CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
malgré la défense des synodes *. Les étoffes teintes étalaient leurs brillantes couleurs. Pour se faire une idée de leur éclat , il suffit de contempler la vivacité et la solidité des couleurs dont les maîtres verriers ont su orner leur* tableaux. Les statuts des teinturiers de Rouen prouvent qu'on savait y donner des teintes variées au* étoffes ; le bleu , lecarlate et les diverses nuances du rouge , y sont principalement mentionnés Les hennins ou bonnets élevés des femmes , les souliers à la poulaine , dont Iesélégansde l'époque rattachaient la pointe au genou, tout le luxe du xive siècle brillait, sans doute, alors aux marchés et aux foires de Rouen. Si beaucoup de métiers ne sont pas mentionnés dans les chartes de corporations, il ne faut pas s'en étonner. Les professions de luxe n'étaient pas suivies par un assez gradd nombre de marchands pour former une corporation. Ainsi , nous ne trouvons la corporation des orfèvres qu'au xvc siècle, quoique certainement il y eut depuis long-temps des orfèvres à Rouen. Il existait sans doute aussi, dans notre ville , des arts purement de luxe , et , quoique nous n'en trouvions pas de mention expresse, nous sommes portés à le supposer d'après l'usage général. Les parfums et le fard étaient aIors
' >i Quud archicpiscopus va ri mit non ferre t.» Albert. Stadens. , ad ann. 1183.
si recherchés, qu'un concile défend positivement aux. Femmes dé se teindre le visage , et de s'efforcer de substituer une autre figure à celle que Dieu leur adonnée, pour paraître plus rouges, plus blanches et plus belles '. Les marchands qui fournissaient à tous ces artifices de la coquetterie devaient affluer dans Rouen, surtout lorsque les foires réunissaient tfne nombreuse population. La ville prenait alors un aspect plus animé ; les habitants des campagnes y accouraient en foule, et la franchise de droits y attirait des marchands de toutes le9 parties de l'Europe. Alors aussi arrivaient les jongleurs, d'autant plus recherchés que leurs jeux ne duraient qu'un temps. Ainsi, à la grande foire du Pardon , en 1 366, il en était venu à Rouen d'assez célèbres pour mériter d'être présentés au roi Charles V. Us exécutèrent leurs tours et représentations bouffonnes au château, en présence du roi, le jour de la Toussaint. Le priuce en fut si satisfait, qu'il leur fit donner deux cents francs d'ora. Il est probable qu'il y avait à Rouen bien d'autres fêtes, et que là >
1 « Mulier , quae alienum colorera imponit in facie sua , volens potiùs talcm babere faciem , quàra qualem ei Dcus fecit , ne tingat seu liniat faciem, ità quôd rubicundior, albior et puïehrior appareat. » SLatuta synodalia , apud Martenne,27i<w//«r. anecdot., IV , 661.
2 Leçon» de M. Maguin , sur les origines du théAtre ; Journal de V Instruction publique , 12 novembre 1835.
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comme ailleurs, les églises étaient le théâtre d'étranges saturnales. Vainement les conciles avaient tonné contre ces abus; vainement le synode de Xrèves, de 12117, avait formellement défendu aux prêtres de tolérer, dans les églises, les représentations théâtrales et les danses1. Ces abus étaient tellement invétérés, que, jusqu'au tfvi* siècle, ils résistèrent à toutes les attaques, et même aux anathemes des conciles. Les synodes tenus à Rouen font plus d'une fois mention de ces fêtes burlesques. Il paraît même que les prêtres jouaient quelquefois un rôle bien peu digne de leur saint ministère. Dans lés saturnales des jours gras/ on traînait par la ville un évêque des Fous, et, à la fête des Anes, on parodiait les cérémonies du culte par d'indécentes momeries a. Telle était la grosse gaîté de nos pères , gaîté qui éclatait surtout dans les repas. Les chansons n'y manquaient pas. Un poète normand de cette époque, Olivier Hasselin, leur prêtait ses joyeux refrains :
Que Noê fust iiog patriarche digne !
Car ce fust lui qui nous planta la vign« , Et beut premier le jus de son raizin ; 0 ! le bon vin !
1 « Saccrdotc» non permutant ludo* théâtrales Aeri fo ec- «Jesiis , et alios ludo» fofcoae***», ism trifwdia et chttm. • «loncil. Treveric. , ann. 1227 , apod HarzbeJm , 111 , à3f-£M«
* Poonneraye , Omeiiia Motkam., p. *N),
40S COMMUNE DE ROUEN. II* PARTfisV
Puisque Noë -, ung si samt pers^nnatge T
De boire byen nous a apprins l'usaige,
Je boiray tout. Fay comme moy , voysin.
Ô ! le bon vin ! " ' "r •
11 y avait , dans .ces temps, une veine de franche gaîté que rieu ne pouvait tarir, ni la guerre,,, ni la mort. Basselin chantait pendant que les Compagnies assiégeaient Vire, sa patrie : .,
Tout à Penlour de nos remparts ', Les ennemis sont en furie ; Sauvez nos tonneaux , je vous prie !
Les funérailles étaient une occasion dé festins, où l'on n'épargnait ni les mets délicats , ni le bon vin. « A l'enterrement de l'abbé de Saint- Ouën, « dit l'ancien Rituel du monastère, on donne, dans <« la chambre de l'abbé qui vient de mourir, un « repas composé d'épices de toutes sortes et de bon « vin '. »
En parcourant tôfaf ce qui nous retrace le luxe et les joyeuses orgies des anciens temps , nous ne négligerions pas de parler des courtisanes , si nos anciens actes en faisaient mention. Mais, dans la période que nous avons parcourue , nous n'avons rencontré aucune charte, aucun texte qui pussent nous dévoiler les turpitudes morales de notre cité.
1 « Martenne , De Ritibus antiques Ecclesùe , Il , 1 128 , B.