‹ Histoire de Rouen pendant l'époque communale 1150-1382 (volume 2)Chapitre 23 sur 188 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

•ftat "bt Hontn Xpnîo Vavinmtnt U tfniUannu- U-€attqnitatA jiuqn'A VitabliMtmni U là Cunttnntit.

s E peuple ne paraît dans l'histoire, K jusqu'au milieu du xi' siècle , [i que comme le jouet et la victime àdcA guerres continuelles de la E] féodalité. Ce système, qui ne ■donnait ni sécurité ni liberté, s'opposait k tous les développemens du commerce et de l'industrie, seules ressources de ceux qui ne disposaient ni du glaive ni des armes spirituelles. La population des villes de Neustrie, et entre autres celle de Rouen, ne commença à relever la tête que du jour où Guillaume-Ie-Conquérant com-

LX¥i ROUEN

prima de sa main puissante l'orgueil des nobles , etfît régner partout Tordre et la tranquillité; mais Guillaume n'arriva à ce résultat qu'après de rudes épreuves. Pendant les premières années de son gouvernement ( io35-io54), l'anarchie féodale parvint à son comble. La Normandie, et spécialement le territoire de Rouen, étaient en proie aux ravages de la guerre civile S ^t, d'un autre côté, les boiu^geois étaient indignés de la çon* duite scandaleuse de l'archevêque Mawger% digne successeur de Robert , issu comme lui des ducs normands, et comme lui plongé dans les plaisirs, et tout occupé des affaires mondaines^. Il était réservé au jeune Guillaume de mettre un terme à ces scandales. Vainqueur de l'anarchie féodale au Val-des-Dunes et à Morteiner, il fît déposer Mauger,en io55, et lui donna

• « Totumque RothoinageBaeip pagum. » Orderic. Vit«J»ya|k Script, rer. galL, XII , 620.

^ « Voluptatibus carnis mundaDisque curis indecenter inhsesit.» Orderîc. Vïtal.,ap. Se/ipt. rer, norm., 566. — Gallia ehristiana ^ XI , 28, 29. J'aurais wulu n'employer, en citant Orderic Vital , que l'excellente édition donnée par M. A. Leprevost, maî«, comme elle n*est pas terminée ^ j'ai été obligé de reoonrir fréqHesnneat à celle de Oucbesne.

3 a Sanè pigebat Rothomagum archiprsesulis. » Guillelm. PictaTens., ibfd., XI, 90.

AU Xl< SIÈCLU.

fK»r successeur un prélat pieux et savant, l'archeTëqueMauriile. ]l convoqua ensuite à Rouen. une notnbreuseasserabirepoiir mettre MU terme aiii désordres dont la Normandie avait été le théâtre. Cette assemblée ne se composa pas seui lement des nobles et du clergé ; si l'on en croit la dironique de Normandie , on y appela aussi les députés des villes', Ceseraitlàunfaitd'unehaute importance, et qui, s'il était bien prouvé, signalerait, dès le milieu du xi° siècle, la puissance^ delà classe bourgeoise. Du reste, les décisions' i de l'assemblée ne sont pas moins remarquables.i Elle ordonna que toutes les forteresses élevées m Normandie, depuis Guillaume-Tjongue-Epée, iiisserit rasées, tt aussi h furen^e.Ues de fait t\ ajoute la chronique'. Ce ne sont pas là les seules preuves de l'émancipation de la classe bour->i geoise. Le traité conclu entre la ville deRoueai et le roi d'Angleterre, iidouard-le-Confesseur^) aiteite le développement qu'avait pris le coni^ merce^. La prospérité publique, protégée par.,

-. gall., XI , 338.

' fibron. de Normaaûit , ap. Script,

' lri«m , ibidem.

' Faj-., aui PiicM justificalivp.t, la cliarto de Hi

LXVin ROUEN

la puissance de Guillaume, s'accrut rapidement, et se manifesta par la construction de grands mouumens. On acheva la cathédrale de Rouen, qui , en i o63 , fut dédiée avec pompe par Tarchevêque Maurille^. Peu de temps après, cette ville fut le théâtre d'un événement, qui devait avoir de graves conséquences. I/anglo-saxon Harold, le futur rival de Guillaume pour là couronne d'Angleten'e, vint à Rouen, où le duc le reçut avec une hospitalité qui n'était pas désintéressée * . En effet, il le détermina à lui prêter serment de fidélité, à se faire son Ao/7?m^', selon le langage du temps, et à jurer, la. main sur les saintes reliques, de le seconder dans; ses prétentions à la couronne d'Angleterre.

La conquête de ce royaume , en 1066, ne fit qu'exciter de plus en plus l'enthousiasme pour un souverain qui assurait, à l'intérieur. Tordre et la prospérité, pendant qu'à l'extérieur il portait au loin la gloire des armes normandes.. Aussi, à son retour, en 1 067 , fut-il accueilli avec trans-^

» Orderic. vital, j ap. Script, rer.gall,, XI , 246. »

> « Ubi multiplex hospitalitatis officiositas vitie I^borem recrearet. » Guillelm. PictaT. , ibid , XI , 87. 3 « Homo ejiis factus. » Ord. Vital., ap. Script, rer, norm,^ k92.

AU XI» SIÈCLE. Lxix

port , principakinent par les habitans de Rouen. « Tous les bourgeois, dit un historien contem- « porain, vieillards, femmes, enfans, se pres- H saîent à sa rencontre , tous l'accueillaient avec n des cris d'enthousiasme ; vous auriez dit que a la ville entière applaudissait'.» Ce n'était pas seulement le patriotisme qui inspirait au\ Rouennais cet enthousiasme pour le vainqueur d'Hastings; leur intérêt s'accordait avec l'orgueil national. Pendant que les barons vainqueurs se partageaient les terres et inscrivaient leurs noms sur le livre de la conquête ( DoomesUaybook^, les marchands de Rouen imposaient aux vaincus le monopole de leur commerce. La conquête fut certainement une des causes du grand développement que cette ville prit au xu' siècle. Aussi, lorsque des factieux troublèrent de nouveau la Normandie, les Rouennais restèrent fidèles à la cause du duc. Ce fut en vain que le fila rebelle de Guillaume, Robert- Courte-Heuse essaya de les soulever contre son père. Repoussé par eus et par le gouverneur du château de Rouen , Roger d'Yvry , il fut

> <t Adeô ut ciTi IdiD. Pictavensis ,

ns nia imi«ersn applaiiderc pularctiir. » Guilap, Imclicsiie , p. 111.

obligé de prendre ta fuite'. Guillaume déploya une juste sévérité à l'égard des coupables et de son fils, qui lenr donnait un si funeste exemple. Vainement, dans une assemblée tenue à Rouen, les seigneurs supplièrent le duc de pardonner anx rebelles, il resta inébranlable.

Ces tentatives de troubles nécessitaient des lois sévères pour réprimer l'orgueil des seigneurs féodaux. Déjà, dans l'assemblée tenue k Rouen en 1074, Guillaume avait défendu les vengeances particulières, à moins qu'il ne s'agît du meurtre d'un père ou d'un fils '. En 1080, il convoqua une grande assemblée k Lillebonne, afin deprendre les mesures nécessaires an maintien de la tranquillité en Normandie. On s'y occupa de questions religieuses et civiles, et on y rendit des décrets d'une baute importance. L'assemblée prescrivit d'abord l'observation de la J'rèi'e de Dieu, et lança une sentence d'excommunication contre ceux qui la violeraient.

■ Orderic. Vital. , iltldem, â^O.

> • Instituit legem sanctam , scilicct ne aliquU borao aliquem buiniDCm assailliret pro morte .ilidijua sui pareolis, niai patrcm ant Slium interfecisset. > Ckronir. S. Stephani Cnitom., apad Ducbcsnr , p. IDIK.

On suspendait ainsi, du mercredi soir ru lundi maHn, les guerres féodales, fléau des campagnes et du commerce. C'était un avantage immense pour la bourgeoisie, mais le duc protégea le peuple plus efficacement encore eu limitant l'autorité féodale. Il interdit la construction de nouvelles forteresses, les vengeances privées, et , en général , tous les brigandages féodaux. La justice des seigneurs fut restreinte, et on défendit, sous des peines sévères, de fermer au duc les portes des châteaux, ou de dresser des embûches dans les forêts loyales. Des mesures encore plus directes assurèrent la sécunlé des mai-chands. Il fut expressément défendu de lesarrêter et de les gêner en rien dans leui- négoce '. Un des principaux obstacles qu'ils rencontraient était la variété des monnaies, souvent altérées par la cupidité des seigneurs. Guillaume interdit la fabrication de la monnaie partout ailleurs qu'à Rouen et à Bayeux, et détermina le taux de l'argent '.

■ « Hulli liciiit in Normanniâ mercatorem dUturbare. » Martenoe. Thésaurus anecdol. , IV, 117— 1!0,

' Pour avoir le texte cotntilet de t'ordunoance de Lillelionne , il tant rëanir les articles publias par D. Bessiii, Concilia Normanniâ , pars priiir, p. 67 , et ceux que cite Martenne, Thtsaurus anecdot., IV, 117—110.

Lxxii KOUEN

Ainsi était réalisée pour la Normandie une réforme salutaire , *qui ne devait s'étendre que deux siècles plus tard à la Franoe entière. Ces ordonnances de Guillauoie iraient excellentes y mais, ce qui valail; mieux enôore^ c'est qu'il savait les faire respecter. P^*sooaè ne maintint l'ordre avec plus de sévérité, et ses ennemis eux-mêmes lui ont rendu justice k cet égard : « Nous ne devons pas oublier , dit la Chronique saxonne « le bon ordre qu'il établit dans ses États} on pouvait voyager avec «i ceinture pleine d'or sans craindre aucune vexa* tion, et aucun homme n'eut osé en tiler un autre, en eût-il reçu la plus forte injure ^x> Ce fut surtout la bourgeoisie qui profita de l'ordre établi par le Conquérant. Elle pouvait trafiquer sans crainte dans tous les États du duc^ et ce fut alors que les Rouennais enrichis commencèrent à acquérir le sentiment de leur force. Us voyaient aussi avec joie l'orgueil féodal abaissé dans ses plus puissans représentans , et le propre frère de Guillaume, Eudes, évêque de Bayeux et comte de Kent , enfermé au châ-

' Chronic. saxon., apud Script, rer.fmnc, XHÏ, 5J.

(eau de Rouen, et expiant dans les ters ses cri- Oiioelles intrigues *.

Guillaume maintint avec la même énergie le Calrae dans l'église de Rouen. Après la mort de -A'iaurille ( loGg), dont le pontiBcat avait été signalé par plusieurs conciles provinciaux des- ■* inés à rétablir la discipline ecclésiastique, il ^nouima à l'arclievéché de Rouen Lanfranc, ^abbé de Saînt-Étienne de Caen. Cet Italien, célèbre par sa science et ses vertus, refusa un hon- ^■leurdonl son bumilité s'effrayait. Il désigna luiraêrae Jean d'Avranches au choix de Guillaume. Jean était un prélat savant et vertueux; il seconda avec ardeur la réforme que Grégoire VII introduisait alors dans l'Église. Mais son zèle ne fui pas toujours dirigé par la prudence, et peu s'en fallut qu'il ne fût lapidé en 1074'- La violence de son caractère donna encore lieu à un grand scandale dans l'église de Saint- Ouën. Il était d'usage que l'archevêque vînt en personne célébrer la fête de saint Ouèn dans

' Orderic. Vital. , apud Script, r ' ■■ Ipse lerû, qaiiA prealtjteris r

dlhas petitus est fDgAi|UF salatî

<:hrislianii , XI , 36.

umsatlicXa, 61).

iL-ul>inB3 probibuisset , lapi- Diuiikrc coaclns. t Galtia

Lxxiv ROUEN

l'église de cette abbaye , et Jean avait £iit annoncer qu'il se conformerait à cette ancienae coutume. Au jour de la fête , les moines trouvant qu'il se faisait trop attendre, comiaeii* cèrent l'office. Us en avaient d^jà cëlébtié.unia partie , lorsque le prélat arriva. Il monta fa*^ rieux à l'autel ^ en arracha le célébrant y excommunia les moines, et alla lui-même se revêtir de» ornemens pontificaux , pour, recommencer l'office divin. Mais les moines étaient moulée, ^u clocher, avaient sonné le tocsin et répaB(4u. le bruit, parmi les vassaux de Ti^bba je^ que ; l'aj^*chevéque voulait emporter le corps de seâot Ouén. A cette nouvelle , l'église se remplit d'un affreux tumulte; les moines et leurs vassaux firent pleuvoir du haut des combles une grêle de pierres sur l'archevêque et les siens. D'autres, armés d'épées et de haches, pénétrèrent dans l'église. Jean fut obligé de s'enfuir avec ses gens sous le portail, où il se retrancha, et se défendit, non sans peine. Les moines, plus nombreux et exaspérés par le combat, pressaient de plus en plus le prélat, dont les jours étaient menacés, lorsque le vicomte de Rouen fit prendre les armes aux bourgeois, et délivra

l'archevêque", Guillaume, instruit de ce désordre, punit plusieurs moines, tout en blâmant Ja violence du prélat, cause première du timuitte. I*cit <le temps après ( i o-ji^ ) , Jean fut déposé à Cause de ses infirmités, et remplacé par Giiii- Jaume- Bonne-Ame, dont les vertus et la douc:eur rétablirent le calme dans le diocèse.

Ce fut, cependant, en présence de ce prélat, qu'eut lieu à Rouen , en 1082 , un événement ^uî atteste la barbarie de-l'époque, W'prcUi'e du ^^er roiige. De tous les petits tyrans qui désolaient eocore la Normandie, malgré la vigilance et la sévéritédu Conquérant, il n'en était pas de plus odieux ni de plus redoutés que les Talvas. Ces seigneurs de Belesme effrayaient toute la contrée par des guerres et des meurtres continuels. Les femmes, elles-mêmes, se signalaient dans cette famille par la férocité du caractère et la violence des passions. La fille de Guillaume Talvas, Habille, souillée de plusieurs meurtres, finit par périr victime de la haine qu'elle excitait , et tomba sous le fer d'un assassin. La puissante

' Le ri^it mscr. est uui Archives dé par le mentales. Il a été Induit dnns VBitl. de Saint-Ouin , de Q. Pommerairc , p, 179 et luf». — Cr, dnUia chrUliana , XI , 31 , 33 , 3t , 3S.

Lxxvi ROUEN

famille des Talvas ne pouvait laisser un pareil crime impuni ^ et le duc Guillaume était trop sévère justicier pour ne pas poursuivre la vengeance d'un meurtre. Mais une prompte fuite avait dérobé les coupables au chiktiment. On ne put les arrêter; seulement, on saisit un ennemi des Talvas , Guillaume Pantol , qu'on accusait de complicité avec les meurtriers. Il fut traduit^ en io8a j devant la cour du duc, siégeant à Rouen. Il n'existait pas de preuves contre lui; mais le moyen-âge y suppléait par le Jugement de Dieu. On se persuadait que la Divinité manifesterait , par un prodige , l'innocence de l'accusé plutôt que de le laisser succomber. Ce fut dans cette conviction que la cour du duc imposa à Guillaume Pantol l'épreuve du fer rougi au feu. On décida qu'en présence de tout le clergé de Rouen, Pantol porterait dans sa main le fer ardent. L'épreuve eut lieu, mais, dit le chroniqueur, ia grâce de Dieu se manifesta , et Guillaume Pantol ri éprouva pas t atteinte du feu '. *

Les dernières années de Guillaume Je-Conqué-

' a Deique nutu non adustas appariiit. » Orderic. Vital. , ap. Script, rer. nonn,y 584.

AU XI' SIËCLE. i,xKVH

iBDt se passèrent presqu'entièrement à Rouen. Ce fut dans cette ville qu'il mourut en loS-j, à son retour d'une expédition contre le roi de ■f^rance. Dangereusement blessé, et importuné tlu bruit de ta ville, il se fit transporter au p>rieuré de Saint-Gervais, et y rendit le dernier Soupir. S'il élait nécessaire d'alléguer de nouelles preuves de la protection puissante que ce «Suc accordait à la bourgeoisie, on les trouverait «lans la frayeur que manifestèrent les liabitans de "Rouen à la iiouvelte de sa mort. Pendant que Jes fils du duc, ne songeant qu'à leur intérêt, laissiiient le cadavre de leur pèie gisant sur la terre, et se partageaient ses dépouilles, pendant que les propres serviteiirsdcGuillaumepiliaient le palais, les bourgeois étaient frappés de terreur dans la prévision des calamités qui allaient fondre sur eux'. Malheureusement, ils ne se trompaient pas dans leurs tristes pressentiinens.

Tandis que le second fils du Conquérant, Guitlaume-le-Roux, s'emparait de la couronne d'Angleterre, rainé, Robert-Courte-Heuse, en-

■ Orilerii-. Vital. lliiil.,Ofll.

Lxxviii ROUEN

trait en possession de la Normandie. Il vint à Rouen ^ en 1087 , et s'y fit reconnaître en qualité de duc '. Mais il ne régna que de nom; la foiblesse de son caractère le rendait incapable de maîtriser les seigneurs féodaux, ils recommea» cèrent à piller les campagnes > pendant que les favoris de Robert rançonnaient les villefii Une pareille tyrannie était intolérable pour les bour« geois de Rouen , et ils avaient trop la consdenoe de leur force pour s'y résigner. Les partisans de- Guillaume-le*Roux exploitèrent habilement ieat* mécontentement; ils leur persuadèrent que; sous, la domination énergique de ce prince ^ la Norr mandie retrouverait son ancienne tranquillité.^ Une conspiration se trama, en 1090, pour livrer la ville au roi d'Angleterre. A la tête du com* plot étaient deux riches bourgeois, Conan , fils de Gilbert Pilate, et Guillaume , fils d'Auger. Ils promirent de livrer Rouen et le duc qui s'y trour, vait aux partisans de Guillaume-le-Roux , alors campés près de Gournay. Il fallait s'emparer d'une des portes, et, pour y parvenir, Conan fit entrer dans la ville des troupes déguisées, et

' ft Ipsam civitateni et totum ducatum sine ullA contradictîone suscepit. » Guill. Gemet., ap. Script, rer. Gall , Xï , 54.

AU XI' SIÈCLE. Lïxix

a'assura du concoui-s de la pi upart des bourgeois ; inaisle complot était connu de tant de monde qiielediicen fut averti, l/indolentCourte-Heiise seréveilla alors deson apathie. Il se forlîlia dans le château, el appela ses barons à son secours. Son jeune frère, Henri Beau-Clerc, se hâta d'accourir du Cotentin, dont il était comte ; il entra 3vec ses hommes d'armes dans le château de ft otieu, et l'énergie de sou caractère releva le cou- '^^ge du duc. 11 fut bientôt suivi par Guillaume, *^C(nite d'Évreux , Robert, comte de ISelesnie, '^uillaunie de Hi'eteuil et Gilbert de l'Aigle. Ce fut le 3 novembio 1090 que la lutte com- *»tença. Gilbert de l'Aigle , à la tète d'une troupe ^e soldats, se présenta i\ la porte du Pout , et ■Voulut pénétrer dans la ville pour aller rejoindre le duc. Dans le même temps, Jtenaud de Garenne, partisan de Guillaunie-le-Roux, s'avançait vers la porte Cauchoise, avec trois cents hommes d'armes. Le moment était décisif: • ArmoDs-nous, dit Couan aux siens '. Voici nos

' TuDc Coaaniis dixU suis : « Surgite conteitlm et nrmamiui , qaia tempusnon est ultcriùs prtestulnndi. En à mendie veniimt hiMtes DOS impugnare et ab occjdeiite ferventes socii nos adjularc fcstinant. Ergù fauloribuj et <niniii^i9, ut decet, 1

« ennemis qui noils attaquent au tnidi ^ ttindi ^ «qu'à l'ouest, de puissans alliés viennent ^ « notre secours. Fermons \e& portes aux premierB « et ouvrons-les aux seconds.» Aussitôt, les boar— geois courent aux armes y et sont soutenus pai — les troupes de GuillaumeJe-Rour, qu^on avait=: secrètement introduites dans la ville. Les uns ^ s'efforcent de repousser Gilbert del'Aigle, pen- dant que les autres tentent de s'emparer de ia porte Cauchoise, afin d'introduire dàns^ la -ville Renaud de Garenne. ^

Une lutte terrible s'engagea alors ; la ville fut plongée dans la confusion , et, selon l'expression énergique du chroniqueur , déchira ses propres entrailles ' ; bourgeois contre bourgeois ; parens contre parens, combattaient aux portés^ 'an milieu du tumulte et des cris: Le duo saisit ce moment pour sortir du château avec son firère Henri et ses hommes d'armes ; ils tombèrent sur les bourgeois et les troupes de Guillaume de Garenne. Mais , soit que le parti de Robert pliât y et que la frayeur le saisit , soit , comme

aditum sodalibus aperite , et hostibus armis acriter obserate. » Ord. Vital., ap. Dachesne , 690.

* a In sua viscera crudeliter debacchatur. » Ord. Vital., ibid.

lil Orderic Vilal ■ , qire les baions normands

Voulussent, avant tout, mettre leur duc à l'abri

Hiidanger . Coiirte-Heuse s'enfuit avec quelques

Compagnons, par la porte orientale de la ville

;, porte de Robec). Les habitans de Maipalu,

^Jors faubourg delà ville', le reçureut comme

■*4«ur seigneur. Mais il ne se crut pas encore en

e^ûreté parmi eux, et voulut mettre la Seine

^^ntre iui et les conibattans. On lui prépara une

--fcarcjue clans laquelle il traversa le fleuve , et se

-réfugia tout tremblant it EmendrevJle ( Saint-

-Sever). Cacbé dans l'église de Notre-Dame-

du-Pré (Bonne-Nouvelle), il attendit ta fin du

combat.

Cependant, Gilbert de l'Aigle, secondé par les bourgeois (|ui n'avaient pas pris part à la sédition , avait forcé la porte méridionale de la ville. Il unit ses troupes à celles d'Henri Bciiu- Clerc et des partisans du duc. Conari et les siens, accablés par la supériorité du nombre, coni-

' n Dm, piTsuadeTitibtu smiri itolidË iiK^urrerel , ciiucti.sr|uo n< fieret, fugiens ciim paucis per poilam orici Idcni , iliideni.

* " A suiiurbanis île! , lui Vain-palus i tpevUlis lierus, «ii)iceplu> est, • Idem , ibi

prrnjcîeiii inhonestani père n ne opprobrium ilnlem cgressiis est. u

flienoèretit à^ iplierf les ^tnmipta/ dviCiStariUfMni^ teKRonx ' abandonnèrent la -vilteiM clieraUnent \m airile dans^ k» forets qi» VetylouMîeiit àibelte é^oqine. Aioni 0Qinaaeoça.<nyaffreinp.inMfiMig dW' bol^geois ■ ; coapables et ioltooènai; 'tous étaient égorgés. Ijes cris des.femvesseiinélaîeM aux gémissetnens des inoùraus^: QuanluàiSoMiii et aux autres ehefs dé la sédkioR, ils £»ranft Mdnés prisdoaiers^ dans le chàteaiC Heam Sem^AHèmre ootiduisît Gonaa svr kl piaté^éwiiia ^iiDdooimii^ eC^a^Vec une ironki cruelle^, loi iaontra^çcttie viUe iloiit nâgaère ii' se croyait màllre : «i'¥oft «aU'ftiidi^lui dit-il, ce parcniàgnifiqàe eltette (( foret remplie de bétes sauvages. VoislaSMie. w donit les eaux poissonneuses baignentiesi «durs 4d de la vîUe, çt cpiiy chaque joor , y' a^pponlè de* « vaisseaux chargés de marchandises. De Taittire a côté ^- étend une' ville peuplée , magnifique eu li ireaiparts et. eii. temples , digae et antkf ue cap fcpitale de la Noifmandie^. j» Gonan:^ efïrajé>dft

' t< Tune vehemetis bnrgensivai caedtRifaBrttves't. » Idcnl, ibid. * <c Vîrisque certantîbtrs âut cadtetitibas , fientes vocrflîrabaifttil^ faeminae. » fdeni , ibid.

3 A Considéra, Conane : en , ad mcridiein , delectabile parcum patet oculis tnis ; en saltnosa regio silyestribus abundans feris.

W XI' S1ÊC1.E. ixiixii.

oejtond'ironie.se jeta aux pieds de Henri: «Sei- M gneur, lui dit-il, je mecoiidiimiie nioi-mèuie. « Mais,aunoin deDieiiiiotreciéateurTJ'impIore *" votre Hiiséricorde. Je donnerai pour ma ran- * çoo tout l'or et l'argent que je pourrai trouver ^ dans mes eoffre& et dans ceux, de mon père , ^ et j'expierai ma trahison par une fidélité in- (•^ vitolable'. — Par l'ame de ma mère, s'écria Henri , il n'y a pas de rançon pour le traîti'e, mais une mort prompte et méritée". — Au '^ nom de Dieu, accordez-moi au moins la con- ^ iession ^ » , reprit Conan eti gémissant. Mais Sleari , pour toute réponse , le poussa des deux

%uce Sequana, [)î»icofium fluintii, HoIhouia;{L-oseiii iiiuruni Bilamtiit, nafcsque plurihua merci moniis lefertas hùc qnotidiè devchît, Kn, naKAfiaric, ciTlIaspopulusa, miattbui sacriirgue tcmplis et «irtMais iCilibus specioM , cul jure a prbcU tcmpariliu^ aubjeccl Kormannin tot.i. » lilcm, ibid.

■ ■ Pruprio reatu , doniinc . damnandus sum , sed mine mi- «erîcord iam posco propter Dcam creaiartm oinaiiim; pntredcnifitione nwli suruia dalH) et ar^ntuiu, qiuotiiBi reperire potero in thesiuris mcis mei>rum<|ur parentum , et pro onlpâ inSdelilalis fidèle ii»|uË ad aiortem rependam sertitluni. v Idedi', itùiam. I

■ ■ Fer ■nioiam raatris me<e, traditori nulb eril redemptio,wd debiue mortiâ accelcratiu. • Idem , ibid.

) ■ Pr« Biuore [>ci contessiuneni mihi pemiittc. >■ Idem . ibid.

Lxxxiv ROUEN

mains et le précipita du haut' de la tdur« L^ corps- du malheureux fut brisé ; on attacha son. cadavre informe à la queue d'un cheval^ et bn le traîna ignominieusement 'dans les rues de Rouen. Il y avait à peu près cent ana (}ueies paysans révoltés avaient été livrés -à la vetigeaiice du comte Raoul ; maintenant • ia bourgeoisie expiait cruellement sa première tentative' é^émancipation. ' » . ., ■. ■

Le duc Robert revint enfin de Notre-Damedu>-Prëy et vit avec douleur la viUe ^ëouUlée -de sang et ^de^ cadavres. U aurait jvouki soula^r le& malheurs des bourgeois ; mais sa^bonté si^é»' tait que faiblesse , et il n'osait lutter contre la violence brutale des tyrans féidaùx. Robert de Belesme et Guillaume de Breteuil , qui arri-. vèrent après le combat, se jetèrent sur la ville comme des oiseaux de proie sur un cadavre; ils emmenèrent prisonniers Les^principaui^ bourgeois et les enfermèrent dans les donjons de leurs châteaux y afin d^en extorquer, parles tortures,

le plus d'argent possible. Guillaume, filsd'Auger> le plus riche des Rouennais , fat une de ces victimes de la tyrannie féodale. Il échiiten partage à Guillaume de Breteuil y qui le plongea dans un

hideux cachot. II n'en sortit qu'en payant une rançon de trois mille livres , somme énorme pour l'époque. Les seigneurs de Belesme et de ï'Aîgle, ainsi que les autres barons, « traînaient , «enchaînés, dit Orderic Vital, les bourgeois «de cette cnpitale de la Neustrie , et, après les w avoir dépouillés, les traitaient comme des en-

*■ w nemis barbares ' . »

Pendant que les bourgeois de Boiien étaient

Victimes de leur zèle pour Ciiillaume-le-Roux , ou plutôt pour le principe d'ordre dont ils voyaient en lui le défenseur, on ménageait une réconciliation entre les deux frères: Elle eut

Mieu en 1091, dans la ville même niiguère théâtre de tant de cruautés". Ce fut sans

' doute alors qu'excité par Guillaume , dont le caractère rappelait quelques-unes des qualités

■ du Conquérant, Courte-Heuse renouvela l'or-

n Guilklmus, Ausgerii [llius, Rodomensium ditissimua, *

Guilklmo Bremlieiisi diicilur caplivus, et post luneoa tarcerJi ■qilBlores re liinit se libraruin tribus millJtius. Sic Belesmici et iqaillni CfcteriqtiG duces auxiliarii civei metropulia Neusrrice vlneulalos nltrahunt cunctisque rébus spoliatos, utbarbaroshoitu , malè Bffli|;nDI. <• OrHcr. Vital., ibid.,6go. uni. ' Idem , ihiclrin , oii.i.

ckmnance rendae à liUlebonnè ennèSo 'v promettait protection au peuple dtnënaçaitJes seigneurs féodaux; mais U eût falhi^dela fëmkelé pcAir Téprinuer leur iosoleBCe , ^et rindoteiit Coiute-Heuse était incapable deitoulènebpëce.cle vigueur. Il retomba bientôt daf» son apatUie^ et, jusqu'à Tépoque de la croisadeyla NornÉai^ie fut livrée à l'anarchie et à toutes les vibleitees de la tyrannie féodale. Ëofin, iGo«rte-^&eiise partit poin* la Terré-Sainte (fio95),^^<i9n praMOt la croix^ laissa en dépôt à soé frère^ GuîUisuimele*Roux j Aoiien et toute la NôrootaflKliie*

L'enthousiasme qui agitait aloris - là ^xAàfé^ tienté , se fit aiussi sentir à fioùen ^ nais il y &ft souillé par 'les excès du £ana(tisme.' lies Reflet)nais prenaient iki croix en foule , et «onge^ieGftt à aller délivrer le tombeau liiL'Ghrist <^uliri^é parles infidèles. Mais ,^ avant dte partir pour, la Terre-Sainte, et d'aller combattre les M usulmans, ils voyaient avec indignation l'endos où les

' Dans le début de l'ordonnance publiée par Martenne ( Tkêsauras jénecdotor., I.V, 117-120 ), Robert et Guillaume rappellent les articles promulgués par leur père : « Robertus cornes Norniaiiiiiœ et Willelmus rex Angliae filii ejus et haeredes praedicti régi» fecerunt recordari » , etc.

AL' Xr> SIÈCLE. LxxiLïii

juife. habitaient, séparf^s et abhonés de la population chrétienne. ■ Nous allonh combattre « au loio les ennemis de Dieu, s'écriaient les n croisés, et -sous nos yeux vivent les juifs, « Itis enuemis les plus exécrables du Christ', j) 1^ multitude s'animait par ces paroles, et la cupidité se joigimit au iiinatisnie pour exciter les passions populaires. On supposait que des richesses immenses étaient entassées dans les lepaires des juifs. On (es envahit, el on se porta aux dernières violences, pendant que les juifs fuyaient épouvanlés et cherchaient un asile dans une église voisine- IVIais le sanctuaire qui protégeait lee chrétiens, ne devait pas défendre les ennemis de Dieu. Ainsi raisonnait nne popidace fanatique qui ne laissait aux juifs que l'alternative du baptême oti de la mort. Tous ceux qui refusèrent le baptême périrent par le glaive, sans distinction d'âge ni de «exe. Au milieu de ce massacre, un homme, de condition

' ï Hothomagi , qoitdam die . Li qui illani ItnrI sub eadcm crucis urofcssione susceperaot , inte qucri : " !4oit Dci bostes, Orïentem versus, loiigi! tilius trafismissis , d«sii1cramus a^gredi , cùm aniè oculos trns •Anl Jndaei. qiObus Inimtcltior existât ^n» nulla ner. » licrl. ili! NoviftiMilo , np. Ser-ipt. rr. gw/((e., XH , î*0,

peditioliem ~ cœperllllt

noble , aperçut un enfant ^psanl à teri^-j en -*u^ ^ pitié, et, l'arrachant an glaive, le porta à sm^ mère , la comtesse Helisende ' . Cette noble" clame avait épouse Robert, comte d'Eu. £lle reçut l'enfant avec bonté, et lui demanda s'il voulait embrasser la foi des clirétiens. Le petit juif n'éijiit pas encore revenu de sa terreur; il se croyait toujours menacé du giaive qui nvait égorgé ses parens', et il reçut avec empressement le baptême. Dans la suite, il devint moine, et, aiin de le soustraire aux menaces ou aux séductions des juife, on l'envoya dans un couvent éloigné. Il y devint célèbre dans les lettres, et Guibert de Nogent, qui nous a conservé ces détails, lui dédia un de ses ouvrages.

La croisade elle-même tourna à l'avantage des bourgeois, et, quoique nous n'ayons pas de fait |K>sittf qui atteste son influence favorable sur la commune de Rouen , une induction légitime nous porte à supposer qu'elle lui fut avantageuse. En effet , les richesses des sei-

' o II) ijuâ digladialione , tir quidam nabilia pnerum vidil , miserlua eripuit et ad niHErem suam tlelulit. ■ Idem, ibid.

' " Pulal>at cnim se sîmillbas, quas ( sic) suos pati viderai con- Iribule?, coedibiis deslinaluni. u Idem, ihûl. ,. i . .

AU XI' SIÈCLK. Lsssis

gneiirs féodaux cnnsistaient presque excUisivement en terres , en vastes domaines inaliénables. Pour une expédition lointaine, il fallait d'autres richesses qui se transportassent facilement ; le commerce pouvait senl les procurer, et il n'y avait que les vilains qui Se livrassent au traGc dédaigné de l'aristo- ^^ratie. II fallut donc que les seigneurs humiliassent leur orgueil et obtinssent des bourgeois ■.*or et l'argent que ceux-ci ne donnaient qu'en ■échange de privilèges. Ce fut surtout dans les grandes villes de commerce, comme Rouen, ^ue ces échanges eurent lieu . et tout nous porte à croire que notre cité profita de la croisade.

Pendant l'absence des Croisés et de Kobert- Courte-Heuse ( iog6-i loo ), la ville de Rouen jouit d'une assez grande tranqudlité. Guitlaumele-Roux, pour lequel les bourgeois avaient jadis manifesté leurs bonnes dispositions , parait les avoir protégés contre la tyrannie féodale. Un concile tenu à Rouen , en i o()6 . prescrivit, sous peine d'excommunication, d'observer la trêve de Dieu. Du reste, jusqu'àlamortde Guillaumele-Hous , la captivité d'Hélie de la Flèche , cnnite du Mans, fut le seul événement impor-

taot dont Bouen fnt le théâtre . PrisooiiMir 'ds-' GutUauiBie, oeseignear fot enfintnéf^iiiYMig^ dans laxitad€lle<ie Rouen'. * - < *' .>;'ïWii;rv

Après 4a niort tie GaHisntne-he^toux^'i l^od)»;^ et le retour de ftobert^CkMirte^Heiisd^^te'^liiir de.Rouen et la Normandie furent 'encoMîMHi^^ mises, pendant pt^isieurss ^âfinées^ âU goxi'mine^i^ ment de ce doc, dont la faiblesse dédiaiitai& tmïtes les passions féodales. Son jeune ihémt^'- Henri y q^ii ^'était emparé de 'l'^^vff^èttornej ne tarda pas à lui disputer ia HormBndieiyfiet triompha, en 1 1 06, «dansiez plaines ide Tiàtdm^ bray. U^serendità Rouen, amssilôt apvèsr:aa vkn toire, et s^y fit recohnaître 'Com!m« dttcde iNor«: mandie^. Hugues de Nonant, «uqaél Aofaért- CouFrte-Heuse avait confié ïe^^^mnâoiflément de la citadelle , la kii rendit , et ix»ute 4a :ydlé • sa soumit à Henra. <2ependant , sa domination* était loin d'être assurée. Le fik de Robert^ Guiilaame Cliton, avait cherché un asile près du roi de France , et inquiétait sans cesse la Normandie. Il était donc d'une haute importance pour Henri

' Gesia Pontifie, .CenomanMns,, ap. Script, rer, galLy XIlI^Mo. * Ordcric. Vital. , ap. Script, rer. gaU., XII , 701.

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