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pignan par un habitant de la rue des Orangers (carrer dels Torongers). Sur douze mille habitants que comptait alors la capitale du Roussillon, il en périt quatre mille cinq cents, et toute la plaine fut envahie par la contagion. La Roque, Thuir et Vinça furent plus particulièrement éprouvés. La mortalité ne diminua qu’au début de 1632.
Ainsi, les derniers temps de la domination espa-
gnole en Roussillon étaient assombris par toutes
sortes d'épreuves. Une centralisation croissante, s exerçant au détriment des intérêts locaux, créait dans les comtés un malaise de plus en plus grave. La langue même perdait sa pureté : des mots et des tournures castillanes se remarquent fréquemment sous la plume des Roussillonnais les plus convaincus du xvr° siècle. Le régime castillan, établi en Catalogne, comprimait toujours davantage un pays où le sentiment des libertés d'autrefois était endormi, mais vivant. L’absolutisme, sous Philippe IV, allait en préparer le douloureux réveil.
La politique française des frontières naturelles. — La révolte de la Catalogne contre la monarchie castillane. — Philippe IV et Olivarès; Louis XIIT et Richelieu. — Perpignan et les soldats espagnols. — Le gouverneur La Rena. — La guerre franco-espagnole. — La campagne de 1642; le siège et la capitulation de Perpignan. — L’ annexion définitive du Roussillon; le traité des Pyrénées.
La guerre de Trente ans, qui n’est elle-même qu'un acte du long drame historique suscité par la rivalité de la France et de la puissance austroespagnole, a ramené, en 1639, les Français en Roussillon. Ce retour offensif n’a plus le caractère épisodique des aventures militaires qui ont jalonné la période précédente. Richelieu a formulé la politique
des frontières naturelles. Il ne s’agit plus de tenter
des diversions sur les Pyrénées, mais de donner au royaume des Bourbons ses limites logiques. C'est donc en vertu d’un plan nettement conçu que les
troupes de Louis XIIT franchissent le Pas-de-
Salses.
Au début de juin 1639, le prince de Condé et le maréchal de Schomberg enlèvent la vieille forte-
resse d'Opoul et investissent le fort de Salses qui
capitule le 19 juillet. Les envahisseurs se répandent
Re ne”
ensuite dans la Salanque; ïls s’avancent jusqu’à Canet d’une part, jusqu’à Estagel d’autre part, Au mois de septembre, les Espagnols reprennent l’avantage et, Le 6 janvier 1640, ils recouvrent Salses.
C’est alors qu'éclate, en Catalogne, une nouvelle révolution. Depuis que Philippe IV avait accordé toute sa confiance au comte-duc Olivarès, la compression monarchique était devenue intolérable aux Catalans. Le vieil esprit d'indépendance, atteint trop brutalement, se révolta, et ce fut un de ces sursauts du Catalanisme dont l’histoire enregistre plusieurs exemples.
Comme en 1463 contre Jean IT, la Catalogne se levait maintenant contre Olivarès. Le mot d’ « impérialisme » a été choisi par l’éminent historien espagnol D. Rafael Altamira pour définir le système de gouvernement du comte-duc. On ne pouvait mieux dire. Fier, ardent, impérieux — tel, enfin, que l’a peint le grand Velasquez sur la toile célèbre qui le représente à cheval, au musée du Prado à Madrid — le premier ministre de Philippe IV n'était pas l’homme qui pouvait calmer une effervescence populaire. Où la modération pouvait seule réussir, 1l employa la rigueur.
Des troupes castillanes furent envoyées en Catalogne et logées, d'autorité, chez l'habitant. C’étaient de véritable dragonnades. Déjà un antagonisme redoutable séparait les soldats castillans des populations catalanes. Perpignan partageait le même sentiment, et les Castillans envoyés contre les Français envahisseurs étaient entrés en conflit violent avec la population, si bien qu’une collision s'était produite dans les rues le 13 septembre : des morts
et des blessés étaient restés sur la place. Soudain, en 1640, l’idée séparatiste prenait de telles proportions que l’on songea, en Catalogne, à se donner à la France. Richelieu comprit tout le parti qu'il pouvait tirer d’un pareil état d'esprit, et des négociations furent entamées entre Barcelone et Paris.
Un traité d'alliance entre les Catalans et le roi de France fut signé le 15 août 1640; un second traité, signé le 28 octobre, fut suivi d’un troisième en date du 23 janvier 1641 : Louis XIII devenait comte de Barcelone. Ce que Louis XI n'avait pu ou su réaliser au xv° siècle, son successeur lointain le réalisait au xvrr*. Seulement, au fond, Richelieu ne reprenait point la politique aventureuse de l’avantdernier Valois. Il entendait ne se prêter au jeu de la révolution catalane que dans la mesure propre à servir ses intérêts immédiats; il ne songeait pas à enlever le Principat à l'Espagne, mais à opérer la réunion du Roussillon et à donner défiuitivement à la France la frontière des Pyrénées méditerranéennes.
Le soulèvement du Principat avait eu pour effet de faire refluer des forces castillanes en Roussillon. Le 11 juin 1641, le gouverneur, marquis de La Réna, requiert le logement des nouveaux venus chez l’habitant. Les consuls de Perpignan refusent. Maître de la citadelle, La Réna lance bombes et boulets sur la ville. Le peuple s’ameute, des barricades se dressent. L’évêque, portant le Saint-Sacrement, monte à la Citadelle et obtient la cessation
du feu. Mais les chefs militaires ne se relächent
point de leurs exigences : ils les renouvellent, au
contraire, et adressent aux consuls une sommation pressante. Les consuls en réfèrent au peuple, massé
- sur la Loge : la foule se déclare hostile au loge-
ment de gens de guerre. Alors, la fureur du gouverneur redouble : il fait reprendre le bombardement. Effrayés, les membres du corps municipal, les nobles, les prêtres exhortent la population, l’amènent à consentir à un arrangement : un certain nombre de maisons seront préparées pour les soldats du roi réfugiés à la Citadelle. Mais La Réna, qui veut avoir la ville à sa merci, prétextant que l’on ne hâte pas assez l'exécution de ces conditions, fait de nouveau jouer le canon. En quelques heures, cinq cent soixante-quatre maisons sont démolies ou incendiées. L’évêque et le procureur général montent à la Citadelle. Cette fois, ils implorent la clémence du gouverneur et apportent la soumission. Les maisons furent pillées, les bourgeois désarmés, et, pour effrayer le peuple, des potences se dressèrent sur la place Neuve et sur la Loge : l’impérialisme d’Olivarès était bien servi.
Cependant, un gouvernement s'était organisé à Barcelone sous la suzeraineté de Louis XJIT. Renforcés de quelques contingents français, les Catalans pouvaient tenir tête aux Castillans. A Perpignan, au contraire, les officiers du Roi Catholique étaient les maîtres.
Or, tandis qu'il soutenait le Principat juste assez pour tenir en échec le gouvernement de Madrid, Richelieu fit du côté du Roussillon l’effort qu'il sentait nécessaire et opportun. Il envoya Arpajon avec 8.000 fantassins et 1.000 cavaliers. Cette avant-
garde entra en Roussillon, le 3 juin 1641, et s’empara
VA VE NA n porc (24 EX Li 4 À ”
de | 174 | HISTOIRE DE ROUSSILLON. Mo
en peu de jours de Villelongue, de Clayra, de Saint- Laurent, de RO ROUE de Canet, de La Roque
et d Elne.
Perpignan, Salses et Collioure tenaient. Toutefois, Perpignan, entouré de troupes, avait déjà bien de la difficulté à se ravitailler. Avant même qu'un siège régulier eût été formé, la famine commençait à se faire sentir dans la ville surpeuplée. Deux officiers dévoués à Philippe IV, rudes guerriers sans pitié et sans peur, commandaient la garnison : le marquis Flores d’Avila et D. Diego Cavallero.
Le maréchal de Brezé, qui portait le titre de viceroi de Catalogne pour Louis XIIT, arriva sur ces entrefaites en Roussillon. Il essaya de couper les dernières communications entre Collioure et Perpignan.
Malgré ses efforts, les capitaines castillans par-
vinrent encore à faire entrer un convoi de blé, mais leurs hommes le gaspillèrent (8-20 janvier 1642). Le blocus ne fut complet qu'à l’arrivée du gros de l’armée que La Meilleraye commandait, ayant à ses côtés, en qualité de lieutenant général, celui qui devait être le premier homme de guerre :
du siècle, le vicomte de Turenne.
Le 10 avril 1642, Collioure, défendu par Mortara, capitule. Tout le Roussillon est aux Français, sauf Salses et Perpignan.
Richelieu et Louis XIII lui-même s'étaient transportés à Narbonne pour surveiller les événements. Malade, le cardinal ne put aller plus loin, mais le roi arriva, le 23 avril, sous les murs de Perpignan ; il s natale à Saint-Estève, dans la métairie d'En Joan Pauques, connue depuis sous le nom de Mas
del Rey. Un moment, les opérations qui se déroulaient en ce coin de terre furent le point de mire de l'Europe. Autour du monarque se pressait ce que la France comptait de plus vaillant : Cinq-Mars, Schomberg, La Meilleraye, Turenne, d’'Espenan, de Tréville, Fabert; la noblesse la plus titrée, les régiments les plus célèbres par leur bravoure étaient là : Enghien, Conti, Polignac, Brissac, chevau-légers de la Garde et jusqu'aux mousquetaires du Cardinal. Forte de 22.000 fantassins et 4.000 cavaliers, l’armée assiégeante bloquait étroitement les remparts, et, derrière cet infranchissable écran de pierre, ilne restait déjà plus qu'une partie des 3.000 hommes qui s’y étaient jetés : un mélange de toutes races, castillans seulement en minorité, mais tous vétérans de la guerre de Trente ‘ans, débris de cette vieille infanterie de l’armée d’Espagne qui avait alors dans le monde une réputation méritée de froide . endurance et d’inébranlable opiniâtreté.
Le siège fut sans merci. Les formidabies mu- railles dont Perpignan avait été entouré défiaient l'assaut ; mais elles condamnaient la ville à mourir de faim si elle n’était secourue. Le 26 avril, le roi de France, accompagné des maréchaux de La Meilleraye et de Schomberg, et suivi d'un brillant état-major, fit une reconnaissance autour de l’enceinte : simple promenade militaire, car l’on était bien décidé à tout attendre de la famine. « Il ne se fit rien de mémorable durant ce siège, — dit l'historien Levassor. — Perpignan, étroitement bloqué, se prit, pour ainsi dire, en jouant au maillet et aux boules. » | La garnison endurait de cruelles épreuves, mais
Ne
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la population souffrait bien davantage. L’animosité réciproque des soldats et des bourgeois était au paroxysme. Singuliers défenseurs que ces officiers et ces soldats de Philippe IV, traitant en ennemis les habitants de la ville qu'ils défendaient! Et quelle angoisse était celle de ces Perpignanais, dont les aïeux avaient montré si souvent leur courage, mais à qui, maintenant, manquait la foi patriotique qui endurcit les cœurs! Ils résistaient et mouraient pour un roi qu'ils avaient renié; les capitaines qui, du haut de la Citadelle, disposaient de leurs biens et de leurs personnes, n’étaient pour eux que des tyrans!
À leurs troupes les chefs avaient donné, en effet, la « liberté de conscience », c’est-à-dire l’absolution par avance de tous les crimes qu'ils pourraient commettre. C'était la bride lâchée aux pires instincts. Le résultat fut le pillage en permanence. Tous les vivres furent confisqués. Et les précautions,
qui, en d’autres temps, eussent paru naturelles de la |
part de l'autorité militaire, devenaient, dans le cas
“présent, d’insupportables vexations. La haine des . Castillans contre cette population qu'ils jugeaient |
infidèle et traître ne connaissait plus de frein. Les religieuses, dépouillées de tout, étant venues supplier le marquis d’Avila de pourvoir à leur sub-
sistance, se virent invitées, faute de pain, à manger À des cailloux. On finit pourtant par leur octroyer À
une once de pain par tête, chaque semaine.
Ayant appris que quelques : maigres provisions …
restaient encore au couvent de Saint-François, Diego Cavallero sy précipite pour faire une perquisition.
Le prieur se récrie et reluse de laisser entrer le.
commandant. Celui-ci alors menace les moines du bâton. On le laisse passer, il fouille partout et ne découvre rien.
Un autre jour, le même Diego menace de faire sonner le tocsin qui — affirme-t-1l aux consuls — sera le signal de l’égorgement de tous les habitants. La terreur seule comprimait les Perpignanais, et, de plus en plus, ils s’habituaient à voir dans leurs prétendus défenseurs leurs véritables ennemis, à mettre tout leur espoir dans les assiégeants.
En attendant, ils subissaient toutes les tortures de la disette. Après avoir mangé les ânes et les mulets, on fit la chasse aux chiens, aux rats; on apprêta les excréments de quelques chevaux qui avaient été épargnés. On vit des soldats, malades à l'hôpital, dévorer leurs paillasses.
Il y eut des scènes plus atroces encore. Le notaire Pascal aperçut des soldats broutant l'herbe du cimetière « comme eussent fait des animaux ». Le chroniqueur Miguel Parets raconte le fait suivant : une femme demande la charité à un Dominicain qui passe, et, comme le Dominicain lui tend une pièce de monnaie : « Ce n’est pas de l’argent qu’il me faut, dit-elle, mais du pain. — Venez avec moi, répond le moine, et vous partagerez ma pitance. » Elle le suit. Et l'instant d’après, entendant un bruit sourd derrière lui, le religieux se retourne : la pauvresse venait de tomber, morte d’inanition.
Schomberg lui-même affirme qu’une femme « déroba, tua et mangea un enfant de trois ans »; il ajoute que « deux hommes de l’hôpital furent pendus pour avoir achevé d’étouffer des mourants et en