AGRICULTURE ET COMMERCE • ART
ous avons déjà remarqué que le passage de la vie pastorale à la vie agricole est antérieur à l'immigration des Italiotes dans la péninsule. L'agriculture continue à être le principal moyen d'existence de toutes les communautés d'Italie, des Sabelliens et des Etrusques non moins que des Latins. Il n'y a jamais eu de tribus purement pastorales en Italie, dans les temps historiques, quoique sans doute les races diverses joignissent à un degré quelconque l'économie pastorale à la vie agricole, suivant la nature des localités. La belle coutume de commencer la fondation d'une ville en traçant un sillon avec la charrue, pour déterminer le mur d'enceinte futur, preuve combien le sentiment de la nécessité de la vie agricole pour l'existence des villes était profondément empreint dans les esprits. A Rome en particulier (et c'est seulement dans ce cas que nous parlons de l'agriculture avec quelque certitude), la réforme de Servius montre bien clairement, non seulement que la classe agricole était autrefois la pierre angulaire de l'Etat, mais aussi qu'on essayait constamment de maintenir le corps des propriétaires fonciers comme le noyau de la communauté. Lorsque, dans le cours des temps, une large partie de la propriété foncière des Romains eut passé aux mains des non-citoyens, et que les droits et les devoirs du citoyen ne furent plus attachés à la propriété, la constitution réformée obvia à cette mauvaise organisation et aux dangers qu'elle présageait, non seulement temporairement, mais d'une manière définitive, en divisant les membres de la communauté une fois pour toutes, sans égard pour leur situation politique, en « propriétaires » (assidui) et « producteurs d'enfants » (proletarii) et en imposant aux premiers les charges publiques. Cette dernière mesure ne pouvait manquer d'être suivie de la concession de droits publics. Toute la politique de la guerre et de la conquête romaine reposait, au reste, comme la constitution elle-même, sur la base de la propriété; comme, seul, le propriétaire avait une situation dans l'Etat, le but des guerres de l'Etat était d'augmenter le nombre des propriétaires. La communauté vaincue était obligée de se
fondre entièrement dans la population agricole de Rome, ou, si on ne voulait pas la réduire à eette extrémité, elle devait non pas payer une contribution de guerre ou un tribut fixe, mais céder une portion (généralement un tiers) de son domaine, qui était ensuite régulièrement occupé par des fermes romaines. Beaucoup de peuples ont vécu et conquis comme les Romains; mais aucun n'a égalé les Romains dans cette manière de s'approprier le sol conquis en y répandant la sueur de son front, et en assurant par le sillon de la charrue ce qu'il avait gagné par la lance. Ce qui est conquis par la guerre peut être repris par la guerre; mais il n'en est pas ainsi des conquêtes faites par la charrue. Les Romains ont perdu beaucoup de batailles, mais ils n'ont presque jamais cédé un pouce de terrain romain, en faisant la paix; ils durent ce résultat à la ténacité avec laquelle les fermiers s'attachaient à leurs champs et à leurs demeures. La force de l'homme et de l'État tient à sa domination sur le sol; la grandeur de Rome fut édifiée sur la propriété la plus étendue et la plus directe du sol par les habitants, et sur l'unité compacte d'un corps si solidement établi.
Nous avons déjà indiqué que, dans les premiers temps, la terre labourable était cultivée en commun, probablement par les différents clans : chacun d'eux cultivait sa propre terre, et en distribuait ensuite le produit entre les différents foyers qui en faisaient partie. Il y a en fait une relation intime entre le système de la culture en commun et la forme de la société en clans; plus tard encore à Rome, la résidence commune et la culture en commun, quand il y avait des copropriétaires, était très usuelle. Les traditions mêmes de la loi romaine nous montrent que la richesse consistait primitivement en bétail et en droit d'usage de la terre et que le sol ne fut divisé que plus tard en propriétés particulières. La meilleure preuve c'est l'ancienne désignation de la propriété par le terme « de possession de bétail » ou « d'esclaves et de bétail » (pecunia, familia pecurdaque) et des possessions particulières des enfants de la maison et des esclaves par le terme de « petit bétail » (peculium). On en trouve encore une autre preuve dans l'antique forme de l'acquisition territoriale par « saisie manuelle » (mancipatio) , qui ne peut s'appliquer qu'à des objets
mobiliers; une dernière preuve enfin et surtout, c'est l'ancienne mesure de la propriété (heredium de kerus, Herr) de deux jugera (environ un arpent un quart) ce qui ne peut s'appliquer qu'à des jardins et non à des champs. On ne peut plus savoir quand et comment cette division de la terre arable eut lieu. Ce qui est historiquement certain, c'est que la plus ancienne forme de la constitution était basée non sur la propriété personnelle, mais sur la propriété collective qui la remplaçait, tandis que la constitution de Servius présuppose la distribution de la terre. La même constitution fait voir que la grande masse de la propriété foncière consistait en fermes de moyenne grandeur, qui donnaient le travail et la subsistance à une famille et suffisaient à l'entretien des bestiaux et à la culture par la charrue. L'étendue ordinaire d'un tel héritage romain ne peut pas être fixée avec précision, comme nous l'avons déjà dit, mais ne peut guère être estimée à moins de vingt jugera.
La distribution des terres ne s'étendait pas aux pâturages. L'État, et non le canton, était regardé comme le propriétaire des pâturages communs; il en faisait usage, soit pour les troupeaux et pour les bêtes destinées aux sacrifices ou pour d'autres objets, et à la fourniture desquelles il était abondamment pourvu par les amendes, soit en donnant aux possesseurs de bestiaux le privilège d'y mener leur bétail moyennant une redevance modérée (scriptura) . Le droit de pâture sur les domaines publics avait sans doute, dans l'origine, quelque ressemblance avec la possession réelle de la terre; mais aucune connexion légale ne doit avoir subsisté, à Rome, entre les héritages particuliers et un usage défini de la pâture commune; car la propriété pouvait être acquise même par le metoikos, mais le droit d'user du pâturage commun demeura toujours un privilège du citoyen et n'était accordé au metoikos qu'exceptionnellement par faveur royale.
L'agriculture était sans doute l'occupation principale et la plus suivie des Romains; d'autres branches d'industrie y étaient cependant en honneur, comme on peut l'inférer du rapide développement de la vie urbaine dans cet entrepôt du Latium. En fait, il y avait sous les institutions de Numa, c'est-à-dire de temps
immémorial, huit corporations d'ouvriers. C'étaient les joueurs de ilûte, les orfèvres, les fabricants de cuivre, les charpentiers, les foulons, les teinturiers, les potiers, les cordonniers. Cette liste épuiserait en substance la classe des industriels travaillant pour le compte d'autrui et pour la vente dans ces temps antiques, où la cuisson du pain et l'art particulier de la médecine n'étaient pas connus, et où les vêtements étaient tissés avec la laine filée par les femmes dans la maison même.
Le commerce des Italiotes fut limité d'abord, cela se comprend de soi-même, aux échanges mutuels de leurs produits. Des foires (mercatus), qu'on doit distinguer des marchés hebdomadaires (nundinœ) , étaient établies depuis une haute antiquité dans le Latium. A Rome, elles n'étaient peut-être pas rattachées, comme elles le furent plus tard, aux jeux publics, mais aux fêtes qui se célébraient au temple fédéral de l'Aven tin; les Latins qui venaient pour cet objet à Rome tous les ans, au 13 août, profitaient sans doute de la circonstance pour faire leurs affaires à Rome et y acheter leurs provisions. Une importance semblable et peut-être plus grande encore s'attacha, en Etrurie, à l'assemblée générale annuelle qui se tenait au temple de Voltumna (peut-être auprès de Montefiascone) dans le territoire de Volsinii. Cette assemblée servait en même temps de foire, et était fréquentée par les Romains comme par les commerçants indigènes. Mais la plus importante de toutes les foires latines était celle qui était tenue au Soracte, sur la prairie de Feronia, dans une situation telle qu'on n'en pouvait trouver de plus favorable pour l'échange des objets utiles entre les trois grandes nations. Cette haute montagne isolée, qui paraît avoir été établie par la nature pour servir de point de repère au voyageur au milieu de la plaine du Tibre, se trouve sur la frontière qui séparait les terres étrusque et sabine (elle paraît plutôt avoir appartenu à ce dernier territoire), et elle était également accessible du Latium et de l'Ombrie : les marchands romains y paraissaient régulièrement et les fourberies dont ils se plaignaient occasionnèrent plus d'une querelle avec les Sabins.
Sans doute, on trafiquait et on échangeait à ces foires bien avant que le premier navire grec ou phénicien eût paru dans la
mer occidentale. C'est là que, en cas de mauvaise récolte, les pays environnants se fournissaient réciproquement de grain; c'est là qu'on échangeait encore le bétail, les esclaves, les métaux et tous les articles qui pouvaient paraître utiles ou désirables dans ces temps primitifs. Les moyens d'échange consistaient primitivement en bœufs et en moutons, dix moutons équivalant à un bœuf. La reconnaissance de ces objets comme représentation légale de la valeur, en un mot comme monnaie, aussi bien que l'échelle de proportion entre le grand et le petit bétail, remonte (comme le prouve l'usage répandu chez les Germains) non seulement à la période gréco-italique, mais au-delà, à un temps d'économie purement pastorale. En Italie, où l'on avait besoin partout de métal en quantité considérable, spécialement pour des objets agricoles et pour l'armement, tandis que peu de pays en produisaient, le cuivre (aes) parut de bonne heure auprès du bétail comme moyen d'échange : les Latins, qui étaient pauvres en cuivre, désignaient l'évaluation elle-même par le nom de «cuivrure » (aestimatio). Dans cet établissement du cuivre comme équivalent valable dans toute l'étendue de la péninsule, comme dans l'invention des signes numériques élémentaires dont nous parlerons plus tard, enfin dans le système duodécimal des Italiotes, nous retrouvons les traces de ces relations internationales des peuples italiques du temps où ils possédaient encore seuls la péninsule.
Les éléments de l'architecture furent, comme nous l'avons déjà indiqué, le patrimoine commun des races latines. L'habitation est toujours l'élément de toute architecture : il en fut ainsi chez les Grecs et chez les Italiotes. Bâtie en bois et couverte d'un toit de chaume ou de galets, la maison formait une chambre d'habitation carrée, qui laissait sortir la fumée et entrer la lumière par une ouverture du toit (cavum aedium) , laquelle correspondait à une autre ouverture du sol pour l'écoulement de la pluie. « Sous ce toit noirci » (atrium) , on préparait et on absorbait la nourriture; c'est là qu'on adorait les dieux de la maison et qu'on élevait le lit nuptial comme la bière du mort; c'est là que l'homme reçoit les hôtes et que la femme file la laine au milieu de ses servantes. La maison n'a pas de porche, à moins que nous ne comptions
comme tel l'espace découvert entre la porte de la maison et la rue, qui emprunta son nom (vestibulum lieu pour se vêtir,) de cette circonstance que les Romains marchaient dans leur maison avec leur tunique, et ne roulaient leur toge autour d'eux que quand ils allaient dehors. Il n'y avait pas de division d'appartements, si ce n'est que des cabinets pour dormir ou des celliers pouvaient être disposés autour de la chambre; il y avait encore moins d'escaliers ou d'étages superposés.
Il est difficile de déterminer si et jusqu'à quel point une architecture italique nationale a pu sortir de ces éléments, car, sur ce terrain, l'influence grecque, même dans les premiers temps, se fit sentir puissamment, et ensevelit les tentatives nationales qui pouvaient l'avoir précédée.