CHAPITRE CINQUIÈME
bourgeois devra au duc une paire d'éperons dorés *. Mais c'était là un simple hommage féodah, et il est certain que Jean ne se dépouillait de droits aussi lucratifs, qu'en échange de quelque impôt considérable levé su ries bourgeois. Ces ressources, quelque désastreuses qu'elles fussent, ne tardèrent pas à s'épuiser, et il fallut s'adresser aux juifs, dont les richesses amassées par l'usure, étaient un objet de haine jalouse pour les Rouennais.
Eux seuls consentaient encore à fournir, probablement sur bons gages, aux folles dépenses du loi. Beaucoup d'actes nous prouvent qu'il prenait sous sa protection leur coupable industrie, et chargeait un de ces confîdens de veiller sur le clos aux Juifs ^ objet de la haine populaire et déjà plus d'une fois ensanglanté par le fanatisme*. C'était assez pour attirer sur la tête de Jean l'exécration générale. Le peuple jetait toujours un regard d'envie sur cette place immonde, oîi s'entassaient les richesses accumulées par l'usure , et il s'indignait contre le duc, qui prenait sous sa protection spéciale cette race ennemie de Dieu et des hommes.
Ainsi Jean s'aHénait peu à peu toute la nation. Il avait irrité la riche bourgeoisie par des emprunts
« Botuli chart.y p. 21 et 106.
* Rotuli chart.f p. 105. — Rot. pat. y p. 25.
forcés, le peuple par la protection accordée au juifs; il allait bientôt soulever la noblesse par u acte de lâche cruauté, en assassinant un enfant^ son neveu et son prisonnier.
Le jeune Arthur de Bretagne avait disputé la couronne de Normandie à Jean-sans-Terre, et était tombé entre les mains d'un vainqueur d'autant plus implacable, qu'il avait tremblé devant son prisonnier. Jean le fît transférer à Rouen et enfermer dans le château. Les barons normands, qui avaient accompagné le jeune duc, prévoyaient le sort qui lui était réservé. Plusieurs d'entre eux, et, avant tous , Guillaume de Bréauté, un de ceux qui figurent le plus fréquemment dans les actes relatifs à Bouen, allèrent trouver Jean, et lui déclarèrent qu'ils avaient laissé son neveu sain et sauf'^ ; ils rejetaient ainsi sur le duc tout l'odieux du crime qui se préparait. Que se passa-t-il ensuite ? Comment succomba Arthur? Sa mort est enveloppée d'un mystère terrible, et qu'il est impossible aujourd'hui de dissi|)er entièrement. Avait-il succombé au chagrin de la captivité^? Avait-il péri victime de la cruauté de son oncle? Ce fut ce der-
' Guill. Brito, ap. Scrip. rer. gail,, XVII, 193 et 194.
» « Aliis affirmantibus quôd prae cordis rancore in ncediam decidens, contabiiit in semetipso, et sic obîit. » Script, rer. gallic.y XVI1,082.
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nier bruit qu'adopta l'opinion populaire; on racontait que Jean-sans-Terre l'avait fait déposer dans une barque, et que, après l'avoir entraîné à plusieurs milles de Rouen , il l'avait égorgé de sa propre ffïain'. La foule, toujours avide du merveilleux et rfe Fhorrible, et autorisée d'ailleurs par l'odieux ca- '^ctère du duc de Normandie y lui imputa la mort d*Arthur. Combien de Rouennais durent s'indigner à la nouvelle de ce meurtre, commis si lâchement sur un ennemi désarmé, sur un enfant! Combien durent répéter la malédiction lancée contre Jean, par le poète contemporain : <c Ton père t'avait « appelé Sans •- Terre; puisse- 1- il ne s'être pas « trompé en te donnant ce nom ! * »
Ce crime, en soulevant les Normands contre J^an , fournissait encore au roi de France un prétexte pour envahir ses domaines. Philippe-Auguste, ^ï^ cjualité de seigneur suzerain, le cita à conipa- ""aitre devant son tribunal, pour se justifier de 1 accusation portée contre lui. Sur son refus, il le déclara félon, et, comme tel, privé de tous ses do- ^^ines. Aussitôt il envahit ses états, s'empara de P^^sque toutes les villes et forteresses de la haute et
' Guill. Brito, ibidem, 193-194.
* « Patris ab ore tui sine Terra noracn habebas ,
Ne pater erçjb tuus sit in hoc tibi nomiue mendax. »
Guill. Rrito, ibid.
basse Normandie, et vint, en j2o4, mettre le siég^ devant Rouen, qui, onze ans auparavant, avait sitvigoureusement repoussé l'armce française.
Malgré les sentimens de haine que la conduite ' de Jean avait justement excités, la présence de l'armée française réveilla dans les cœurs le patriotisme normand. D'ailleurs, la situation même de Rouen lui faisait un devoir de cette vigoureuse défense. Elle était l'asile des habitans des villes voisines. Eu, Aumale, Driencourt (Neufchatel ), et même Alençon. L'élite de la noblesse de Normandie, les seigneurs de Préaux, d'Eslou te ville, d'Esneval , de Pavilly, deHôtot, s'y étaient enfermés avec leurs hommes d'armes. La ville avait été approvisionnée avec beaucoup de soin ; plusieurs ordonnances de Jean avaient enjoint, depuis longtemps, d'y porter des vivres'. Enfin, les Rouennais devaient craindre la vengeance de Philippe- Auguste, dont plusieurs vassaux avaient été décapités dans leur ville. D'ailleurs, la commune tenait à ses libertés, que le vainqueur allait peut-être fouler aux pieds. Elle tenait à sa vieille réputation de ville invincible'^. Tous ces motifs l'engageaient à une vigoureuse résistance , et elle ne manqua pas , dans
• Rot. pat., 13, 16, 25,39.
^ « Hacteniis invicta.^y Rad. Coggeshale, ap. Script, rer. gailic.y XVIII , 99.