AU X« SIÈCLE. LUI
sion de l'orgueil national , le roi de France fut profondément irrité de sa captivité à Rouen , et songea à la vengeance ; le fils qu'il avait livré en otage était mort dans cette ville, et rien ne Tarretait plus. Il alla trouver, en 945, le souverain d'Allemagne, Othon-le-Grand, qu'on regardait comme le protecteur naturel de la famille carlovingienne ; il implora son secours contre des sujets rebelles, et le détermina à entreprendre une expédition contre les Normands. En 946 , Othon s'avança vers Rouen , après avoir ravagé l'Ile-de-France. Les historiens normands rapportent que son neveu le précéda avec une troupe de guerriers et vint attaquer la porte Beauvoisine ' ; mais les Rouennais qui l'avaient laissé s'engager imprudemment , firent tout-àcoup une vigoureuse sortie, et le tuèrent avec un grand nombre de ses compagnons *. C'était un triste présage pour Othon , qui vint bientôt luimême mettre le siège devant la ville de Rouen. Mais les habitans» animés par la présence et
' n Portam civitatis quae nuncupatur Bclvjicensis . » Dado, ap. Dachesne, 131.
' a Multis Saxonibus interfectis , dcfungitur super portam ne |)os régis.» Idem, ibidem , 132.
ijv ROUEN
l'exemple de leur duc, et approvisionnés par la Seine, dont le cours était resté libre, bravèrent toutes les menaces d'Othon. Les Allemands ne tardèrent pas à se décourager; les approches de l'hiver leur inspiraient de sérieuses inquiétudes % et le roi de Germanie lui-même, que tant d'autres exploits ont immortalisé, paraît avoir joué un triste rôle dans cette expédition. Il se serait borné , d'après les chroniques normandes * , à faire un pèlerinage, avec l'autorisation du duc Richard, au monastère de Saint-Ouën, alors situé dans un faubourg de la ville ^ ; puis une terreur panique aurait saisi son armée au milieu de la nuit, et, dans une retraite précipitée, elle aurait regagné les régions du nord, poursuivie et maltraitée par les Rouennais^. Sans insister sur ces détails , il est impossible de contester la
* <c Asperiori hieme ingruente.» Widikindi lib. III, ap. Pertz, Monume.nta Germaniœ historica , V, 452.
^ Dudon de Saint-Quentin est la principale source pour ce récit; Guillaume de Jumièges et les trouvères, Robert Wace et Benoit de Sainte-More, n'ont fait que le copier.
^ «Quod est in suburbio civitatis. » Dudo, ap. Ducbesne , f32.
^ Idem , ibidem , 135.
AU X« SIÈCLE. Lv
réalité du siège, la retraite de Pennemi, et par conséquent la victoire des Normands ^
Les épreuves par lesquelles avait passé Richaixl pendant sa minorité, et la victoire remportée sur Othon, le plus puissant souverain de Tépoque, avaient fortifié son courage. La tradition, qui Ta surnommé Sans^-Peur, l'a entouré dune de ces renommées fabuleuses, souvent plus durables que les réputations historiques.
* Les critiques , qui ont paru disposés à douter du siège , parce que les historiens français Frodoard et Richer n'en parlent pas, auraient dû consulter les historiens saxons. Ils y auraient trouvé des témoignages contemporains et irrécusables, entre autres celui du moine de la Nouvelle-Corbie , le saxon Widukind ou Witikind, qui vivait au milieu du X* siècle. Tout en ménageant l'orgueil d'Othon , il parle de sa retraite et du peu de succès de l'entreprise tentée contre Rouen. Voici le texte: aCollectâ ex om- « ni exercitu electorum miiitum manu, (Otho) Rothun^ Danoruni " urbem, adiit, sed difflcultate locorum asperiorîque hieme in- « STuente, plagâ eos quideni magnâ percussit, incolumi exercitu, « infecta negotio , post très menses Saxonîam regressus est . » Pertz, Monum, Germaniœ historica , V, 452. — La chronique saxonne répète le. même fait presque dans les mêmes termes ; seulement, elle désigne Rouen par ces mots Rothun Nortmannorum urbem ; voy. Collect. des Hist, de France , VIII, 228. — J'ai laissé de côté tous les détails donnés par la chronique de Normandie sur un combat livré à Bihorel. Ces compilations d'une époque bien postérieure ne méritent aucune confiance pour Thisloire du X*' siècle.
Lvi ROUEN
Du reste, l'histoire est ici d'accord avec la poésie. Richard, en lutte avec les seigneurs voisins, et principalement avecThibaut-le-Tricheur, comte de Chartres, triompha de leur astuce comme de leur violence * , et affermit la domination normande en France. Sous son règne, la ville de Rouen, prit des dévetoppemens considérables. I-es églises et principalement la Cathédrale , furent agrandies et richement dotées^. Un nouveau château' s'éleva sur l'emplacement qu'occupent aujourd'hui les Halles'.
Quant au peuple, il était toujours réduit à une condition voisme de l'esclavage. L'histoire, qui, à cette époque , ne raconte guère que les violences féodales, garde généralement le silence sur son sort. Les chroniqueurs en par-
' Dudo, ap. Script, rer, nonn., i41-iôO.
' ti Rothomagensi in urbe , in honore genitricis Dei , ampliavit mirabile monasterium longitudinis , latitudiuisque atque altitudinis honorificè exspatiatum incremento. » Idem, ibid., 153.
^ Cependant, Fenceinte des muraifles construite par Rollon continua d'exister, malgré l'extension que prit la Tllle» et c'est ainsi qu'il faut entendre ce que J'ai dit plus loin , Histoire de la Commune, ch. 1, p. 6 et 7. Du reste, je ne fais qu'indiquer cette question obscure des enceintes successives de Rouen. Espérons qu'elle sera éclaircie dans le travail que prépare M. Richard , conservateur des Archives municipales.
AU X« SIÈCLE. Lvii
lent une seule fois à la fin du x* siècle , et ce passage est une révélation horrible sur la misère des vilains. On les voit , accablés par l'oppression féodale, tenter de soulever leurs diaines, mais leurs efforts impuissans ne servent qu'à attirer sur eux les plus effroyables calamités. Voici le passage de l'historien contemporain, Guillaume de Jumièges : « Pendant que « le jeune duc déployait de grandes qualités, on « vit se développer en Normandie de funestes <^ semences de discorde. Les paysans se concer- « tèrent dans les diverses parties du duché, et « formèrent une conjuration pour vivre d'après « leur fantaisie. Pour l'usage des Eaux et Forêts,
* ils ne reconnaissaient aucun droit antérieur, « et ne voulaient suivre que leurs propres lois.
* Afin de donner plus de force à leurs résolu-
« tiens , ils nommèrent deux députés dans cha-
^ que conventicule de cette populace furieuse,
« et les chargèrent de porter leurs décisions à
w l'assemblée générale, pour qu'elle les ratifiât.
« A cette nouvelle , le duc envoya le comte
« Raoul à la tête d'une multitude de soldats,
ff pour comprimer la férocité de ces paysans et
« dissiper leur assemblée. Celui-ci exécuta sur-
LViii ROUEN
« le-champ les ordres qu'il avait reçus, s'empara « de tous les députés et de quelques autres a paysans, leur fit couper les pieds et les mains, « et les renvoya ainsi mutilés, pour détourner (c les \>ilains de semblables conspirations , et a leur apprendre , par cet exemple , à être « prudens et à éviter des châtimens plus ter- <c ribles. Effrayés par ce traitement, les paysans <c renoncèrent à leurs assemblées, et retournè- « rent à leur charrue * . »
Ce récit est un des plus tristes et des plus instructifs que nous trouvions dans les chroniques. Le premier mouvement des serfs qui réclament contre les privilèges des seigneurs , la régularité qui préside à cette émeute, la cruauté quil'étouffe , enfin la dureté même du moine chroniqueur qui n'a que des paroles de mépris et d'insulte pour les victimes et des éloges pour les oppresseurs, tout, dans ce passage, est caractéristique. Au moins, dans les siècles antérieurs,
' Guill. Geraet., ap. Duchesue, 249. — Robert Wace, racontant le même fait ( Roman de Rou , v. 6070), emploie le mot commune:
. . . Vilains cumune fesaient.
11 n'est pas étonnant que le poète du xii* siècle , témoin des insurrections communales , ait confondu la révolte du x*^ siècle avec ces associations de bourgeois.
AU X« SIÈCLE. Lix
Je clergé avait protégé le peuple contre les violences des barbares. Au x* siècle, il faisait cause commune avec la féodalité, ou plutôt la féodalité envahissait l'église. Les richesses , dont les ducs de Normandie avaient comblé le clergé séculier et régulier , étaient un appât pour les fils des barons ; ils s'emparaient des hautes dignités ecclésiastiques. Comme au temps de Charles Martel, l'Église était en proie à des hommes de guerre qui y portaient la licence et ^a brutalité de leurs mœurs, et n'avaient aucune pitié de la misère du peuple.
Ce fut surtout sous Richard II, qui, vers ïooa% succéda à son père Richard I, que ces ^bus se multiplièrent. En comblant de biens et de privilèges les corporations ecclésiastiques, il développa cette funeste disposition. Ainsi, il accorda aux bénédictins de Saint-Ouën des privilèges féodaux, quidevaient, dans la suite, être un sujet de lutte acharnée entre ces moines et la commune de Rouen'. Il plaça sur le siège
' On a donné diverses dates pour la mort de Richard I. Nous adoptons la chronologie de Thistorien contemporain Dudon; c'est aussi celle de M. A. Deville.
' Voyez la charte dans Pommeraye, Histoire de Saint-Ouën , p. 403.