U HISTOIRE
Le fils aîné dit :
— Moi, papa, j'irai dans les grands bateaux, ça fera que nous en aurons des deux côtés ; si un côté manque, peut-être que l'on rappellera.
Je voulus m'y opposer en disant que dans les grands bateaux, on endurait toutes les rigueurs du temps, que Ton couchait pendant six semaines à la mer ; que, s'il venait mauvais temps, pendant ce temps-là j'aurais bien de l'inquiétude et bien de la peine, que depuis la paix il y avait beaucoup de monde resté là perdu.
Le père me répond i
— Tiens* si on regardait à sa personne,
personne n'irait ; il est d'aussi vieux marins comme de vieux bergers.
Le fils, qui avait envie d'y aller, dit :
— Je n'irai pas pire que les autres.
Le samedi suivant, il va à Fécamp avec un camarade s'accommoder pour la pèche ; il revint à la maison et dit à son père :
— Je suis accommodé avec Charles Monnier.
Son père lui dit :
— Ce n'est pas un grand pécheur, mais c'est un homme bien prudent à la mer ; tu auras plus d'aiseté qu'avec tous les autres.
Le fils, qui n'avait jamais été qu'avec son père dans nos petits bateaux, n'avait pas beaucoup d'effets à lui seul;
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Comme étant à l'âge de seize ans et demi aussi fort que son père, ils mettaient les effets l'un de l'autre. Pour se séparer, je fus obligée d'aller, comme à l'usage, à crédit lui faire faire une quantité d'effets pour lui faire sa pouche ; nous achetâmes six filets ; nous fîmes deux cents francs de frais en filets et effets. On gagnait depuis six à huit cents franco au lot clans les grands bateaux dans ce temps-là.
Nous disions :
— Nous gagnerons nos frais au moment du départ.
Je lui disais :
— Mon Dieu! que j'appréhende ton départ ; quand je verrai de grands coups de vent,
je saurai bien que tu seras en mer ; où me mettrai-je pour ne pas entendre le vent souffler ? Combien j'ai hâte que tu sois de retour pour savoir comment tu seras, toi qui n'as jamais enduré de grands coups de vent avec ton père. ,
— Aussi, me' dit-il, vous verrez que je n'aurai pas peur; aussitôt rentré dans le port, vous verrez que je reviendrai vous voir de suite, jour ou nuit. Je n'ai jamais marché de nuit seul, mais je viendrai vous annoncer mon arrivée dans le port.
Comme nous avions un prêtre depuis quelques années qui était un peu difficile pour la communion, il exigeait que l'on sût le gros catéchisme ; beaucoup ne pouvaient
pas rapprendre, et bien des garçons surtout étaient restés sans faire leur première communion»
Nous en avions trois chex nous en âge de la faire qui étaient restés ainsi.
Ce prêtre vint à mourir ; il nous en vint un autre.
Dès son arrivée , il fît faire la première communion aux plus grands, surtout à notre fils aîné et à un camarade qui partait avec lui.
Ils communièrent quatre jours avant de partir.
Nous assistâmes à la messe toute la famille.
Ce fils était si joyeux, qu'au retour de la messe il va se jeter au cou du prêtre pour
le remercier ; il lui donna un baiser de joie qui valait une couronne.
Je pleurai de joie de voir un enfant aussi satisfait qu'il était.
En arrivant à la maison, il me dit :
— Mère, à présent, je peux partir et aller à la mer, je possède celui que je désirais depuis longtemps.
Quatre jours après, il partit pour Fécamp armer son bateau. Le premier soir, ça m'était à charge d'en voir un autre manger la soupe dans son plat. Je dis :
— Grand Dieu ! quel effet ça me fait de voir cet enfant partir !
Il était l'aîné de douze dans l'instant ; la douzième avait trois mois au moment de
son départ. Je fus à Fécamp le lendemain pour l'approvisionner de vivres et de tout ce qu'il lui fallait.
Comme nous n'étions qu'à dix-neuf années l'un de l'autre, on lui demandait sur le quai quelle parenté nous avions ; il leur répondit :
— C'est ma sœur, riant Comme d'usage.
Il me dit, quand nous fûmes écartés des marins :
— Ils croient que vous êtes ma sœur; ne me vendez pas avant de partir, je leur dirai en mer.
Quand nous eûmes fait ses provisions, je revins bien vite à la maison ; car, depuis
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longtemps je n'avais pas quitté la maison d'un moment. Dans le moment, nous apprêtions les filets du père pour partir pour la saison de Dieppe.
Au moment où mon mari allait partir pour aller à Dieppe, il avait fait deux grands coups de vent ; nous étions bien inquiets comment ça c'était passé au sujet de notre fils aîné. Plusieurs grands bateaux de Fécamp étaient de retour de leur démarrage ; nous nous informions à tous les gens de ces
bateaux s'ils ne les avaient pas vus; aucun d'eux ne les avait vus.
Mon beau-frère entra dans le moment ; il nous dit qu'il les avait vus après le premier coup de vent, mais que le deuxième était plus dur que le premier.
Ça ne nous rassurait pas. Mon mari, prêt à pousser au large, me dit :
— Tu iras à Fécamp voir si on les a vus ; tu m'écriras de suite, car je suis bien inquiet de savoir où il est.
Je différai encore quelques jours; je demandais à tous les pays qui arrivaient :
aucun ne les avait vus. Mon mari, de son côté, demandait aux marins de Dieppe à mesure qu'ils arrivaient : ils ne l'avaient
pas vu non plus. Il m'écrivit une lettre et me disait:
— Il m'ennuie beaucoup de ne pas avoir de nouvelles ; demande aux gens de Fécamp s'ils ne l'ont pas vu.
Je ne voulais pas le décourager, et je lui dis:
— J'ai encore espoir; on les a vus, à ce que l'on croit. Si ce sont eux, ils ne vont pas tarder.
Je m'en fus à Fécamp. Quand je fus sur la côte, je vois une quantité de bateaux qui espéraient de l'eau pour rentrer. Je disais cette fois-là :
— Il faut espérer qu'ils sont du nombre.
Je fus sur le quai; je demandai à un
vieux marin qui élait entré la nuit, qui livrait son poisson, s'il n'avait pas vu un tel ; il me dit en faisant un soupir :
— Non, mon Dieu ! nous ne les avons pas vus !
Je lui dis :
— Vous m'avez l'air bien triste ; avezvous quelqu'un à bord?
Il me dit :
— Oui, mon Dieu ! j'y ai mon fils !
Je lui dis:
— Les croyez-vous perdus?
Il me dit :
— Je n'en pense rien de bon ; nous voilà de retour de notre deuxième démarrage, et on ne les voit pas encore.
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Je revins chez nous bien trisle ; les jambes ne pouvaient plus me porter ; je pleurais tout le long de la route ; on me regardait descendre la côte pour savoir quelle, nouvelle j'apportais. Une grande quantité de personnes m'arrêtaient au pied de la côte pour savoir quelque chose ; je n'avais pas le courage de leur parler.
Je gagnai notre maison ; je n'avais pas mangé depuis mon départ. En arrivant,
je me jette à pleurer au lieu de manger ;
j'espérais encore un peu que mon mari découvrirait quelque chose.
Je reçus une deuxième lettre qui me digait ;
« Tu m'annonces que Ton a vu notre
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fils : assure-t'en bien, car on a vu des débris en mer à leur égard. »
Il me donna un coup qui était plus fort qu'un coup de lance. v Je disais:
— Mon mari, qui me connaît à l'égard de notre fils, comment me fait-il savoir une chose aussi affreuse que celle-là?
Le malheureux ! ce n'est pas lui qui m'écrivait. Je gémissais de mon côté et lui du sien; on avait bien du mal à le faire renlrer à la maison où il logeait; il se couchait à plat-ventre contre terre sur le perrey sans pouvoir le faire relever. Tous les marins de chez nous étaient autour de lui pour ranimer son courage, et moi, de mon côté, je disais :
— Si mon mari était seulement chez nous pour nous raconter ses peines!
Enfin, je ne reposais pas seulement une heure la nuit. J'étais au désespoir ; je voyais tous les autres enfants pleurer autour de moi; je n'avais pas le courage de leur parler. Je disais:
— Pourquoi élever des enfants? et puis, quand ils Sont grands, il faut les voir mourir. Il me semblait que je n'avais que celuilà d'enfant et que les autres ne m'étaient rien; je regrettais cet enfant autant qu'il le méritait, car c'était un second père chez nous. Je me disais :
— Je sentais cela, car je mettais toute ma consolation dans cet enfant.
Tous les paroissiens le regrettaient et me disaient :
— C'est dommage, un enfant si doux et si beau!
Bien des personnes m'avaient dit dès son enfance :
— C'est bien dommage que cet enfant n'appartienne pas à des personnes riches ; ça ferait un beau personnage s'il avait l'esprit cultivé, car il annonce ce qu'il fera.
Je ne lui ai vu jamais d'emportement, jamais il n'a juré une fois.
Il est bien vrai de dire qu'il ne faut pas s'enorgueillir de ce que Ton a de beau, car on a bientôt perdu ce que l'on aime.
Pendant plus de six mois, je ne pouvais pas prendre le manger ; au bout de six mois, je fis une petite maladie : je n'avais pas peur de mourir ; je ne comptais pas du tout la vie; je n'avais pas le courage de sortir de notre maison.
Le médecin vint; il me mit à la diète huit jours à ne boire que de l'eau de sureau.
Au bout de huit jours, je recommençai à prendre un peu de nourriture ; le monsieur qui était notre armateur me fit passer deux bouteilles de vin, que je buvais avec de l'eau et un peu de bouillon au poulet.
Je me revins un peu ; le curé de la paroisse vint me voir quelquefois pour me
donner des consolations : c'était un bon pasteur ; il était l'ami des pauvres et leur soutien. Il me dit :
— Ma chère, il faut vous consoler; ces malheureuses femmes qui sont chargées d'enfants, qui ont perdu leur mari avec votre fils, sont plus malheureuses que vous.
Je lui répondis :
— J'avoue que c'est bien malheureux d'avoir perdu sort mari; mais vous savez que bien des femmes, un temps passé, aspirent quelquefois pour retrouver un homme ; quand elles sont mariées, elles ont un homme, et moi, quand je parcourrais le monde entier, je ne retrouverais pas mon fils, je sais bien qu'elles sont malheureuses d'avoir
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perd» leur homme, chacun prend sa peine telle qu'elle est.
Depuis le départ de mon fils, je le pleure
mort, et je Pattends tous les jours par terre
« ou par mer ; quand on n'a pas vu mourir, on
ne peut se figurer qu'ils ne reviendront pas. Si je vois un navire en mer qui soit plus près que d'usage, je crois qu'il vient nous l'apporter ; si je vois une personne dévaler la côte, je regarde si ce n'est pas lui : on est toujours inquiet; je n'ai jamais eu un moment de repos.
Depuis mon mariage, que de tourments !
et je n'étais pas encore quitte, car la seizième année je fus enceinte du treizième enfant. Si j'avais été malade à les porter long-
temps dans mes couches, je n'aurais pas eu le temps de me rétablir qu'un autre serait venu.
Mon mari de retour de Dieppe, je fus à l'arrivée du baleau comme d'usage, de petir que mon mari ne croie que je fusse malade en ne me voyant pas à virer. De retour à la maison, le cœur nous creva à tous deux en* semble en disant :
— . Que nous sommes malheureux! Nous
commencions à en avoir un pour nous aider à élever les autres, le voilà perdu ! Que la mer est affreuse ! je ne crois pas qu'elle nous en prenne d'autres; je ne les mettrai pas en mer.
Le troisième, qui n'avait pas du tout de goût pour la mer, dit :
— Je n'irai pas non plus, moi; je resterai à tisser jusqu'à ce que je sois grand.
Le deuxième partit pour aller au Havre chercher une place de vapeur ; il s'engagea pour mousse. Au retour de la saison du hareng, le père fut s'y engager aussi ; il remit le commandement du bateau. L'armateur lui dit :
DE KOSE ET »E JEAN DICHEM1N 07
— Je ne te tiens pas d'y aller; fais pour le bien.
Aussitôt que le père y fut, le deuxième revint, il ne s'y plaisait pas ; le troisième y fut à sa place : il nous envoyait quatre-vingts francs par mois. Nous avions toujours la mère et la sœur de mon mari à nourrir, et le pain était cher. Nous mangions pour soixante francs de pain par mois, et puis, les entretenir d'habillement et les nettoyer. Nous étions bien bornés; il ne fallait pas aller trop vite. J'accouchai du treizième enfant, ça coûte toujours quelque chose; quoique nous ne fassions pas de baptême, ça paraît toujours dans les petites bourses.
J'écrivis à mon mari que j'étais accouchée
d'une fille ; comme c'était la huitième, il me répondit :
— Tu ne risques rien à présent ; tu peux bien établir un couvent pour les mettre toutes, il nous en faudra bien comme ça pour faire fortune.
Au retour de son voyage de Paris, il trouva une place au quatrième ; il y fut aussi, mais il n'y resta pas longtemps; il se trouvait avec des matelots qui étaient beaucoup dépenseurs ; nous fûmes obligés de le faire revenir à la maison, de peur qu'il ne prenne une mauvaise habitude. Le troisième avec son père savait un peu tisser ; il faisait des commissions à l'un et à l'autre, toujours prêt à partir ; il s'épar^
gna de quoi s'avoir un habillement et une montre outre son mois.
Quand j'allais au Havre pour recevoir leur mois, il me donnait son argent à por^ ter chez nous en me disant :
— Si vous en avez besoin, servez-vousen, vous .me le remettrez quand je serai de retour à la maison.
Retournant à Paris de suite, comme c'était au moment que les Suisses passaient par bandes pour aller à l'étranger, en dévalant la rivière, une femme lavait son linge ; elle ne réfléchit pas combien la vapeur va vite ; il en fallait une seye pour puiser de l'eau; la seye pleine enleva la femme à la rivière ; on crie :
— Sauve la vie !
Mon mari, nerveux comme Hercule, se jette à l'eau bien vite, car la vapeur avait déjà fait de la route, se précipite bien vite, plonge dans l'eau, la rattrape par les cheveux, la ramène à la vie. Tous les passagers du bord le félicitèrent de son dé-»' vouement, lui donnèrent quelques pièces d'argent; les marins et le capitaine firent une pétition au ministre pour lui ; il reçut une médaille en argent, dont il est porteur, et quatre-vingts francs. Il fut lui-même au ministère ; ils lui demandèrent s'il était content comme ça, qu'ils lui donnaient pour lui et pour sa nombreuse famille. Il les remercia bien en leur disant bien des choses,
en leur oBservani qu'il avait fait bien d'autres sauvetages que celui-là, qu'il n'avait pas été écouté, qu'il avait conduit bien des navires dans un port et dans l'autre, qu'il demandait une pratique devant notre rade ; il s'est exposé bien des fois à perdre la vie pour sauver son semblable.
Il a une fois perdu son canot derrière un navire par le mauvais temps qu'il faisait;
dans l'instant, il fut obligé de conduire le navire dans Saint-Valéry, vu qu'il ne marchait pas; le capitaine, fatigué de la mer, lui dit:
— C'est la terre qu'il faut, nous n'avons
plus de vivres, nos marins n'en peuvent plus,
il faut nous mettre dans le premier port que nous pourrons rentrer*
Et il les mit dans Saint- Valéry. Il en a entré lui-môme dans Fécamp et dans le Havre ; les pilotes ne pouvant pas sortir par le mauvais temps, il les a tous bien conduits dans le port, et il était payé comme pratique et bien vu de tous les commissaires qui le voyaient paraître devant eux. Mon mari restait toujours dans la vapeur: nous ne fûmes pas toujours gagnant, car la saison du hareng à Dieppe fut bien peu avantageuse cette année-là. Nous avions toujours du pain, mais nous ne pouvions pas payer l'arriérage que nous avions. Je devins enceinte du quatorzième enfant, la faillie croissait ton-
jours, le mal venait toujours de mal en pire: c'était toujours de grands embarras pour moi de soigner tout ensemble le père et les enfants. Le père m'enlevait toujours les plus grands et me laissait tous les petits ; je leur portais tous mes soins possibles, je n'aimais aies entendre pleurer que le moins possible ; c'était pour moi une grande fatigue, je ne savais quelquefois où j'allais.
Notre boulanger et notre épicier demeuraient dans la même rue; il m'est arrivé bien des fois d'ôtre à la porte de l'un pour aller chez l'autre ; je relevais la tête, *et puis je me disais:
— Tiens, ça n'est pas celui-là où je vais.
Je regardais si personne ne s'en apercevait, et puis je reprenais ma route en riant de moi.
Le plus souvent je courais au galop quand je montais en haut pour chercher quelque chose que j'avais besoin ; quand j'étais montée, je ne savais plus ce que je venais de chercher ; je revenais à mon ouvrage, et puis je m'apercevais de ce qu'il me fallait, et je recourais de suite.
Quand il faisait froid, et qu'il fallait coucher tous les enfants l'un après l'autre, les réchauffer,, les emmailloter, je n'étais pas quitte d'un côté qu'il fallait recommencer par l'autre qui pleurait; je parvenais par aller me coucher avec le dernier dans mes
bras jusqu'au lendemain. Je ne pouvais pas seulement prier le bon Dieu, je lui offrais mon cœur et puis c'était tout ce que je pouvais lui dire. La nuit, je me levais pour faire le tour à tous les lits, voir s'ils n'avaient pas froid, mettre du linge sec à ceux qui étaient mouillés, car je n'aurais pas été à mon aise si je les avais négligés de leurs besoins- Le matin je me levais bien vite, voyant que plusieurs étaient éveillés ; je m'habillais en marchant; la prière du matin était de dire, en dévalant l'escalier :
— Mon Dieu, je vous offre la journée que je vais faire aujourd'hui ; faites que je fasse rien qui soit contraire à votre sainte volonté.
Et puis je me mettais à la besogne.
Nous demeurions sur le passage de cette dame, belle-mère de l'ancien notaire ; elle venait souvent me voir en passant, s'asseyait un moment pour contempler tous ces pelits enfants, et me disait quelquefois:
— Vous êtes encore bien heureux que le bon Dieu vous donne tous ces enfants sans infirmités; ils sont tous bien portants, c'est encore quelque chose de bien joyeux pour vous.
Elle m'apportait quelquefois du linge pour
leur faire de petites chemises, et de ces restes de fricots ; il fallait voir tous ses
enfants la chérir quand ils la voyaient.
Je fis rencontre un jour du curé; comme
i! était bien parlant, nous causâmes un peu ensemble, il me dit :
— Mais, ma chère, je ne vous vois pas souvent au confessionnal.
Je lui dis :
— Mon cher pasteur, croyez-vous pouvoir m'imposer une pénitence plus dure que celle que je fais journellement? On dit qu'il faut souffrir avec patience ; eh bien, me voyezvous me plaindre à quelqu'un? A me voir le cœur gai, on dirait qu'il ne me manque rien.
Il me dit :
— C'est vrai que je ne vous vois jamais vous plaindre*
Mon mari, toujours encore dans la vapeur avec le troisième fils : ce fils était donc mousse, il faisait la cuisine chez la femme d'un mécanicien ; elle eut connaissance que j'étais enceinte, elle lui dit un jour :
— Ta mère est enceinte?
Il lui répondit:
— Je crois que oui.
Elle lui demanda qui serait marraine pour le nommer
Il lui dit :
— Je ne sais pas, on ne prie jamais chez nous d'avance, on dit que ce n'est pas de chance.
Elle lui dit :
— Si ta mère veut, je serai la marraine.
— Vous lui demanderez quand elle viendra chercher notre mois.
Quand je fus au Havre, mon fils me dit cela en arrivant, et je fus chez elle avec lui pour faire la cuisine ; elle me demanda de suite qui nommerait l'enfant que je portais?
DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN fil
Je lui dis, comme l'enfant lui avait dit, que Ton ne priait jamais personne d'avance.
Elle me dit :
— Quel drôle de pays! on ne peut pas faire d'apprêts pour la toilette.
Et je lui dis :
— Chez nous, on y va tout bonnement tel que l'on est.
— Eh bien, si vous voulez, je le nommerai.
Je lui dis que c'était bien de l'honneur pour nous, qui étions de pauvres gens ; que je ne savais pas avec qui la mettre ; que je ne trouverais pas quelqu'un convenable chez nous.
Elle me dit:
Il* HISTOIRE
— Priez le mécanicien du bord de votre mari, il ne vous refusera pas.
Prier un homme que je ne connaissais que pour l'avoir vu un peu à bord de mon mari, j'étais bien inquiète; comment m'y prendre pour déplacer un homme de six lieues? Je fus à bord, je me priai bien avant que de parler, et tout d'un coup je pris la hardiesse de lui demander ; il me promit en me disant qu'il n'aimait pas bien cette fête-là, mais que, connaissant mon mari, il ne le refuserait pas.
Je revins chez nous ; en chemin faisant, je ruminais comment m'y prendre pour recevoir des gens de la ville chez nous ; j/appréhendais presque autant le baptême que l'ac-
couchement. Mon mari part pour faire un voyage à Paris ; il n'y avait pas deux jours qu'il était parti du Havre que j'accouchai.
Gomme le parrain était embarqué avec lui, ce fut déjà un grand embarras pour moi ; c'étaient des voyages de quinze jours ou
trois semaines. J'écrivis au Havre à la marraine que j'étais accouchée d'un garçon, et
qu'elle envoie la lettre à la suite de la vapeur, pour le faire savoir à mon mari et au parrain. Quand ils reçurent la lettre, qu'ils lu- " rent de suite, qu'elle leur apprenait que c'était un garçon, ils furent bien contents, le père et le fils. Comme nous avions déjà eu huit filles, c'était une fête pour mon mari que d'avoir des garçons.
La fête ne dura pas longtemps ; comme c'était au moment du choléra, il mourait beaucoup de monde. Quand ils furent à Paris, c'était le plus fort du mal ; mon mari fut pris de peur; il s'affectait beaucoup ; ils ne se nourrissaient que de vin et de thé pour se soutenir ; ils avaient bien hâte d'être revenus. Il m'écrivit qu'il avait reçu ma lettre, qu'il était bien content, mais que le mal était si grand, qu'il avait bien pçur de rester en route, lui et son fils. D'un autre côté, la servante du curé vint chez nous me dire qu'il ' fallait pour attendre le parrain, faire ondoyer l'enfant et payer la dispense, qui me coûta sept francs, et que j'empruntai en disant :
— Je vous payerai avec le mois de mon mari quand il sera de retour.
Le samedi de Pâques, mon mari arriva a\ec son fils, bien embarrassé, croyant avoir le choléra •
Il me dit :
— Je ne croyais pas vous revoir.
Je le remis du mieux que je pus en lui disant :
— Ce n'est que la peur qui te tient ; à présent que tu es chez nous, ça va mieux faire.
Quand il fut question du parrain et de la marraine, il me dit :
— Ils viendront dimanche» Et avec quoi vas* tu faire le baptême ? Nous n'apportons
pas d'argent ; nous avons dépensé tout pour nous soigner en route ; sans cela, nous serions morts.
11 fallait voir l'embarras ! Notre pain pas payé, comment en retourner chercher? quand dirai-je que je le payerai à présent? Je réfléchis un peu, et je vais trouver le boulanger ; je lui dis l'affaire, et il me donna quelques pains. Mon mari retourna bien vite dans sa petite barque avec trois de ses garçons. Nous avions bien du mal à nous fournir de filets, car, quand on n'a pas d'argent, on ne se fournit pas si vite le besoin.
Le samedi, le parrain et la marraine arrivèrent en char-à-bancs ; on aurait dit qu'ils venaient chez des millionnaires. On mène le
cheval à l'auberge, et puis on les amène chez nous ; je les appréhendais et admirais tout ensemble. J'aurais voulu que tout fût fait dès le soir. L'on fit cuire un peu de poisson pour leur souper, et puis on conduisit la marraine coucher chez une voisine dont le mari était à bord de la vapeur aussi. Le parrain dépose sur la table un morceau de sucre ; il ne dit pas pour qui ; je n'osais y toucher. Le lendemain il fallut faire le café ; je n'en avais jamais fait ; je demandai à une voisine, qui vint me le faire.
Le moment d'aller à l'église arriva ; je fus porter l'enfant ; comme il avait dix-huit jours, je relevai aussi le même jour, et puis on vint à la maison pour dîner, ce que j'appré-
hendais beaucoup. Je puisais tous les sous des poches de nos enfants pour pouvoir fournir tout ce qu'il fallait au dîner. J'avais bien peur qu'ils ne s'aperçoivent de mon embarras. Le dîner passé, je croyais qu'ils allaient repartir de suite. Hélas ! ils sont restés quatre jours ! il fallait voit* mon embarras ! Il fallait emprunter tous les jours, de peur de leur manquer de quelque chose.
Si c'avait duré, je serais tombée malade.
Quand oi\ est pauvre, il ne faut pas sortir de son pays pour avoir des parrains et des marraines ; que l'on prie de pauvres gens comme soi/ on n'est pas si embarrassé ; on sert un repas à l'usage, pois ou grosse viande ; ça semble bien bon quand on est
accoutumé à ne manger que du pain et des pommes de terre.
Le parrain étant resté au Havre et la marraine aussi, je fus les voir avec le filleul quand il marcha seuL Quand je fus arrivée chez la marraine, elle fut dire au parrain que j'étais venue avec le filleul. C'était à qui ne me donnerait pas à dîner ; il était grand temps que la voiture parte pour revenir chez nous, je crois qu'ils étaient encore plus embarrassés que moi de me nourrir un repas, moi et l'enfant. Je disais dans moi-même :
— - Ce n'était pas la peine de me donner tant d'embarras ; eux qui en ont, ils me sont ingrats, et moi qui aurais voulu en avoir à leur donner !
Le parrain avait dit au baptême qu'il rhabillerait en garde national quand il serait en culotte ; je ne l'ai jamais revu ni entendu parler.
Mon mari alla toujours jusqu'alors dans sa petite barque ; un jour, il avait beaucoup de poisson, et, ne voyant pas de mareyeurs, il dit au troisième, qui n'avait pas du tout de goût pour la mer ;
— Tu vas aller porter notre poisson à Yport avec ces deux marins dans leur canot ;
pendant ce temps-là nous allons pêcher des chatrouilles pour remettre des cordes à la mer ce soir.
L'enfant si obligeant, y fut pour ne pas désobéir à son père ; étant à Yport, le poisson se vendit bien ; les deux marins qui étaient avçc lui aimaient beaucoup à boire, et se mirent en ribotte. Le vent venait de plus fort en plus fort; l'enfant ne savait que faire, s'il devait revenir par terre ou par mer, en disant :
— Si je reviens par terre, mes frères vont me railler et me dire :
— Mauvais matelot, tu as eu peur d'aller avec deux ivrognes ; peut-être que j'aurais une mauvaise marée.
Si l'argent n'eût pas été dans le canot, il fût revenu à pied. Quand il fut en mer, le vent forcissait toujours ; quand il fut en travers de notre pays, il reçut une lame de mer qui emplit presque le canot ; les deux hommes ivres étaient couchés dans l'eau au fond du canot ; ce pauvre enfant ne savait de quel côté courir ; il se disait :
— Si la deuxième lame vient, nous sommes par le fond.
Il n'avait pas de gamelle pour jeter l'eau, il se servait d'un vieux panier qui se trouvait dans le canot; quand le panier venait sur le bord du canot, il était presque vide. II largue l'écoute du borset pour venir debout 3 la lame ; le tape-cul le remet en travers ; il