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héréditaires, comment s'était élaboré politiquement le régime féodal, comment l'exercice des pouvoirs avait peu à peu glissé aux mains d’une aristocratie constituée sous la forme d’une hiérarchie seigneuriale. Comme régime social, la féodalité a consisté essentiellement dans la possession de la terre sous forme de tenure. Lorsque le propriétaire possède lui-même la terre et la cultive ou la fait cultiver à son compte par des travailleurs libres ou non libres, il réalise le type de l’alleu ou propriété pure et simple; mais lorsqu'il concède par contrat sa terre à charge d’une rente ou à charge de servitudes, il 14 plus sur cette terre qu'un droit supérieur appelé « directe seigneurie », et c'est le concessionnaire 1 réside et possède. Étant de nature contrac- | tuelle, la concession terrienne a été assez variée; . mais, par l’effet de la coutume, elle s’est fixée en un certain nombre de types : le fief noble, la tenure . roturière par bail dit « à acapte » ou baïlemphithéo- | tique. Or, la concession était perpétuelle, même lorsque cette perpétuité n'était pas expressément spécifiée dans l'acte. Moyennant exécution des : conditions et respect de la « directe », retenue par … le concédant, le concessionnaire possède donc . héréditairement le sol dont le propriétaire ou son ayant droit ne dispose plus. Cette décomposition \ du droit originaire de propriété en « directe » et en . «tenure » étant devenue le fait général, doit être | considérée comme la caractéristique propre de la féodalité. è La « directe » comporte certains droits utiles que les documents locaux mentionnent. Par exemple, si le tenancier vend sa tenure, le seigneur touche un
droit de mutation, le fortscapi, car la vente ne pouvait théoriquement avoir lieu qu'avec le consentement du seigneur, et ce consentement se résolvait en une taxe proportionnelle au produit de l’opération. Pendant la durée de sa tenure, le tenancier est obligé aux services et redevances qui ont leur origine : dans le contrat initial ou, à défaut, dans la coutume, Parmi les redevances, il faut placer au premier rang le cens, droit fixe qui symbolisait la sujétion de la terre. Il se payait, le plus souvent, en nature et il était minutieusement fixé dans sa composition. On y voit fréquemment figurer des mesures d'orge, de froment, de seigle, de vin, et aussi des jambons, des perdrix, des « fougaces ». Ici, l’abbaye de Saint- Martin-du-Canigou perçoit une paire de fers de mule ou de cheval: là, tout se réduit à un verre d’eau, jouant le rôle de nos locations de terrain à un franc . par an, dans le cas où il s’agit d'accorder en fait la . gratuité, en réservant pour l'avenir tous les droits. Les cens en argent étaient payables à termes fixes ; :c étaient, habituellement, les termes de Noël, Pâques, Saint-Jean et Saint-Michel. Par opposition au cens, l’'agrer était proportionnel à la récolte; il s’exprimait par une quotité, à la façon de nos droits calculés à tant pour cent. Mais, à raison de la rareté du numéraire, ces redevances étaient exprimées et remises en nature. { Les services dus par le tenancier étaient nombreux et souvent fort onéreux; les corvées et le gîte (alberga) étaient les principaux. En vertu du droit de gîte, non seulement le seigneur et sa suite, mais aussi les officiers seigneuriaux et ceux du haut suzerain, étaient logés et hébergés; mais il y avait à ce HISTOIRE DE ROUSSILLON. 9
niale; elle dérivait aussi (et peut-être surtout) du . dence. De même, dans la corvée du Moyen Age se
cession.
; ports avec la « directe », étaient des charges de la”
plus souvent dressés pour une seigneurie sous forme
était astreint en principe à la résidence; il était dit
remensa, c’est-à-dire « paysans à rachat ». Ce racha
droit des tempéraments et des dispenses. Il pouvait .
être racheté ou limité par contrat. L’albersa du | Moyen Age n'avait pas uniquement une origine doma-
droit jadis attribué au fonctionnaire carolingien de se faire loger et nourrir par les sujets, à peu près | comme certains fonctionnaires de l'Etat moderne sont obligatoirement logés par la ville de leur rési-
trouvaient mélangées les anciennes prestations d'État et les servitudes dérivées de contrats de con-
Redevances et services, considérés dans leurs rap-
terre. Pour exprimer la situation du tenancier qui devait les acquitter à l’égard du seigneur foncier, les Catalans disaient qu'il était son homme propre soliu. La reconnaissance de cette sujétion se faisait par l’acte solennel appelé l'hommage. Pour bien . spécifier pour quelle terre le tenancier se reconnaissait l’homme du seigneur, un dénombrement était … établi par l’acte juridique qu'on appelle en catalan capbrevatio. Dans les capbreus, ou terriers — le
de registre — on voit spécifier les à côté des redevances.
Le tenancier, responsable du service de la terre
afocat, ce qui signifie lié à l’âtre, ou encore. amansat, lié au mas. Toutefois, le temps aidant, on. admit que cette obligation pût être rachetée. Alors. on donna à ces tenanciers le nom de pagesos d
consistait dans l’abandon au seigneur du tiers de leur bien. Une jeune fille de cette condition voulaitelle se marier au dehors, elle devait se racheter en payant ce que le droit féodal français appelle le formariage.
La remensa était l’une des Lie génantes et des plus lourdes parmi les obligations paysannes. On la comprenait parmi les mals usos ou « mauvais usages » avec la cugucia, l'intestia et l'exorquia, ou confiscations pour cause d’adultère, d'absence de testament et de défaut d’héritier légitime. La classe agricole a lutté avec opiniâtreté pour obtenir l’atténuation ou la suppression de ces « mauvais usages » et elle a souvent réussi à en obtenir la décharge complète ou partielle : favorisée par la royauté aragonaise, cette libération paraît s ‘achever vers le milieu du xv° siècle.
Le tenancier vit au mas; la dépendance du mas, à savoir les terres, les personnes et le train de culture, s'appelle la r#asada. Une famille compose ainsi un feu, foch.
Il faut se représenter la demeure rurale comme un logis le plus souvent fort humble; ses habitants, comme vêtus et nourris pauvrement; mais la mortalité qu’entraînent la misère, le mépris del’hygiène, les épidémies et les guerres, tout est racheté par le nombre des naissances, si bien que la population s’accroît sans cesse, d'autant plus robuste que ceux- . là seuls résistent qui apportent en venant au monde … une vigoureuse santé. D'autre part, l'insécurité de la vie aux époques troubles, surtout au temps des … comtes héréditaires, a déterminé l'abandon presque
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complet des habitats isolés. Les populations se sont groupées en villages, et la vi/{a de l'époque galloromaine en a fourni le type primitif. L'existence de biens communaux, dès l’époque de la villa galloromaine, a déterminé la conservation ou la formation de communautés d'habitants; cette communauté . se confond avec la paroisse. Souvent la communauté possède un hôpital, et la plupart des très anciennes fondations charitables ont, de la sorte, une origine populaire. Par contre, l’organisation politique des « communes » ne paraît pas avoir beaucoup préoccupé nos ancêtres. La première charte communale . du Roussillon est celle de Perpignan dont nous avons vu les caractères, et cette charte est tardive, étant datée de 1197. La plupart des communautés roussillonnaises furent simplement constituées par un conseil de prohomens (prudhommes) siégeantà côté du batlle seigneurial : ces prudhommes s’appellent rectors (recteurs), au xirr° siècle; consols ou cossols (consuls) au xrv°. L'usage de mettre en état de défense toute agglomération un peu importante a engendré le village fortifié, diminutif et souvent germe d’une ville. Le terme de castell (castrum) désigne en général le village fortifié. Souvent, en dedans de l'enceinte, un réduit plus fort encore a été ménagé, c’est la cellera ou fortification intérieure. | | L'église, centre religieux du village, lieu de réunion de la communauté, a souvent joué dans la défense un rôle considérable. L'architecture militaire se combinait volontiers avec l’art religieux et les églises fortifiées sont fréquentes sur notre sol: c’est ainsi qu'on voit cité, en 1237, un commandant mili-
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taire du clocher deCoustouges. Saïint-Jean-le-Vieux, à Perpignan, était entouré de créneaux.
Considéré au point de vue stratégique, le lieu fortifié était qualifié de forsa.
Quant au village ouvert, on l’appelait en catalan vila, terme qui indique bien l’origine domaniale, et l’on employait le diminutif vélar pour désigner le hameau.
Le mot castell, déjà signalé comme courant pour . désigner le village fortifié, s’employait également pour le château fort. Ainsi, l’on appelait Castell Rossello le château seigneurial qui occupait l’emplacement de l’ancienne cité de Ruscino. Les autres châteaux importants de la région étaient : en Roussillon propre, Cornella-del-Vercol, Torreilles, Tautavel, Salses; en Vallespir, La Roca d’Albera (aujourd’hui Laroque-des-Albères), Corbère, Castellnou (aujourd'hui Castelnau), Montesquiu, Palau del Vidre; en Conflent, Joch, Paracols, Vernet, La Bastide, Evol, Nyer; en Capcir, Formiguères, Puig- Valador; en Cerdagne, Llo, Llivia, Carol. Aucun de ces châteaux n'a jamais eu l’imposante majesté des grands châteaux historiques dont certaines autres contrées de la France peuvent légitimement s’enorgueillir.
Au château résidait le seigneur et son batlle qui le représentait, et, de là, il dominait le village où . vivaient les tenanciers. Tous les droits autrefois exercés par l'Etat carolingien étaient tombés, comme nous l’avons vu, aux mains des seigneurs. Ceux-ci administraient donc librement, saufles droits du suzerain dont ils relevaient. L'administration sei-
: gneuriale était exercée par lôs batlles. Ces ne naires seigneuriaux rendaient la justice, assistés de juges, d'huissiers (saigs) et de prudhommes (pro- . homens). Füt-il roturier d’origine, le balle seigneurial devait à sa fonction une sorte d’ennoblissement. Il jouissait d’un prestige spécial parmi les classes de la société, « vivant noblement, mangeant du pain de froment et possédant un cheval ».
Le Roussillon a connu les mêmes distinctions sociales que les autres pays entre nobles etroturiers, mais non la qualité de serf, car la condition la plus défavorable, celle du pages de remensa, dont nous avons indiqué la nature, ne peut s'identifier avec le servage. En revanche, il y a eu, en Roussillon, un esclavage au Moyen Age; nos textes mentionnent souvent des esclaves à l'antique, soumis à la servitude personnelle. C'étaient des étrangers, le plus : souvent des Maures capturés en Orient et vendus, de même que les Sarrasins capturaient et vendaient chez eux des Chrétiens. À Perpignan, les esclaves se
vendaient aux enchères sous les Porxos de la Gallinaria (La Barre) et sur la place de la Loge.
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Protégés aux jours d’alerte derrière les remparts de leurs villages fortifiés ou de leurs villes, les paysans du Moyen Age, sans cesse troublés par les \ hommes d'armes, exposés aux sévices des barons il pillards — tel le comte Guinard ou Pons du Vernet — n'ont pu cultiver leurs terres que par intermitence. Et pourtant, l'exploitation du sol a été singulièrement améliorée par les générations successives dont la vitalité ne s’est jamais découragée. Les abbayes ont donné l'exemple, jouant, grâce aux nombreux
cultivateurs qui dépendaient d'elles, le rôle de vériritables colonies rurales. Les règles monastiques, en particulier la règle bénédictine, furent favorables au travail agricole, et l'intérêt des instituts religieux y poussa plus encore. Malgré les difficultés de la période comtale, la plus sombre de toutes, le progrès voulu et préparé par les Carolingiens a continué tant bien que mal. Les dynasties royales qui ont ensuite régné sur le pays ont protégé les sujets, limité l'arbitraire seigneurial et favorisé l’essor des classes laborieuses. Autour de Perpignan, dans toute la plaine du Roussillon, se développent les cultures maraîchères et les vergers. L'orge, le froment et le maïs, dit « blé d'Inde » (blat d’India), alternent avec la vigne qui, sur les coteaux des Aspres, des Albères et des Corbières, se mêle aux olivettes. Les olivettes étaient importantes. Les constitutions de paix et trêve interdisaient, sous des peines sévères, de les incendier. Il faut attribuer le grand nombre des oliviers à lafréquence des concessions detenures faites « à charge de planter ». Quant aux crus, plusieurs étaient renommés. On voit par exemple l’anti-pape Benoît XIII commander sa provision de muscat de Claira. Dans les parties montagneuses, c’est le seigle qui domine. La Cerdagne possède cependant à l’époque aragonaise des vignobles qu’on y chercherait vainement aujourd'hui; toutefois, elle a surtout pour richesse, comme de notre temps et de tout temps, les prairies naturelles et l'élevage. Les porcs du pays n'ont rien perdu de l'excellence que leur attribuaient déjà les gourmets de Rome, au témoignage du poète Martial, et l’on fait reproduire aussi les vaches, Les brebis et les juments.
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HG oo HISTOIRE DE ROUSSILLON. Le
Les nélhudes de culture restent te régies par
d’immémoriales traditions. L'usage de laisser les champs en jachère pour les faire reposer ne permettait pas de tirer du sol tout ce qu'on aurait pu lui demander. Les instruments aratoires étaient primitifs. La charrue n'avait qu’un soc de bois. Elle servait à labourer la vigne (arar). On travaillait plus souvent la vigne à la bêche à deux pointes très aiguës (ëigos) ou plate (aixada), selon la nature des travaux qui consistaient à creuser la terre (cavar), à repercer (magencar), à déchausserles ceps (escaucellar).Pour
tailler (vodar), on observait soigneusement la lune
vieille de novembre et de décembre. Pour toute
fumure, on se bornait à l’enfouissement des résidus .
d’étable. C'était là, à peu près, toute la science du pagès ou cultivateur roussillonnais.
L'unité de surface agraire était l’eyminata ou
surface ensemencée avec une émine (mesure) de. grains. Encore en usage parmi nos paysans, l’émi- |
nade vaut de 60 à62 ares. La charge usitée pour la vente des légumes se subdivisait en 10 mesures de 12 picotins. La charge de vin avait pour sous-mul-
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tiples le por, le demi-pot, la chopine. Huit dorchs. à
faisaient une charge d'huile. Les pommes de terre se vendaient par pobes et demi-robes; l'herbe se vendait au quintal de 100 livres.
Ce qui explique la prospérité agricole de ce pays, malgré les épidémies et les guerres, c’est, en plus de la fertilité naturelle du sol, l'excellence de l’irri-
gation. L’arrosage en Roussillon est un des facteurs
essentiels de la richesse. Il faut y voir l’une des caractéristiques les plus remarquables de ce coin de terre. Les accidents naturels du terrain durent en-
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Porte de l'Abbé (St-Michel de Cuxa). — Abside de Serrabone. — Cloitre d’'Elne. (Phot, Sites et Monum. du T. C, F.)
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À CA de LA | ] «
seigner aux habitants le moyen d’utiliserles rivières. À ses différents niveaux, l’eau demandait relativement peu d'efforts pour être domestiquée. Si nos documents ne nous fournissent pas de détails sur
. le mode des travaux entrepris, ils nous permettent du moins de voir à quelles dates apparaissent les
principaux de ces canaux : sur la Tet, le canal ou rech du Vernet-en-Conflent apparaît en 863 ; celui de Corneilla-de-la-Rivière en 898; de Pézilla-de-la-
Rivière, en 902; de Fulla, en 957; de Saint-Féliu en 959; d’Aja en 1023; ‘de Marquixanes en 1035; de Malloles, en 1123 ; de Néfiach et Millas, en 1162; de Thuir, en 1172. Sur le Tech, nous trouvons le Rech dels Molis, à Céret, en 866: celui du moulin d’Elne, en 902; ceux de La Tour-bas-Elne, en 945, et d'Elne, en 1184. Enfin sur l’Agli, le canal de Rivesaltes est signalé en 923, celui d’Espira en 1098 et celui d'Estagel en 1103.
Les eaux suivaient juridiquement le sort des terres qu'elles traversaient, et bien souvent les chartes en font expresse mention avec une insistance verbeuse qui montre leur importance au point de vue du droit de propriété et de jouissance. C’est que les canaux étaient sujets à l’appropriation privée. De nombreux moulins à eau furent établis en cours des temps. Ces moulins mesuraient la quantité d’eau qui les mettait en marche, si bien qu’on prit l’habitude d'exprimer le débit de l’eau courante en « moulins », puis en « meules d’eau », ces expressions désignant à la fois l'appareil mécanique et l’unité de force motrice. D'ailleurs, la valeur du terme résiste à toute tentative d'évaluation mathématique : elle reste vague, parce qu'elle est empirique. La
grande extension des moulins à eau détermina l’enrichissement du réseau d'irrigation, et les terres en bénéficièrent de plus en plus. Des conventions intervinrent alors de meuniers à cultivateurs et entre tenanciers. À Ia fin du xxrr° siècle et surtout au xmr°, les concessions d’eau se multiplièrent. On distribue alors l’eau des canaux secondaires en « meules d’eau d'arrosage », sous-multiple vague dela vague « meule d’eau » primitive. Les droits respectifs des meuniers
et des arrosants donnèrent lieu à des compromis va-
riés et à des procès interminables. L'accord intervenait, en général, sous forme de partage à temps; par exemple, sur divers canaux, les meuniers disposaient exclusivement des eaux pendant la nuit, les tenanciers en disposaient pendant le jour, la limite étant réglée par le lever et le coucher du soleil, « de sol à sol ». L'autorité publique en vient à appliquer cette règle, d'office, à défaut deconventions contraires stipulées par les parties. On remarque, de plus, qu’en matière d'arrosage les paysans traitent de pair à pair avec les seigneurs. Il est certain que le progrès des populations agricoles à été puissamment aidé par l’amélioration constante du réseau d'irrigation.
Les rivières de la Tet, du Tech, de l’Agli étaient les principaux réservoirs de cette irrigation. Mais, lors des crues, leurs cours torrentiels occasionnaient des dégâts. On y obviait par des plantations de bois, mal respectées, en dépit des syndicats de défense, dont certains existent encore.
L'exploitation du sous-sol n’a pas été aussi active, mais elle n’a pas été non plus négligée. En 1041, des mines sont signalées en Roussillon; en 1183, hi: des forges sont mentionnées. À cette date, le roi
Alphonse concède aux moines de Saint-Pierre-de- Campredon les nanticas que le domaine royal possède à Pi-en-Conflent avec le droit d'empriu, c’est-àdire le droit de coupe dans les bois d’une portion délimitée de ce territoire. Louis XI fit rechercher activement les mines du Roussillon, aussitôt qu'il eut prononcé l’annexion de la province. Le procédé dit forge à la catalane pour le traitement du minerai de fer paraît très ancien : il n’a été détrôné qu’au xix° siècle par les méthodes modernes.
L’exportation des draps, que nous savons avoir été s1 florissante aux époques majorquine et aragonaise, semble avoir déjà existé au xur° siècle, car des plantes tinctoriales, telles que la garance (roya), étaient alors l’objet d’une culture. La canne de drap était de 8 pams ; elle comptait 72 pouces. Le nombre des cannes exportées annuellement était considérable. Toutefois il est difficile d'apprécier ce qu'était au juste, à cette époque, le commerce roussillonnais : on voit des Génois fréquenter alors à Port- Vendres, mais les documents qui mentionnent leur présence sont trop vagues pour permettre d'estimer l'intensité de leur trafic.
Jusqu'au xm° siècle, les mentions fugitives de nature à éclairer l’histoire du mouvement commercial sont très rares. Le marché de Perpignan (mercadal) est mentionné en 1152, mais il était déjà ancien à pareille date, car la « mesure de Perpignan » était alors une unité courante. Il y a eu un marché à Villefranche-de-Conflent dès la fondation de cette « ville neuve » par le comte de Cerdagne Guillaume Raymond, en 1095. Un marché existe aussi à Hix. Quant aux foires, il semble bien que la
première a été celle de Perpignan, établie en 1174.
Comme partout, d’étroits règlements royaux ou municipaux fixaient les droits des différentes corporations et les conditions des échanges. Taux des denrées, poids, marques de fabrique étaient strictement arrêtés et surveillés par les autorités. À Perpignan, les corporations avec leurs bannières — pareurs de drap en tête — défilent à tous les cortèges.
Le sou (en catalan so/) roussillonnais, qui est
souvent mentionné par nos textes à l’époque com-
tale, n’a été, au moins dans les débuts, qu’une monnaie de compte. Le sou courant était celui de Melgueil, c'est-à-dire une monnaie de Languedoc. Jacques le Conquérant prohibe l’usage de cette pièce étrangère et y substitue le sou barcelonaïis. Une espèce monétaire souvent citée par nos documents locaux est le marabotin d'or. Il valait sept sous de Melgueil, soit huit francs environ.
Avec les conquêtes du roi Jacques, un élan entraîne les Catalans à travers la Méditerranée, et le Roussillon, partie intégrante du Préncipat, suit ce mouvementavec ardeur. L'industrie catalane et roussillonnaise tient une belle place en Orient, où des traités de commerce, ménagés par la royauté aragonaise, lui ouvrent de fructueux débouchés, en même temps que se crée un service régulier d'exportation. Les produits de nos métiers, dont nous avons vu l'importance et l'essor au xur' siècle, vont ainsi à Tlemcen, Bougie, Tunis, Rhodes, Chypre, Jaffa, Damas, Alep, Alexandrie. Les bazars de l'Orient étalent et vendent des draps « parés » à Perpignan, à Prats-de-Mollo, Villefranche-de-Conflent, Puigcerda. Le grand port d'exportation, et aussi d’impor-
tation, était celui de Collioure et de Port-Vendres, qui, à cette époque, ne faisaient qu un : on disait lo port Vendres de Copliure. Perpignan expédiait également et recevait par Canet.
En 1387, au moment de la mort du roi Pierre IV,
le commerce et l’industrie avaient atteint en Rous-
sillon leur plus haut point de prospérité. Aussi, en 1388, le roi Jean [° accorda-t-il aux consuls de Perpignan le droit d’élire, chaque année, deux « consuls de mer » avec deux assesseurs et un juge d'appel pour décider des contestations relatives au commerce maritime. Ainsi se trouve constituée la juridiction du Consulat de Mer, véritable tribunal de commerce, qui joue un rôle actif et témoigne de l'importance économique du Perpignan aragonais. En 1397, le roi Martin autorise les consuls de mer à construire un logis spécial : c’est la Loge (Llotya del Consolat de Mar), qui dans sa forme primitive ressemblait comme une sœur à la Loge de Palma de Majorque élevée par Guillaume Sagrera, le maître d'œuvre de Saint-Jean de Perpignan. La Loge fut agrandie et modifiée auxvr° siècle. La girouette en forme de navire, qui figure à l'angle de la balustrade de ce charmant édifice, est un souvenir de sa destination primitive en même temps que le symbole de l’activité qu'ont déployée jadis sur mer les commerçants roussillonnais.
Les Roussillonnais ne savaient pas filer l’or et
L l'argent. Ils faisaient venir ces fils de Lucques,
de à fi
mais la fabrication des dentelles fut une spécia- | lité de nos ouvriers; la ganterie eut, au xv° siè-
cle, une grande activité à Perpignan et l’une des
: rues voisines de l'Hôtel de ville s'appelait la « rue
de la Ganterie ». Nos ou. (orfèvres) avaient aussi leur rue (carrer de l’Argenteria) qui existe encore: ils étaient fort habiles. La reine Marie leur faisait des commandes. Ils ont contribué à fournir le mobilier de nos églises, et leur art vient s’ajouter à celui des architectes et des sculpteurs.
Au Moyen Age, l'architecture joue le rôle d’art majeur, et les autres arts lui font cortège. L’architecture est surtout un art religieux. L’art roman s’est développé dans les pays catalans comme dans les autres régions de la Chrétienté. L’arc plein cintre domine longtemps. Il s’associe chez nous à une construction d'aspect massif, où les murs soutiennent la voûte, généralement en berceau, au moyen de leur seule épaisseur, sans l’aide de contreforts. Le plan des églises est généralement le rectangle à une ou trois absides au chevet et à nef unique. La chapelle de Saint-Martin-de-Fenollar, qui semble être le plus ancien spécimen de l'architecture roussillonnaise, présente une nef voüûtée en berceau dont l'établissement pourrait remonter au 1x° siècle. La chapelle de Notre- Dame-de-Vie près d’Argelès-sur-Mer, la chapelle … Sainte-Anne de Banyuls-des-Aspres, l’église Saint- | Fructueux du hameau d’Iravals, près de La Tour-de-Carol, enfin l’église de Saint-Clément de
Régleille sont conçues sur un plan analogue. Le berceau brisé, avec le maintien du plein cintre. dans les arcs d’ajourement et de décoration, prend : le dessus au xn° siècle. À ce groupe appartiennent les églises de Montbolo, du Vilar-de-Reynès Mens de Saint-Assiscle, près de Perpignan (1118), de À
Notre-Dame-du-Vilar, près de Villelongue-des- Monts (1142), de Vilella, près de Rigarda, l’église ruinée de Cortsavi (1158) et quelques autres telles que l’église du monastère de Serrabona. Dans ces églises, le berceau n’est point soutenu par
des arcs doubleaux. Le doubleau, par contre, se voit
à Caldegas, en Cerdagne, à l’abbaye bénédictine de Saint-Genis-des-Fontaines (1153) et à l’église de Coustouges. Cette dernière église, important édifice de la première moitié du xrr° siècle, fournit un bel exemple d'église fortifiée. On y voit aussi un beau spécimen du cordon décoratif en dent de scie qui orne tant de nos façades romanes. Ce motif se développe généralement en une platebande horizontale, comme c’est le cas à Coustouges; mais il forme parfois archivolte autour d’une voussure, comme au prieuré de Marcevol. Notons encore que le parement extérieur du mur et les clochers sont souvent décorés de corniches et de ces arcatures que les archéologues sont convenus d'appeler « bandes lombardes ». Leur propagation jusque chez nous paraît être imputable à l’ordre de Cluny. ;
Tous les monuments romans qui viennent d’être cités réalisent Le type à nef unique. Le cas de deux nefs est rare et, quand il se rencontre, les deux vaisseaux sont généralement inégaux : soit que le plan original comportât trois nefs dont l’une n’a pas été exécutée, soit que la nef la plus réduite aït
» été une adjonction postérieure. L'église de Tatzo-
d, ur Û
d’Avall paraît être la seule de nos églises dont les deux nefs aient procédé d’un plan nettement arrêté.
Parmi les églises romanes à trois nefs, les unes sont sans doubleaux et contrebuttent la maîtresse voûte au moyen des voûtes latérales, les autres possèdent, en plus, des doubleaux. Dans la première de ces deux catégories se classent la vieille église d’Amélie-les-Bains, l’église de l’Ecluse- Haute, l’abbatiale de Saint-Martin-de-Canigou. La plus remarquable des églises qui se rangent dans la catégorie des trois nefs voûütées sur doubleaux est la collégiale de Corneiïlla-de-Conflent qui remonte vraisemblablement à la fin du xr siècle. Enfin quelques rares églises n’ont point de contrebuttée, ce sont des modèles archaïques (Sainte- Eulalie-de-Fulla, Torreilles, Arles, Saint-Estèvedel-Monastir).
La classification qui vient de servir de te à l’'énumération précédente laisse échapper quelques cas spéciaux : l’église du monastère de Saint-Michel-de-Cuxa (956) avait une simple charpente sur doubleaux et ne fut voûtée qu à l’époque gothique: au même monastère, l’église ronde « de la Crèche » (del Pesebre), qui est souterraine, a la forme d’un anneau développé autour d'un gros pilier cylindrique; l’église bénédictine de Saint-Andréde-Sorède (1110-1120) a ses bas-côtés réduits aux dimensions de simples couloirs latéraux longeant la nef avec une largeur de 80 centimètres seulement. Il ne faut pas oublier de mentionner enfin l’église triangulaire de Planès, dont le plan est peutêtre unique dans toute la chrétienté, et qui a été prise, à tort, soit pour un monument arabe, soit pour un monument funéraire : il s’agit apparemment d’un oratoire roman du xrv° siècle dont l’art
bn
attardé et le plan symbolique ne doivent plus donner le change aux archéologues.
La sculpture romane est représentée en Roussil-
lon par quelques œuvres d’un intérêt considérable.
L'église de Saint-Jean-le-Vieux, à Perpignan, possède un porche décoré de cinq statues : le Christ, saint Pierre, saint Jean-Baptiste, saint Paul et saint Benoît. Le Christ est bénissant et a une figure impressionnante. Mais la technique très gros. sière des quatre saints plaqués dans le marbre a fait souvent considérer comme appartenant au xi° siècle cet ensemble dont la dâte véritable ne . doit pas s’écarter beaucoup de 1200. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher les œuvres les plus primitives de la sculpture romane en Roussillon. Ainsi, le linteau de Saint-Génis-des-Fontaines et les deux apôtres qui décorent « la porte de la maison de l'abbé » à Saint-Michel-de-Cuxa sont . du x1° siècle. Parmi les statues funéraires du Roussillon, quelques-unes méritent une mention : à . Arles-sur-Tech, la statue de Guillaume Gaucelme figure un squelette réaliste enveloppé de vêtements dont les plis sont ménagés avec finesse ; dans le | cloître d’Elne se voient deux statues couchées, sèches et froides, celles de deux évêques, dont l’un, Guillaume Jorda, est mort en 1186, et l’autre en 1200, d’après leurs inscriptions respectives. Les chefs-d'œuvre de la sculpture romane en À ne sont à Elne. Le cloître d’Elne renferme, . en effet, deux séries célèbres de chapiteaux : les
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\ métriques, les autres historiés, c’est-à-dire décorés 1 * de scènes, parmi lesquelles se remarque une création , HISTOIRE DE ROUSSILLON. RCE
uns ornés de feuillages, de bêtes et de motifs géo-
RAR OUEN HISTOIRE DE ROUSSILLON. noue
Adunt et d'Ëve, d’une inspiration here L' élégance des motifs et des feuillages, le galbe des corbeilles, la finesse des personnages, tout fait de ces chapiteaux, qui datent de la fin du xn° siècle, des spécimens très précieux de l’art chrétien.
De curieux ouvrages en bois ont été également conservés et remontent à peu près à la même époque : tels les Christ de Serdinya, Iravals, Palau, Hix, Bellpuig, La Llagone, Angoustrine, et plusieurs vierges assises du type de celles d'Odello (Font-Romeu), Planès, Camélas, Corneilla-de-Conflent, Marinyans, Prunet, Perpignan. à
La peinture a laissé peu de traces. Les fresques que l'abbé Oliva avait prodiguées à Saint-Michelde-Cuxa ont péri. Il reste deux ensembles fort appréciés des archéologues, celui du cul-de-four (voûte d’abside) de l'Écluse et celui du chevet de la chapelle de Saint-Martin-de-Fenollar, qui paraissent être du xn° siècle. Les peintures de Saint- Martin-de-Fenollar sont de beaucoup les plus importantes et constituent l'un des exemples Îles plus complets et les plus curieux qui nous soient parvenus de la décoration picturale à cette époque.
Enfin — sans parler des manuscrits enluminés dont le diocèse d'Elne, comme tous les diocèses de France ont gardé de beaux spécimens — la piété du Moyen Age prodiguait ses richesses artis-. tiques dans les moindres détails de l’aménagement, et la ferronnerie a laissé des morceaux de haute, valeur à Corneilla-de-Conflent, à Marcevol et aussi à Coustouges, où l’abside est séparée de la nef ‘par une grille d’un très bel eflet, accusant Le style de la première moitié du xn° siècle. À pee ne
la porte de l’église est munie d'un verrou très original.
L'art gothique, né dans l’Ile-de-France, est arrivé tardivement en Roussillon. L’invasion est venue par le Languedoc. L'édifice qui représente principalement cet art chez nous, à savoir Saint- Jean de Perpignan, se rattache aux mêmes formules architecturales que celles qui ont donné naissance à Sainte-Cécile d'Albi et dont la donnée essentielle se définit par une nef unique soutenue par de puissants contreforts entre lesquels se logent des chapelles.
Les origines de Saint-Jean sont intimement liées aux origines mêmes de Perpignan: Plusieurs églises se sont succédé sur le même emplacement, © chacune laissant des traces que les archéologues ont exhumées, sans s’accorder toutefois entièrement sur la conclusion qu'il convient de déduire quant à l'historique du monument. Pour ne retenir ici que les points acquis, il suffira de dire qu’on peut distinguer un oratoire primitif, puis la chapelle dite Votre-Dame dels Correchs, ensuite une église romane à triple vaisseau, Saint-Jean-le- Vieux, dont nous avons signalé les sculptures conservées, enfin l’église gothique, qui est la basilique actuelle. Les premières pierres de cette dernière construction furent posées le 27 avril 1324 le roi Sanche de Majorque et par l’évêque d’Elne,
Béranger, mais les travaux furent très lents. Le " nom de l'architecte Guillaume Sagrera, que nous . avons déjà eu l’occasion de citer, doit être attaché . à l’œuvre de Saint-Jean durant le première moitié
du xv° siècle. Une clé de voûte aux armes de Louis XI témoigne quon maçonnait encore au temps de la première occupation française, et, de fait, ce fut seulement en 1509 qu'eut lieu la consécration définitive.
Le vaisseau de Saint-Jean se recommande par son ampleur et sa majesté. Il a près de 80 mètres de long, et l'ossature en pierres foncées qui en supporte la couverture voûtée d’ogive donne à l’ensemble un aspect de force singulière. Dans le clocher, une cage datant de 1743 enferme une cloche énorme qui remonte à 1418.
La chapelle Sainte-Croix, du Château royal, dont nous avons décrit la disposition essentielle à propos de la vie de Cour sous les rois de Majorque, offre, à Perpignan même, l'exemple d’un portail ! des premières années du x1v° siècle, porte artistique dont la façade nue de Saint-Jean ne saurait sugoérer l'idée.
La porte de la chapelle Sainte-Croix est en marbre; elle présente des assises et des claveaux alternativement rouges et blancs, suivant une disposition habituellement adoptée pour les belles portes catalanes. L’archivolte repose sur des colonnettes montées sur de hautes bases et amorties de chapiteaux dont la sculpture est d’une remarquable finesse. Le tympan, nu aujourd’hui, était orné jadis d’un bas-relief représentant Dieu le Père entre deux Anges. Personne n’a signalé jusqu'ici la parfaite ressemblance de ce portail et de celui . dela chapelle Sainte-Anne, au Palais royal de Palma de Majorque, chapelle fondée par le roi Jacques Il}, x 26 D pon Le 1310 : sans aucun doute, même
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architecte et même sculpteur ont travaillé à Palma et à Perpignan.
S1 brillant qu'il ait été, l’art ne représente pas seul le mouvement intellectuel au Moyen Age.
Il serait injuste d’omettre le développement des lettres, des sciences et du droit.
Parmi nos abbayes bénédictines, l’une surtout fut un foyer d’études : Saint-Michel de Cuxa. Dans ce monastère et, à un degré moindre, dans les autres instituts religieux des deux comtés, l'étude jouait son rôle à côté du travail et de la prière, et, durant de longs siècles, c'est parmi les moines que se conservèrent les germes de la culture classique, comme nos vieux manuscrits en témoignent.
A côté de la culture latine, il faut signaler la littérature romane.
Au xu° et au x siècle, un essor littéraire remarquable se manifeste et vulgarise, dans toute la France du Midi, en Roussillon et en Catalogne, la poésie que l’on est convenu d'appeler provençale, la poésie des troubadours. La Cour d'Aragon accueille ces poètes, les protège, leur fait honneur. Des Catalans se font troubadours, et, parmi eux, on en compte d'excellents : Bérenger de Palasol, Guillem de Cabestany, Pons d’Ortafa, Fromit de Perpignan, Ramon Vidal de Bésalu, Severi de Gerona, Guillem de Berga. Les rois Alphonse II, Pierre IL et Pierre IIT écrivent eux-mêmes en provençal. Le provençal que ces Catalans manient avec maîtrise peut contenir parfois des mots cata-
lans. mais n’en est pas moins pour eux une sorte ; P
de langue savante, réservée justement à cette
poésie lyrique qui sert de patrimoine commun aux . troubadours, Lorsque un peu plus tard, Jacques le Conquérant, Desclot, Ramon Muntaner et Pierre IV écrivent leurs « Chroniques » en prose catalane, leur langue est fort différente de celle des vers provençaux. C’est alors l'avènement tardif du catalan dans la littérature.
Le catalan, d’abord langue vulgaire et, comme telle, certainement formée dès le xr° siècle au moins, ne donna d’abord lieu qu’à des compositions populaires, proses et hymnes comme /o Plany de Sant- Estève et lo Plany de Santa-Maria. On prêchait en catalan, par nécessité, dans les églises, et il reste quelques fragments de sermons qui doivent remonter au xn° siècle. À partir du ximr° siècle, la langue catalane produit de belles œuvres et, jusqu'au xv° siècle, époque de son apogée, elle est l'organe à peu près exclusif de la civilisation de ce brillant Principat aux destinées duquel nous avons vu que d les comtés de Roussillon et de Cerdagne avaient été associés. Les œuvres de Ramon Lull, de Jac- » ques [°, de Pierre IV, de Muntaner, de Desclot, d'Ausias March, enfin les grands romans du xv' siècle comme Zirant lo Blanchet Lo Comte de Partinoples avaient encore des lecteurs en Roussillon 1. y a cent ans. |
Délicate dans la poésie lyrique, claire et savou— reuse dans la narration des vieilles chroniques, la langue catalane montre particulièrement sa fermeté et sa vigueur dans les textes juridiques. La race catalane, très attachée à ses privilèges et amou-. reuse de liberté, a été particulièrement appliquée à la fixation des usages et des lois. Ce ii natu-
LA CIVILISATION ROUSSILLONNAISE AU MOYEN AGE. ]b]
rellement d’abord en latin que la rédaction en fut faite. Les Usages de Barcelone, que l’on pourrait appeler le premier code de l’Europe féodale, devinrent la loi du comté de Barcelone dès 1071 et s’étendirent progressivement à toute la Catalogne comme loi du Principat. Sous le régime catalan que nous avons décrit dans un précédent chapitre, le pouvoir législatif des Corts développa et compléta les usages primitifs. Ainsi se formèrent les Constitucions de Catalunya, dont l'application s’étendait au Roussillon, sans préjudice d’ailleurs des coutumes locales ; telle la coutume de Perpignan, compilée vers le milieu du xin° siècle. À Perpignan, comme à Barcelone, on étudiait et on discutait à la fois les coutumes’locales et cette législation générale du pays catalan que les représentants des différentes classes sociales avaient mission de sauvegarder et d’amender.
Médiocrement brillante au point de vue proprement littéraire ou scientifique, éclipsée par la gloire de. Montpellier au point de vue médical, l’Université de Perpignan a été surtout un institut d'études juridiques en même temps que d’études théologiques. Sans doute, il y a eu, dans la capitale du Roussillon, des écoles avant l'institution de l’Université fondée, nous l’avons vu, par Pierre IV. Aussi bien, dans cette fondation même, le roi d'Aragon fait allusion à « des hommes éclairés et savants » sortis peut-être de ces vieilles écoles perpignanaises qui avaient donné, d’après un document de 1396, leur nom à. une rue (lo carrer de las Escoles Velles). L'Université ainsi créée sous le régime aragonais embrassait la jurisprudence, la théologie, la mé-
152 PER HISTOIRE DE à ROUSSILLON.
decine et aussi la « culs des arts », rubrique sous laquelle voisinaient la philosophie et la grammaire. L'enseignement de l’Université comprenait, à ce titre, des matières qui correspondent à peu près à notre enseignement secondaire, et même à notre enseignement primaire, car les enfants de la bourgeoisie, même ceux qui ne se destinaient pas aux professions libérales, passaient, en général, tout enfants, par l'Université. |
En revanche, le peuple, surtout le peuple de campagnes, était d’une extrême ignorance. Certes, il y eut, de bonne heure, dans nombre de villages, des mnaîtres privés; mais l'effort était souvent éphémère ou intermittent. Savoir lire était un privilège fort rare, savoir écrire était à peu près un apanage réservé aux clercs. La criminalité était très répandue et les sévérités de la répression n’en venaient pas à bout. Châtiments corporels, fouets, tortures, expositions aux piloris n'empêchaient point les campagnes, les villes mêmes, d’être peu sûres. C'est seulement l’hérésie que lon parvint à enrayer.
L'Inquisition, en effet, a eu chez nous un plein succès. Etablie à la suite de l’hérésie albigeoise qui avait contaminé tout le Languedoc, l’Inquisition fut introduite en Roussillon en 1243, époque où fut fondé à Perpignan le couvent des Domini- cains. Ürie chasse active fut faite dès lors à tous les suspects; aucune hérésie bien caractérisée ne se développa dans le pays; l’Inquisition fut, par / conséquent, plus préventive que répressive, mais il y eut des procès et des büchers. En 1260, le | cadavre de Pons du Vernet est déterré et brûlé; ce haut baron avait, paraît-il, entretenu des relations
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avec des hérétiques, et la mort même ne désarmait pas la justice des « Inquisiteurs de la Foi». En 1346, encore, Jean David, un Juif converti, soupçonné d'opinions hétérodoxes, est brûlé vif. L’opinion publique trouvait fort bien que l’on brülat des hérétiques, des sorciers et des sorcières, saludadors (septième garcon de la famille, détenteur de secrets), druxots et bruxes (jeteurs de sorts) : aucune idée de tolérance ou d'humanité ne se faisait jour en faveur de ces victimes, le plus souvent innocentes. L'exposition au pilori, le châtiment corporel aux carrefours, le bûcher — tel au x1x° siècle encore la guillotine — faisaient partie des distractions normales de la foule.
Les coutumes les plus caractéristiques de la vie roussillonnaise au Moyen Age se rapportent aux mariages, aux funérailles, au costume, aux pratiques religieuses.
Les mariages se célébraient fréquemment avant le jour : c'étaient alors des cortèges accompagnés de torches, avec des cris et un assourdissant orchestre de Joglars. Il fallut qu’un règlement limitat le nombre des torches qu'il était permis d'allumer. En 1325, le roi Sanche de Majorque alla plus loin : il interdit de monter avec des musiciens chez ceux qui se mariaient la nuit : on pouvait danser devant la maison des mariés, mais sans torches ni flambeaux. Plus tard, les joglars sont exclus et une ordonnance permet de « danser dans la maison au son d'instruments à cordes ou au son de la voix », mais « sans ninistrers (ménestrels) ni /oglars ».
Les funérailles et les deuils donnèrent lieu aussi
à des réglementations. En 1513, Sanche de Majorque rendit également un édit à ce sujet. Il s’agissait d'empêcher le scandale de ces réunions ton tueuses qui se tenaient dans la maison mortuaire et que parents, alliés et amis faisaient durer parfois plusieurs jours. Le luxe excessif fut banni. Sanche ne veut pas qu'on recouvre le cadavre de drap d'or ou de soie pour le porter en terre. Il n’admet pas qu'une femme mariée, quelle que soit sa condition, prenne le deuil pour un autre que son mari : « Une femme, dit-il, ne doit pleurer dans ses vêtements que celui qui est son chef et son honneur. » Par contre, le même prince ne veut pas que le mari se revête de bure noire pour la mort de sa femme, car « il n'y a pas de deuil pour les femmes », et ce trait — qui illustre les mœurs — mérite, assurément, d’être retenu.
Hommes et femmes de la bourgeoisie riche et de la noblesse affectaient d’ailleurs, en toute occasion, un grand luxe de vêtements. Les hommes aimaient à porter le manteau sur la tunique que la mode faisait tantôt plus longue, tantôt plus courte, et que l’on rehaussait de fourrures de prix. Les femmes avaient le garnatxa, robe en forme de surplis, longue mais sans manches, et, par-dessous, le « cotte » et le « garde-corps ». Les bijoux étaient nombreux et variés : c’est surtout à en limiter l’abus que visaient ces règlements somptuaires dont le nombre, à travers les différents régimes, suffit à prouver l'inefficacité et que corroboraient, sans plus de succès, les prédicateurs.
Au reste, la religion du Moyen Age était très extérieure et les cérémonies du culte tenaient une
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place de choix parmi les spectacles auxquelsse pressaient nos ancêtres. Le clergé ne voyait aucun inconvénient pour la foi à des représentations comme la fête grotesque des Saints-Innocents, ou comme ces mystères qui n'étaient en somme que l’histoire
sainte ou la légende dorée en action. Mais il y avait
des manifestations plus édifiantes et plus recueillies, et c'était surtout le cas des nombreuses processions, celles que ramenait le calendrier à jour fixe et celles aussi qu’un événement extraordinaire faisait organiser soudain. L’éclat de pareils cortèges était bien fait pour frapper l'imagination des fidèles; surtout la
- procession de la Fête-Dieu (Corpus) et celle de Ia * nuit du Jeudi-Saint, se déployant à travers les rues,
étaient d’un pittoresque achevé.
Les Roussillonnais, au surplus, avaient des distractions plus profanes : maisons de jeu, lieux de plaisir prospéraient ; les mesures prises contre ceux qui les tiennent prouvent assez qu'elles ne chôment guère. Ainsi se consolait-on des malheurs des temps, destroubles que causaientles guerres tropfréquentes, des changements de domination qui n'’allaient jamais sans à-coups, des épidémies que l'ignorance faisait si terribles, en un mot de cette insécurité du lendemaiïn qui, en dépit des efforts des autorités constituées — civiles ou religeuses — reste, en définitive, la note dominante du Moyen Age, en Roussillon comme ailleurs.
Le Roussillon incorporé à la monarchie castillane. — L'unitication; seseffets. — Institutions de la période espagnole. — Les vicissitudes de 1a frontière roussillonnaise. — Le siège de 1542. — L'alerte de 1595. — Les fortifications sous Charles-Quint et Philippe II. — Les invasions de Huguenots.— Transfert de l'évêché d'Elne à Perpignan. — La Ma-Armada en 1612 et en 1629. — Décadence de Perpignan. — La peste; le malaise croissant; la corruption de la langue catalane.
La restitution consentie par le Roi Très Chrétien aux Rois Catholiques semblait renouer le passé et replacer le Roussillon et la Cerdagne dans la situation exacte où les comtés se trouvaient à la veille de la crise tragique qui avait troublé le règne de Jean II d'Aragon.
Or, la réalité était bien Léa. Redevenus « LE obiés du Principat », le Roussillon et la Cerda-
gne nerecouvrent nullement l’heureuse prospérité
dontils avaient joui au temps de la reine Marie. C’est que le triomphe de Jean IT a été le point de départ d'une évolution politique nouvelle. L’unification de l'Espagne a fait mieux encore. La Catalogne tend à
n'être plus qu'une province de la monarchie castil-
pr
lane ; l'Espagne, comme la France du même temps,
va d’un pas rapide à l’absolutisme ; après Ferdinand
le Catholique, après le règne éphémère de Philippe le Beau, c’est Charles-Quint, ensuite Philippe IT. Les vieilles institutions catalanes perdent leur vertu. La langue catalane se voit bientôt sérieusemententamée par la langue castillane; une centralisation vigoureuse triomphe, et, dans le domaine politique comme dans le domaine religieux, le despotisme fait son œuvre.
Une forte armature administrative est, dans les provinces, le corollaire obligé d’un régime résolument centralisateur. Les comtés seront maintenant divisés en quatre vigueries : Roussillon et Vallespir, chef-lieu Perpignan; Conflent et Capcir, chef-lieu Villefranche; Cerdagne, chef-lieu Puigcerda; Vall de Ribes, chef-lieu Ribes. À la tête de chaque viguerie sera un viguier (vesuer), à la fois administrateur, juge, chef de guerre : c’est ainsi que le viguier d'Andorre cumule aujourd’hui encore dans ses mains toutes ces attributions. Le Portant-veus (en latin Gerentem vices, lieutenant) du gouverneur, a aussi tous les pouvoirs et superpose son autorité à celle des viguiers. Il réside à Perpignan. Mais il
a lui-même un chef dans la personne du ZLieute-
nant général, véritable vice-roi, qui siège à Barcelone et y représente le roi dans toute la plénitude de sa souveraineté.
A la hiérarchie administrative correspond la hiérarchie judiciaire des appels à deux degrés. Les causes jugées à la viguerie peuvent venir à Perpignan devant le tribunal de la Governacio que forment sept juges gradués en droit et que préside le Portant-veus; mais, de ce tribunal, appel peut être formé devant le tribunal de la Real Audiencia,
158 Ni | HISTOIRE DE ROUSSILLON. So
Cour suprême qui, à Barcelone, Et une. juridiction souveraine sur le Principat tout entier.
La Députation subsiste, les municipalités gardent le plus qu'elles peuvent de leurs prérogatives, les Corts continuent à fonctionner; mais la royauté n'est plus l'autorité simplement régulatrice de jadis, et, bientôt, tout se décidera, en fait, par ordre venu de Madrid ou de l’Escurial.
Aussi bien, le premier geste des Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle, annonce clairement les temps nouveaux. Entrés dans la capitale des comtés le 45 septembre 1493, les souverains espagnols étaient à peine au Château depuis une semaine lorsqu'ils promulguèrent la célèbre ordonnance du 21 septembre, aux termes de laquelle les Juifs étaient expulsés du Roussillon et de la Cerdagne, comme ils l’étaient de tous les territoires soumis au couple royal. Par cet acte retentissant s’inaugurait la nouvelle domination. La mesure fut, du reste, exécutée avec uné impitoyable rigueur par les officiers de Ferdinand et d'Isabelle. A Perpignan même, la Juiverie ou Alyama était alors réduite à
quelques familles, d’ailleurs peu fortunées. On enleva à ces malheureux tout ce qu'ils possédaient. Chassés du Call, leur quartier, et entassés à Port- Vendres sur le navire barcelonais Santa-Maria y Sant-Cristofol, ils furent débarqués à Naples, d’où
quelques-uns gagnèrent pus tard Constantinople.
Restitué par la France à La ao d'Espagne :
en vertu d'un traité d'alliance, il semblait que le … Roussillon fût désormais à l’abri des périls extérieurs. L'amitié franco-espagnole, si abondamment
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exprimée en 1492 et sanctionnée par l’abandon territorial que Charles VIIT avait consenti, paraissait assurée du lendemain. Il n’en fut rien, et les deux puissances pyrénéennes ne tardèrent pas à opposer à nouveau leur politique.
Charles VIII, le Roi Très Chrétien, avait été généreux envers les Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle, afin de donner libre carrière à ses ambitions italiennes ; il entreprit alors de faire valoir ses droits sur Naples et chassa de cette ville la maison cadette d'Aragon qui y régnait. Ferdinand laissa faire. Puis, comme il avait lui-même des desseins sur l’État napolitain, il prit prétexte de l’occupation des États de l’Église par les Français pour se déclarer le protecteur du pape — alors un Espagnol, Alexandre VI Borgia, — et fomenter la 7'rès sainte ligue de Venise où entrèrent le pape, l'empereur d'Allemagne et la plupart des États italiens. À la prière de ses alliés, le roi d’Espagne masse des troupes en Roussillon, afin d’obliger le roi de France à évacuer l'Italie par crainte d’une invasion du Languedoc.
Il y eut alors des démonstrations et des escarmouches sur notre frontière. Les Français prirent même un moment l'offensive et livrèrent un combat à Salses dont les fortifications furent beaucoup augmentées. Mais les négociations s’ouvrirent entre les deux Cours et le traité de Marcoussis, en 1498, mit fin aux hostilités.
Ce n’est pas sur les Pyrénées que la France et l'Espagne portaient alors leur rivalité, mais plutôt: en Italie, et, un peu plus tard, en Allemagne. Charles-Quint était devenu empereur et il était roi
160 HISTOIRE DE AO Ga Ne RON
d'Espagne. Son ! long duel avec ne 1 est bien connu. Ce qui l'est moins, c'est le contre-coup de cette lutte du côté du Roussillon. Un épisode saillant des annales roussillonnaises marque pourtant le règne de Charles-Quint, c’est le siège de Perpignan en 1542.
En cette année, vers la fin du mois d’août, une armée française tenta de surprendre Perpignan. Elie était commandée par le dauphin, fils de François I*. Mais la capitale des comtés se tenait sur ses gardes. Le plus célèbre capitaine de la monarchie espagnole, à cette date, le fameux duc d’'Albe, s’y était jeté avec un petit corps de troupes, et avait mis la place en état de se défendre. Le 23 août, au premier signal annonçant l’arrivée de l’ennemi au pont de la Pierre, l'alarme est donnée, et tout le monde prend les armes. N’osant franchir la Tet devant Perpignan, les Français passèrent la rivière vers Bajoles et Castell-Rossello; ils vinrent s'établir en vue du bastion Saint-Lazare qui couvrait le front oriental de la ville, et commencèrent les tranchées. Le siège dura jusqu'au milieu de septembre et la conduite des Perpignanais fut admirable. Le dauphin dut se borner à ravager la plaine ; puis, le 15 septembre, il abandonna la partie. Il se retira vers Narbonne, emmenant à sa suite des prisonniers __ femmes et enfants — qu'il fallut racheter à prix d'argent. | François [° mourut le 31 mars ; 1547, laissant le trône de France à son fils Henri I; Charles-Quint, le 46 janvier 1557, abdiqua pour se retirer au … monastère de Saint-Juste (Yuste), laissant la couronne d'Espagne à Philippe Il, qui devait régner