‹ Histoire de Rose et de Jean DucheminChapitre 8 sur 12 · IU HISTOIRE · texte numérisé non relu

IU HISTOIRE

s'élance pour passer derrière les mauvais marins, qui, ne sachant ce qui arrivait, lui disaient :

— Si tu touches à quelque chose, nous t'allons trancher à coups de couteau.

Il craignait qu'ils ne le fassent tomber dans l'eau avec eux ; quand il vit cela, il se déshabilla nu, prêt à se jeter à la nage; si le canot fonçait, il se serait mis sur un morceau de bois, et puis à la grâce ; il savait très-bien nager; mais, comme la marée était forte, il n'aurait pas pu douter que je regardais la mer. Je vois cet enfant dans sa malheureuse position ; la mer était bien rude ; je disais à des marins qui étaient là :

— Mais dites-moi un peu, comment fontils donc ? leur borset est en bannière ; mais courez lancer un canot pour les secourir bien vite.

Mon frère, qui était là, me dit :

— Il n'y a pas de danger.

Effectivement, ils pouvaient se sauver s'ils avaient eu de bons marins ; mais la Providence tombe toujours sur ceux qui s'y réclament.

Il parvint à venir à terre ; j'étais au bord de la mer à le regarder arriver.

Quand il fut à terre , il sauta bien vite du canot et vint se jeter à mon cou, tout nu.

ltti HISTOIRE

— Ma pauvre mère, je ne croyais pas vous revoir.

Et moi, je ne le croyais pas si exposé qu'il élait, car j'aurais forcé les marins d'aller le secourir.

Il me fit donc le récit de ce que je viens de vous dire ; il me dit :

— Je croyais bien mourir, comme mon pauvre frère, mais aussi je n'y retournerai pas ; je vais travailler de mon mieux jusqu'à vingt ans, et puis mon oncle m'apprendra son métier de bourrelier ; il n'a pas de garçon, il veut bien me l'apprendre pour deux ans de mon temps ; il m'épargnera les cent cinquante francs qu'il faut enccwre que d'autres donnent avec.

Son père lui dil :

— Je veux bien, car je voudrais n'en avoir aucun de matelot, il y aurait bien assez de moi à être malheureux.

Le deuxième fils avait toujours envie d'avoir un bateau en commandement ; le père dit :

— Si je trouve quelqu'un qui veuille faire part avec moi, je t'en ferai faire un.

Mon frère, qui avait un capestran, dit :

— Nous en ferons un ensemble ; cherche

qui nous avancera de l'argent : c'est un marché de trois mille francs ; il faut toujours que nous en payions un peu comptant.

Nous le demandâmes à plusieurs; il se

trouva un vieux cultivateur, homme d'affai-

res de M. Gerville, qui nous offrit mille francs et en avoir le sou pour, comme font les autres chez nous.

Mon mari me dit :

— Vois cet homme, il nous offre mille francs si tu veux prendre compte des^marées toute la semaine, recevoir l'argent des mareyeurs; il viendra tous les samedis régler avec toi.

Je lui dis :

— C'est bien de l'embarras pour moi

avec tous mes enfants ; mais c'est égal, il ne tiendra pas à moi.

Nous commandâmes un bateau au charpentier pour la saison du hareng; nous partageâmes les mille francs au cordier, au maréchal et au charpentier. Nos marins gagnèrent deux cents francs au lot à la saison de Dieppe ; comme nos bateaux levaient deux lots, ce furent quatre cents francs que nous donnâmes aux créanciers et au bon cultivateur, qui prenait un lot en acquit. Quand la saison était finie, nous lui portions son lot ; il nous faisait faire bonne chère, un repas de Lisieux; c'était une fête pour nous deux fois par an.

La fête ne dura pas longtemps pour moi :

comme il y avait trois ans que nous n'avions eu d'enfants, je croyais ne plus en avoir , je devins enceinte du quinzième, dont j'accouchai le 15 juin, dans le milieu de la saison du maquereau, ce qui nous fit grand tort, car jusqu'alors je n'avais pas eu de couche bien dure; mais, cette fois-là, il m'en souvient, on m'accoucha de force.

Je fus deux jours bien malade, on m'entendait crier de loin ; tous nos enfants tournaient autour de la maison, espérant toujours que cela finirait pour venir à la maison tous bien tristes. J'accouchai à deux heures après minuit ; on appelait les marins pour partir pour aller au maquereau.

Avant de partir pour embarquer, ils vin-

rent tous trois me voir à mon lit en me disant :

— Nous voulons voir notre matelot avant de partir pour la mer.

Quand je vis mes enfants si sensibles pour moi, je pleurai de joie. Le père resta à la maison ce jour-là pour faire la déclaration de l'enfant et pour chercher un parrain et une marraine, quoiqu'il fût bien fatigué.

Quand il fit jour il vint auprès de mon lit et me dit :

— Je vais aller chez le curé lui dire que nous avons un enfant de né.

— Je lui dis :

— Tu vas chez le curé lui dire que tu as un enfaat ; eh bien, demande-lui s'il veut en être le parrain.

D me dit :

— À quoi penses-tu? Un homme aussi riche que lui étpe parrain chez des pauvres gens comme nous.

— Eh bien, pauvreté n'est pas honte; nous sommes pauvres sans tache.

Il me dit :

— Je lui demanderai bien ; s'il ne veut pas de bon cœur, rien de force.

Nous le connaissions un peu ; nous lui fournissions du poisson et de la rocaille quand il lui en fallait. Il lui demanda ; ce brave homme lui dit :

— Ça ne me convient pas bien, mais je ne vous refuserai pas ; donnez-moi une marraine bien vieille, c'est mon désir.

H revînt chez nous me dire comment cela s'était passé. Il me dit :

— Une marraine à présent?

Je lui dis :

— Cette bonne dame, la belle-mère de l'ancien notaire qui est âgée de soixante-dixneuf ans, qui nous est si bonne, demandelui si elle voudrait bien nous rendre ce service.

Il fut la voir en tremblant, car l'homme n'est pas bien hardi ; il lui dit son affaire. Elle lui dit :

— J'ai refusé plusieurs fois; j'ai payé des personnes pour le faire à ma place ; mais je ne vous refuserai pas ; comptez sur moi.

Il revint bien content d'être débarrassé de cet embarras; comme c'est l'usage chez nous que toutes les femmes demandent qui est-ce qui nomme chez un tel, on demandait comme de coutume :

— Qui est-ce ?

La garde leur disait :

— C'est M. le curé.

— Enfin, dites-nous qui.

— Je vous le dis, vous ne voulez pas le croire.

Souvent quand on ne veut pas dire chez qui l'on va, on dit :

— Chez M. le curé, ou : c'est M. le curé.

Ils croyaient que c'était pour ne pas

vouloir leur dire ; beaucoup n'ont pas voulu

le croire qu'ils ne l'aient vu avec la marraine.

Le baptême se fit le même jour delà naissance ; ils se disaient en marchant :

— Nous nommons précisément un quinzième au 15.

Les femmes avec leurs enfants leur demandaient des dragées: le parrain leur disait :

— Vous vous trouverez demain à la classe, j'irai en porter.

Par derrière étaient la domestique du curé et la bonne de la marraine, qui en donnaient à volonté. Il revinrent à la maison vers le soir ; on fit le repas du baptême ; nos enfants étaient de retour de la mer, et se mi-

rent tous à table pour accompagner le pai^ rain et la marraine, et les parents.

La fête se passa très-bien ; toutes les curieuses étaient bien dans l'embarras comment nous allions nous y prendre pour recevoir des gens comme ça chez nous.

— Si elle en a encore, qui priera-t-elle ?

Ce sera donc Louis-Philippe.

Comme vous savez que Ton a toujours > des jaloux contre soi, nous n'avions cependant pas un sort heureux ; mais comme nos enfants n'ont jamais été mendier de pain à leur porte, ils s'inquiétaient toujours comment nous pouvions faire ça.

— Mais elle ne se plaint pas ; elle fait tout ce qu'elle veut bien, au contraire.

Nous avons bien du mal, nous faisons ce que nous pouvons ; des gens qui élèvent une grande famille sans bien ni revenu n'ont jamais que bien du mal à espérer.

Cette fois-là, je restai trois semaines dans mon lit sans pouvoir mettre le pied à terre ; je m'étais trouvée blessée d'efforts au moment de remettre des filets à bord de la petite barque ; ils n'étaient pas réparés ; mon mari, qui allait toujours en mer, ne pouvait

pas les travailler ; il commençait à voir un peu ce que je lui valais.

Il vint auprès de mon lit bien embarrassé;' il me dit :

— Mon Dieu! je n'ai pas de filets de prêts, voilà demain le moment de la montée.

Je lui dit :

— Prends courage, je vais mieux ; je tâcherai de me lever demain.

En effet» je me levai, je me mis à travailler un peu, et puis je me reposais un moment; je parvins à lui en donner la moitié, et, le lendemain, le reste, comme il les portait en deux fois et les retirait en deux fois, une pèche qui se fait tous les matins pour pécher la raie et les turbots ; et notre deuxième fils conduisait donc notre bateau qui fait la pèche du maquereau ; il fallait aller virer l'un el l'autre pour les retirer de l'eau, tout incommodée que j'étais. Je m'en suis sentie six mois.

Je disais :

— Est-il possible d'avoir eu un quinzième pour m'incommoder ; sans cela, je ne m'apercevrais pas du tout d'en avoir eu quatorze !

. Au bout de deux ans que nous avions le bateau, il se trouva un ancien marin qui avait une barque de pêche à raie et à turbot; ne s'aecordant pas bien avec ses enfants, il nous dit :

— Tiens, si tu veux, je te vendrai ma barque et le capes Iran.

Nous lui demandâmes deux jours pour lui rendre raison : il nous demandait sept cents francs. Je courus trouver le vieux cultivateur, et lui demandai s'il voulait encore nous avancer sept cents francs pour faire cet achat. II me répond :

— Achetez, je vous donnerai ce qu'il vous faut.

Je vais trouver le bon marin ; je lui dis :

— Je viens pour clore le marché, que nous closîmes de suite.

* Un moment après, quand les autres le surent, on nous offrait deux cents francs de . profit si nous avions voulu le donner.

Comme ça nous eîi faisait trois grands et petits, nous étions bien aises d'avoir un capes-

Iran en cas de besoin. Effectivement, l'année suivante, nous ne nous arrangions pas très-bien avec la femme de mon frère ; nous avons été obligés de vendre le bateau, ne pouvant plus céder davantage.

Je fus retrouver le bon cultivateur ; je lui

dis l'affafre; il me dit :

— Je n'en suis pas surpris.

Je lui demandai s'il voulait avoir affaire à nous encore ; il me dit :

— Achetez en votre nom le tout.

Nous avons pris le marché par estimation

faite par d'autres marins. Nous voilà propriétaires de trois bateaux à nous seuls; nos enfants se disaient entre eux :

— Nos parents achètent toujours; mais,

à la fin de cela, comment fournir assez de filets pour l'un et assez de gréement pour l'autre ? J'ai bien hâte de voir comment ça ira pour la saison.

Au moment de l'armement , tout ce qui était nécessaire se trouva fourni; nos enfants nous dirent :

— Nous avions bien peur que quelque chose ne manquât; pour ne pas faire* une paix honteuse, les marins en disaient autant que nous, et beaucoup n'auraient pas été fâchés; ils s'inquiétaient beaucoup comment vous vous y prenez pour faire tout cela.

' Et je leur dis :

— Certainement, je ne vais pas leur dire mon affaire par le menu; mes fils f c'est pour

vous que je fais cela, pour vous en donner chacun un à commander ; tâchez de 'rester avec nous quelques années pour nous aider à payer un peu de nos dettes.

Ils le promirent, mais je crois, du bout des dents.

L'année suivante, on me demanda le plus âgé pour le service ; je fus au bureau arcec lui faire mes réclamations; je l'obtins pour manque de dents; il en avait beaucoup de moins.

Au bout de quatre mois, on l'appelle derechef; il était parti à Dives avec son père chercher une batte de pommes ; je fus au bureau à sa place ; je trouve M. le commissaire et je lui dis :

— Vous demandez noire fils, vous savez que vous l'avez renvoyé il y a quatre mois pour manque de dents.

Il me dit bien des choses ; je lui en dis aussi ; nous nous quittâmes en disant que, quand il serait de retour, il se rendrait au bureau. Étant de retour, il y fut, et il se dégagea l'année suivante. Il avait une particulière qu'il fréquentait depuis plusieurs années ; il me prit à l'écart ; il me dit :

— Ma mère, c'est pas ça, il faut me ma* rier ; ma prétendue est enceinte.

Je lui dis :

— Malheureux enfant ! tu n'as pas encore vingt-deux ans ; est-ce comme ça que tu vas nous aider à payer nos dettes ?

Nous Tavonç marié, nous lui avons donné tout ce qui s'ensuit du ménage à usage d'homme, en disant que nous sommes malheureux ; mais enfin il en a gagné comme un père, il ne faut pas qu'il soit tout à fait victime si nous sommes malheureux ; nous lui en avons donné la valeur de six cents francs en filets et autres; il commandait toujours le plus grand bateau. Les années étaient à peu près bonnes pour la pêche; nous nous retirions à peu près du plus grand embarras.

Il vint que, l'hiver suivant, il fit un grand hixer : la terre fut couverte de neige longtemps. Comme mon mari avait l'usage de faire la pêche, il faisait aussi celle des cornailles à terre ; en allant porter du fumier à

sa fourme, il glissa et se cassa la jambe. Ce fut pour moi un double embarras : le long des nuits aussi froides , debout, à arroser cette malheureuse jambe, les frais du médecin : et, souvent, comme un malheur ne vient pas sans l'autre, mon fils, qui commandait notre bateau, arrive à la maison. Je crus qu'il venait voir son père; je le vois paraître avec un air triste ; je lui demande :

— Qu'as-tu donc? tu me parais inquiet.

Il me dit :

— M. le commissaire me rappelle ; sans doute qu'il faudra cette fois-ci que je parte.

— Ah ! que c'est malheureux pour nous ; tous nos bateaux vont rester sans navigateurs ! Ton père dans le lit, loi parti, il

faut donc que nous en voyions de bien des wsortes !

U fut au bureau réclamer sur le malheur de son père ; rien ne put les gagner. Il revint près de son père et lui dit :

— Il faut que je vous quitte, et ma

femme et mon enfant.

U dit adieu à son père en pleurant son sort de le voir dans son lit.

— Je plains plus votre sort que le mien ; mais il faut espérer que, dans trois ans, le bon Dieu nous réunira.

Et puis il partît.

Le Soir on vient frapper à notre porte:

c'était son beau- frère, qui demeurait au Havre, qui était venu avec lui. Il nous dit :

— Votre fils est chez lui au lieu de passer par Cherbourg,

— Dites nous comment cela se peut faire.

— Je vais vous dire : votre fils, faisant route avec son sac sur le dos depuis Bleville jusqu'au Havre, a fait route avec un monsieur qui lui a demandé : — Où.vas-tu, mon ami?

Est-ce que tu vas au service avec ton sac ? Il lui a dit : — Oui, monsieur. — Es-tu bien content d'y aller? — Pas trop, car je laisse mon père bien embarrassé. Il lui dit comme il rayait laissé; il lui répondit : — C'est bien malheureux! Comment, tu n'as pas pu te dégager?

Tu vas venir chez moi ; je demeure telle rue, tel numéro ; viens chez moi à deux heures,

nous verrons. II a été trouver ce brave monsieur, qui lui dit : — J'ai déjà été au bureau pour toi, nous allons y retourner ensemble.

Ils furent au bureau, et il obtint de rêvenir chez nous : c'était comme un miracle de

le voir revenir quand nous le croyions à Cherbourg.

Mais notre joie ne dura pas longtemps; un mois après, on fît une levée au bureau ; un des marins qui partaient pour le service le dénonça au Havre: en passant, il dit au commissaire qu'il n'était pas plus chargé de famille que lui, enfin tout ce qu'il a bien voulu dire. On le rappela. Ce bon monsieur, le directeur de l'hospice, fit tous ses efforts pour lui, il n'y eut pas lieu de s'en parer.

Il lui dit :

— iMonami, il faut partir, vous êtes dénoncé.

Il lui donna une lettre à porter à un capitaine de frégate qui était un de ses amis, pour lui donner une protection, et lui dit :

— Je ne puis rien faire pour toi à présent, il faut que tout marin fasse son service.

Étant à Cherbourg, il fit connaissance d'un capitaine de corvette qui était marié à la cousine de sa femme, qui le protégeait beaucoup. 11 venait au quartier le voir, notre , fils allait chez lui ; il lui apprenait à écrire.

Un jour ce brave cousin, ne le voyant pas venir, fut au quartier voir où il était. On lui dit qu'il était à l'hôpital, bien malade. Il y

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fut et dit à la sœur qui le conduisit à son lit ;

— Ayez bien soin de cet homme-là.

En effet, elle fît .tout son possible pour le ramener à la vie ; à peine reconnut-il le bon cousin. ' \

On nous écrivit que notre fils était à l'hôpital, mais qu'il allait mieux. Je m'impatientais, j'aurais voulu avoir des nouvelles tous les jours. 11 nous demanda un certificat comme quoi son père était dans l'impossibilité de conduire son bateau ; nous lui fîmes parvenir, et il obtint un congé de convalescence.

Sitôt qu'il put marcher, il vint se rétablir au pays.

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Le père n'était pas encore rétabli de sa jambe, il marcha six mois avec des bé-* quilles; les autres bateaux étaient armés pour la pêche du maquereau .

Pendant qu'il se rétablissait, nous trouvâmes un homme par charité qui commandait noire bateau pour un moment. Le père allait à la pêche dans sa petite barque; pour remonter le galet, il marchait sur les genoux et reprenait ses béquilles quand il était à terre. Il fallait avoir autant besoin de gagner pour qu'il aille à la mer dans sa position. Le fils, se sentant à peu près de force, se mil à conduire noire bateau : plus il allait en mer, plus la force lui revenait. \Étant bien aise de lui voir reprendre sa mine et sa force, je le

visitais tous les jours en arrivant. Un jour, le père avait pris le commandement du deuxième bateau ; ils étaient tous deux dans chacun le leur; il survint un orage trèsfort sur mer, et, comme j'ai toujours eu bien peur de Forage, lorsque j'en vois apparence, je vais toujours chercher mes enfants et je les conduis chez nous. Voyant cet orage aussi fort, je vais chercher jusqu'à ceux de l'école. Je courais dans les rues en demandant si on ne les avais pas vus ; je trouvai ceux de terre, mais ceux qui étaient en mer, je ne pouvais pas en disposer. Je me lamentais, mon Dieu !

Nos pauvres marins, l'orage était sur eux ; au bout de quelques heures, on vit deux bateaux en escorter un autre ; tout le monde

regardait ce que cela voulait dire, ces trois bateaux ensemble.

Hélas ! c'était ce pauvre père qui traînait son propre fils: le tonnerre était tombé à bord du bateau, avait coupé les cordages et tué notre pauvre fils. Ce pauvre père, qui avait le quatrième fils avec lui, lui disait en pleurant :

— Nous allons porter le mort à ta pauvre mère, qui a tant fait de route pour le débarrasser du service ; si par bonheur nous l'avions quitté, il n'en serait pas ainsi.

Avant d'arriver à bord, j'entends des cris de douleur ; je demandai ce qu'il y avait, on ne me répond pas : tout le monde se met à pleurer. Je dis :

— Àh ! c'est à moi le malheur !

Je devinai le reste. Douée du vrai sentiment maternel, pensez quelle fut ma douleur, car j'aime les enfants autant qu'une mère doit les aimer. Le troisième fils était en campagne, en journée avec son oncle :

on fut lui apprendre ce malheur : il vint mêler ses larmes avec les nôtres. Il me disait :

— Ma pauvre mère* que vous êtes malheureuse! il faut que vous en voyiez de toutes les manières. On dit que Dieu afflige ceux qu'il aime : il vous aime beaucoup, car il vous afflige souvent. Que la mer est affreuse à notre égard !

— Oui, c'est heureux pour toi de l'en être retiré.

Le médecin arriva pour nous soigner tous:

je lui dis :

— Vous ne m'aurez pas une goutte de sang.

Il me dit on s'asseyant à côté de moi :

— Je ne pense de même ; mais vous en avez encore d'autres qui ont besoin de vous.

Dans ce moment, le prêtre arrive pour m'en dire autant ; je lui dis :

— Monsieur, vous connaissiez mes enfants, je perds les meilleurs enfants du monde ; de toute leur vie ils ne m'ont jamais désobéi, jamais un mot de mauvaise humeur à mon égard. Ce fils qui commandait notre bateau, ce malheureux bateau est son tombeau, je ne

pourrai jamais le revoir. Ce fils qui était tous les huit jours à la caudraie au haut de notre table avec ses marins, à présent je ne pourrai en voir un autre à sa place.

Quand Je troisième fils eut fait ses deux ans d'apprentissage, il se trouva à deux lieues de chez nous un bourrelier qui vendait son. fonds de boutique; ce fils, qui n'avait rien gagné depuis deux ans, n'avait pas d'argent pour l'acheter. C'était bien la place qu'il lui fallait pour ne pas être éloigné de

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