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LUTTE DES PARTIS PENDANT L'ABSENCE DE POMPEE

epuis que le général choisi par la démocratie tenait l'épée en main, son parti, ou ce qu'on appelait ainsi, était dominant dans la capitale. Le consulat, quoiqu'on fût arrivé à en écarter à peu près complètement les hommes nouveaux commençait à pâlir devant l'étoile montante des magistratures militaires exceptionnelles. L'aristocratie le comprenait sans vouloir se l'avouer et se regardait comme perdue. On travailla surtout à

compléter la restauration démocratique et à mettre en avant les idées principales du temps des Gracques, en les accommodant à l'époque. L élection des prêtres par les comices, telle que Cnseus Domitius l'avait établie et Sylla abolie, fut rétablie par un ordre du tribun du peuple.

Les statues triomphales que Marius avait élevées au Capitole et que Sylla avait renversées reparurent un matin, sans qu'on s'y attendît, à leur ancienne place, dans tout l'éclat de l'or et du marbre, les invalides des guerres des Cimbres et d'Afrique, les larmes aux yeux, accoururent pour voir l'image chérie de leur général, et le Sénat n'osa pas, en face des masses enthousiastes, enlever les trophées qu'une main habile avait rétablis en dépit des lois.

Dans la lutte contre l'aristocratie, les démocrates étaient restés vainqueurs, mais il fallait encore se débarrasser du vainqueur de l'Orient et du roi des mers : combien de temps encore garderait-il le pouvoir, quand comptait-il regarder la guerre comme terminée, lui seul pouvait le dire ; car, comme toute autre chose, le moment de son retour en Italie était entre ses mains. Les partis de Rome attendaient et se reposaient. Les nobles voyaient avec une indifférence relative le retour du général redouté; ils n'avaient rien à perdre et tout à gagner par la rupture entre Pompée et la démocratie, rupture qui leur paraissait imminente. Au contraire, les démocrates, tourmentés d'une attente pénible, cherchaient, pendant le répit que leur laissait l'absence de Pompée, à établir une contre-mine contre l'explosion menaçante. Ils se rencontraient en cela avec Crassus, à qui il ne restait plus pour s'opposer à un rival nécessaire et détesté qu'à se lier plus étroitement qu'auparavant avec la démocratie. Tandis que publiquement les démocrates désignaient le général absent comme la tête et l'orgueil de leur parti, et paraissaient diriger tous leurs traits contre l'aristocratie, on travaillait en secret contre Pompée, et les tentatives de la démocratie pour se dérober à la dictature militaire menaçante ont historiquement une bien autre importance que l'agitation bruyante contre la noblesse, qui ne servait la plupart du temps que de masque. L'intention des démocrates

était, à l'exemple de Marius et de Cinna, de s'emparer des rênes de l'Etat, et de confier à un de leurs chefs soit la conquête de l'Egypte, soit le gouvernement de l'Espagne ou une magistrature semblable, ordinaire ou extraordinaire, afin de trouver en lui et en son armée un contre-poids contre Pompée et son armée. Ils avaient besoin pour cela d'une révolution, qui paraissait ostensiblement dirigée contre le gouvernement, mais qui, dans le fait, devait atteindre Pompée comme étant le monarque désigné, et pour effectuer cette révolution, la conjuration fut en permanence à Rome jusqu'au retour de Pompée, en 688-92 (66-62). Là où il se forme une bande, elle trouve bientôt un chef; il ne manquait pas d'hommes qui se proposaient en cette qualité. L'ancien préteur Lucius Catilina et le questeur Cnaeus Pison se distinguaient entre leurs compagnons, non seulement par leur naissance et leur rang élevé, mais ils avaient brûlé leurs vaisseaux et en imposaient à leurs associés par leur audace comme par leurs talents. Catilina était un des plus audacieux parmi les audacieux. Ses déportements appartiennent à un acte d'accusation et non à l'histoire, mais son extérieur, son visage pâle, son air effaré, sa démarche tantôt indolente, tantôt précipitée, trahissaient les annales peu respectables de son passé. Il possédait à un haut degré les qualités qui devaient être recherchées dans le chef de pareilles bandes : la capacité de jouir de tout et de tout supporter, le courage, le talent militaire, la connaissance des hommes, l'énergie du crime, et cette pédagogie épouvantable du vice, qui entraîne les faibles à la faute et de la faute au crime.

Catilina, Pison et leurs pareils entrèrent résolument dans tous les plans qui comprenaient les proscriptions et l'exemption des dettes. On comprend qu'une insurrection qui avait sur son drapeau la promesse de l'abolition des dettes devait, dans un pareil temps, voir se ranger autour d'elle de nombreuses recrues sorties des rangs de la jeunesse dissolue.

Le parti rassembla toutes ses forces pour la lutte électorale. Crassus et César réunirent leur argent propre ou emprunté et leurs alliances pour assurer le consulat à Catilina et à Antoine. La noblesse porta ses voix sur un candidat qui ne lui plaisait pas,

mais qui, du moins, était irréprochable : c'était Mai eus Cicéron, qui était notoirement un louvoyeur politique. Il avait as < / d'alliances dans la capitale et dans les provinces, pour avoir une chance contre le candidat de la démocratie, et comme la noblesse, quoique à contrecœur, et les pompéiens votaient pour lui, il fut élu avec une grande majorité. Antonius, dont la famille ('tait plus connue que celle de son concurrent, eut un peu plus de voix. Cette circonstance ruina l'élection deCatilina et sauva Rome d'un second Cinna. Cicéron rompit le lien qui l'attachait à la conjuration, avant qu'ils fussent entrés tous deux en charge, en renonçant aux provinces consulaires qui lui étaient échues par le sort, et en abandonnant à son collègue accablé de dettes le gouvernement productif de la Macédoine. Ainsi les préliminaires essentiels de la conjuration étaient déjoués.

Le retour de Pompée et la catastrophe vraisemblable approchaient tous les jours.

Catilina résolut de donner aux affaires une tournure décisive, et d'en finir une fois pour toutes. Il voulut commencer ses préparatifs de guerre civile. Faesula (Fiesole) ville très forte de î'Étrurie fut désignée comme quartier général du soulèvement. Le plan des insurgés était, au moment des élections consulaires de 692 (62) auxquelles Catilina se présentait, d'assassiner le consul qui les surveillerait, ainsi que ceux qui devaient lui succéder, et d'assurer à tout prix l'élection de Catilina, d'amener au moment donné, de Fésule et des autres points de ralliement, des troupes armées contre la capitale et de briser par elles la résistance.

Cicéron s'était fait une garde du corps avec des jeunes gens choisis surtout dans la classe des marchands, et ce furent ces hommes aussi qui, le 28 octobre, jour auquel le sénat avait ajourné les élections, remplirent le Champ de Mars et y dominèrent. Les conjurés ne purent ni massacrer le consul qui conduisait les élections, ni décider des élections en leur faveur.

Sur ces entrefaites, la guerre civile avait commencé. Le 27 octobre, Caïus Manlius avait planté l'aigle romaine auprès de Fésule, et l'armée de l'insurrection devait s'y réunir (elle venait

des soldats de Marius et de la guerre des Cimbres) , et les brigands appelés des montagnes ainsi que les populations devaient également s'y rallier. Cependant cette levée de boucliers échoua encore. Ce fut un bonheur pour le gouvernement. Car quoique la guerre civile eût été ouvertement annoncée depuis longtemps, sa propre indécision et la machine gouvernementale vermoulue ne lui avaient pas permis de faire aucuns préparatifs militaires. La réserve fut enfin appelée, et dans toutes les parties de l'Italie on envoya des officiers supérieurs pour écraser chaque insurrection dans son district. Catilina, malgré toute son audace, jugea prudent de fixer son départ à quelques jours de là. Mais auparavant, sur son expresse proposition, il fut décidé, dans une dernière assemblée des conjurés, qui eut lieu dans la nuit du 6 au 7 novembre, de tuer le consul Cicéron, qui était surtout à la tête de la contre-mine, avant le départ du chef, et pour prévenir toute trahison, d'accomplir cet acte immédiatement. Le matin, de bonne heure, le 7 novembre, les meurtriers choisis frappèrent à la porte du consul; mais ils trouvèrent les sentinelles doublées et se retirèrent : cette fois encore les espions du gouvernement étaient sortis des rangs des conjurés. Le sénat déclara traîtres à la patrie les deux généraux Catilina et Manlius et tous ceux de leurs compagnons qui n'auraient pas déposé les armes à un jour déterminé et on convoqua de nouvelles milices; mais à la tête de l'armée envoyée contre Catilina, était le consul Caïus Antonius, qui était notoirement impliqué dans la conjuration, et dont le caractère mettait à la merci du hasard la question de savoir s'il menait ses troupes contre Catilina ou pour se joindre à lui. L'insurrection dans la capitale ne fut nullement abandonnée des conjurés, car le plan en avait été tracé de nouveau par Catilina avant son départ de Rome. Un tribun devait donner le signal, en convoquant une assemblée du peuple ; la nuit suivante Céthégus devait les débarrasser de Cicéron, de Gambinius et de Statilius, mettre le feu dans douze endroits de la ville, et la jonction devait se faire le plus rapidement possible avec l'armée de Catilina qui arriverait sur ces entrefaites.

Alors la contre-mine fut découverte. Lentulus, avec sa manière de couvrir sa lenteur et ses tentatives dans les choses

pressantes et nécessaires par des projets à longue échéant e, s'était ouvert de ce plan aux députés d'un canton celte, Les Allobroges, chargés d'affaires d'une contrée ruinée e1 eux-mêmes (ouverts de dettes; il leur avait donné une part dans la conspiration, et au moment de leur départ, il leur avait confié des messages et des lettres pour ses aifidés. Les députés quittèrent Rome, mais dans la nuit du 2 au 3 novembre, ils furent arrêtés aux portes par les fonctionnaires romains et leurs papiers leur furent pris. On découvrit que les Allobroges servaient d'espions au gouvernement romain, et n'avaient pris part à la conspiration que pour lui fournir des preuves contre les chefs de la conjuration. Le matin, les ordres d'arrestation furent lancés sans bruit contre les chefs les plus dangereux, et ils furent exécutés contre. Lentulus, Céthégus, Gabinius et Statilius, tandis que quelques autres se dérobèrent par la fuite à l'arrestation. L'existence de la conspiration était évidente et légalement prouvée et les épisodes les plus importants en avaient été publiés par les soins de Cicéron dans des feuilles volantes. La colère contre cette conjuration anarchique fut universelle. La multitude de la capitale s'exalta surtout au plan d'incendie formé par les conjurés.

Cicéron convoqua dans son anxiété le sénat, et lui laissa le soin de prononcer sur la vie ou la mort de quatre personnes. Quoique tous les consulaires et la grande majorité du sénat se fussent déjà prononcés pour l'exécution, les principaux, Cicéron en tête, inclinèrent pour qu'on restât dans les limites constitutionnelles. Mais Caton sut, en impliquant dans le complot ceux qui étaient pour la clémence, jeter une nouvelle épouvante dans les âmes hésitantes, et regagna à l'exécution des criminels la majorité du sénat. L'accomplissement de la résolution appartenait naturellement à Cicéron, qui l'avait provoquée. Tard dans la soirée du 5 décembre, les coupables furent tirés des maisons où ils étaient enfermés et menés, au milieu d'une grande foule rassemblée sur le Forum, dans la prison où les condamnés à mort devaient être renfermés. C'était un sombre cachot, placé à douze pieds sous terre, et qui avait servi autrefois de réservoir pour les eaux. A la porte de la prison ils furent remis aux trois hommes chargés de l'exécution, et étranglés aux flambeaux.

La nouvelle de l'échec de ce mouvement consterna l'armée des insurgés : la masse de ceux qui étaient moins compromis se dispersa. Ce qui était resté des gens décidés ou désespérés firent une tentative pour passer en Gaule par les passes des Apennins; mais comme ils arrivaient au pied de la montagne voisine de Pistoia, ils se trouvèrent pris entre deux armées. Ils avaient devant eux le corps de Quintus Métellus qui était arrivé de Ravenne et d'Ariminum pour occuper le versant nord de l'Apennin, et derrière eux l'armée d'Antonius. Catilina qui avait, dès le commencement de la bataille, renvoyé son cheval et même ceux de tous ses officiers, prouva en ce jour que la nature l'avait destiné à des actions peu communes et qu'il savait à la fois commander en général et combattre en soldat. Pétréius écrasa à la fin avec sa garde le centre de l'ennemi et l'entoura des deux côtés, cela décida la victoire. Les cadavres des soldats de Catilina — on en compta trois mille — couvraient en rangs exacts la terre où ils avaient combattu; les officiers et le général, au moment où tout fut perdu, s'étaient jetés sur l'ennemi, et avaient cherché et trouvé la mort, commencement de 692 (62).

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