinces, ainsi que dans les communautés dépendantes devaient être à ses ordres, et malgré la détresse financière, on lui compta sur le trésor public une somme de 1 44 000 000 de sesterces (33250 000 Frs or) . C'était un renversement complet de l'ordre établi qu'une loi pareille préparait. Jamais, depuis que Rome existait, on n'avait concentré une telle puissance entre les mains d'un seul homme. Mais si l'ancienne lutte était

expirée, il s'en préparait une nouvelle: la lutte des deux forces liguées jusque-là pour le renversement de la constitution aristocratique, l'opposition démocratique des citoyens, et la force militaire qui devenait chaque jour plus prépondérante. La situation exceptionnelle de Pompée était inconciliable avec la forme républicaine. Il était, comme le disaient déjà ses adversaires avec raison, devenu non pas l'amiral, mais le régent de l'empire. Ce n'est pas sans raison qu'un Grec familier avec les habitudes de l'Orient l'appelle « le roi des rois ». Si, de nouveau vainqueur et plus glorieux, il revenait de l'Orient avec les caisses remplies, ses troupes éprouvées et dévouées, et s'il mettait la main sur la couronne, qui arrêterait son bras? Il faudrait bientôt, disait Catullus, s'enfuir de nouveau sur le rocher du Capitole pour sauver la liberté. Ce ne fut pas la faute du prophète si la tempête ne vint pas, comme il le croyait, de l'Orient, et si la destinée remplissant son oracle à la lettre au-delà de ce qu'il croyait, fit venir la tempête destructive de la contrée des Celtes.

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