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Le tableau du Roussillon au temps de Louis-Philippe serait en somme assez souriant n'étaient ces trois maux : le choléra, le banditisme et la politique.
Les épidémies de choléra qui sévirent en 1835. et 1837 sont mémorables. En 1835, au mois d'août, Perpignan est infecté. Le quartier Saint-Jacques est particulièrement touché. Collioure est, en dehors du chef-lieu, la localité la plus éprouvée. En 1837, l'épidémie éclate le 25 août à l’hôpital militaire, le
29 en ville. Le 6 septembre, le fléau atteint son
maximum d'intensité avec 6 décès en vingt-quatre heures. Le choléra règne deux mois et fait en tout, parmi la population perpignanaise, 85 victimes. Il
fut proportionnellement plus meurtrier à Elne, Col-
lioure et Saint-Laurent-de-la-Salanque, où le nombre des morts s’éleva respectivement à 24, 42
et 59.
Il y eut, quelques années plus tard, une époque
où le banditisme devint obsédant. On arrêtait
notamment les diligences non loin de Maurellas, sur la route d'Espagne. Une terreur véritable était entretenue par les exploits de la bande célèbre dite des Trabucayres, et le procès de ces terribles brigands, devant les assises de mars 1846, prit,
aux yeux de nos aïeux, les proportions d'un événe-
ment historique.
En politique, les passions allaient s’excitant de
plus en plus. Le nombre des électeurs inscrits dans
‘les trois circonscriptions du département, qui
n'étaient que 813 au début durègne, atteint, par une
augmentation progressive, à 1.145. L'opposition
libérale, d’abord impuissante, triomphe ensuite
: grâce au one d'un grand homme, François 4
Arago.
Le berceau de la famille Arago est à Tautavel.
I n’est point vain de noter qu’un Jean Arago y vi-
vait en 1292, ancêtre certain du célèbre astronome: c'est la preuve qu'Arago est bien nôtre, pur Roussillonnaiïs de race. En 1650, un Arago de Tautavel se marie à Estagel ets'y fixe ; de lui descend De Arago.
Arago (Dominique-François) naquit donc à Estagel, le 26 février 1786. Il fit ses études au Collège et à l'Ecole centrale de Perpignan, et entra à l'Ecole polytechnique avec le n° 1, à l’âge de dix-sept ans. A . peine sorti de cet établissement, Monge l’attacha à Biot, alors chargé de mesurer le méridien terrestre (qui passe par Dunkerque et Barcelone), en remplacement de Méchain, mort victime de ses fatigues
(1806). Arago et Biot opérèrent sur les côtes de la
Catalogne et dans les Iles Baléares (1806-1808). Il faut lire dans l’Aistoire de ma jeunesse toutes les aventures qu "Arago eut à à supporter pendant cette campagnes cientifique : fait prisonnier parles Majorquins, rendu ensuite à la liberté, il parvint à se rendre
à Alger. Il revenait en France lorsqu'il fut pris par un corsaire espagnol et jeté sur les pontons de
Palamos. Enfin, après bien des misères et des . dangers, il put rentrer en France et venir rejoindre
sa famille à Perpignan (1809). Quelques jours après, il repartait pour Paris. L'Académie des Sciences l’admit dans son sein, à la place de Lagrange. Il n'avait alors que vingt-trois ans. Il devint bientôt professeur à cette Ecole polytechnique qu'il venait pour ainsi dire de quitter comme élève, puis direc-
‘teur de l'Observatoire, où il professa son cours devenu célèbre sous le nom d’Astronomie populaire. En 1811, Arago avait présenté à l’Académie des Sciences un mémoire sur la polarisation, qui contient des expériences aussi fécondes qu'originales et brillantes. Ce mémoire fut, en effet, le point de départ d’admirables découvertes. De concert avec Biot, il détermina le poids de l’air par rapport à celui du mercure, et il mesura la déviation que les différents gaz font subir à un rayon de lumière. Ses travaux sur la vitesse de la lumière et sur l'optique ont une valeur capitale. Ce sont ceux auxquels il se livra avec le plus de suite. Ses découvertes en électricité et en magnétisme, si importantes qu'elles soient par elle-mêmes, ne l’occupèpent, pour ainsi dire, que passagèrement. On doit à Arago : les règles qui ont servi à mesurer les diamètres des planètes ; des études sur la réflexion de la lumière, sur la vitesse des rayons des étoiles; la théorie de la propagation de la lumière et le système de la polarisation colorée. Il inventa pour ses expériences une foule d'instruments ingénieux qui excitaient l'admiration générale. Parmi les applications qu'il fit de la science, il convient de citer : ses règles pour la construction des paratonnerres, son système de phares, sa boussole perfectionnée.. Mais ce qui seul suflirait à l’immortaliser, c’est la découverte du magnétisme par rotation, principe fondamental de la télégraphie électrique. Il s’occupa aussi : de la tension des vapeurs et des gaz, du mode de la propagation dela chaleur, de l’électro-magnétisme, des éclipses, de la constitution des comètes, etc...
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En 1830, Arago devint, après Fourier, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, et c’est à ce. titre quil composa les MVotices biographiques (Condorcet, Carnot, Bailly, Ampère, James Watt), | modèles de style et de narration qui ajoutèrent. singulièrement à sa réputation : il était de Fonte les académies et de tous les ordres.
Arago avait une trop grande intelligence et des facultés trop puissantes pour s’absorber exclusivement dans des études qui, pour lui, n'étaient qu'un jeu. Esprit plein d’ardeur pour la liberté, Arago avait condamné les Ordonnances, cause principale de la Révolution de 1830. Élu député des Pyrénées-Orientales,-il retrouva plus d’une fois les applaudissements chaleureux qui l'avaient suivi dans les Académies et à l'Observatoire. Il avait d’ailleurs tous les dons d’un grand orateur. « Sa mâle physionomie, son air d'autorité, sa tête admirablement belle et brillante d'intelligence, exprimaient avec une égale énergie, l'amour du beau et du bien, l’indignation contre le mal et. la majesté intérieure d’une irréprochable conscience. Sa voix était vibrante; son geste, spontané. et impérieux, commandait l'attention et accroissait encore la clarté de sa parole qui, simple et élevée. tour à tour, restait toujours lumineuse et colorée. ».
Assis à l'extrême gauche de la Chambre pendant tout le règne de Louis-Philippe, il prononça, un des premiers, le mot de « Réforme » ; il fut un des plus ardents défenseurs de l'indépendance électorale et parlementaire et prit souvent la parole dans les questions d’enseignement, de marine, de canaux et de chemins de fer. Membre du Conseil |
général de la Seine, il le présida jusqu’en 1848. + Comme membre du Gouvernement provisoire, il “apposa sa signature au bas du décret qui investit ‘tous les Français du droit de vote; en sa qualité ‘de ministre de la marine, 1l supprima les châtiments corporels et décréta l’abolition de l'esclavage -dans nos colonies. Il fit partie de la « Commission exécutive » élue par l’Assemblée Constituante et, aux Journées de juin, il marcha aux barricades à la tête des troupes.
.… Après le coup d’État, en 1851, Arago refusa énergiquement de prêter serment à l Empire. Il mourut à Paris, le 2 octobre 1853, laissant la réputation d’un grand savant et d’un grand citoyen.
Telle est la vie de notre grand compatriote. IL importait de la présenter dans son ensemble. Plusieurs membres de sa famille ont, comme lui, joué un rôle actif dans les mêlées politiques. Mais c’est son influence personnelle qui a décidé de l’orientation de l'esprit public en Roussillon, à la fin du règne de Louis-Philippe, lorsque, en 1846, il fut élu à la fois dans les trois arrondissements. La qualité de son concurrent malheureux à Perpignan doublait, pour son parti, le prix de cette victoire. Il triom- Iphait, en effet, de M. de Contades, petit-fils du marquis d'Oms, jadis émigré, et gendre de Castel- Jane. Le cri de « Vive Arago! » exaspère le général qui, par bravade, fait le tour des rues à cheval et fait prendre les armes à ses troupes. Alors, des troubles éclatent, suivis de condamnations rigoureuses. L'Indépendant des Pyrénées-Orientales, qui s’est fondé le 1° janvier 1846, et qui soutient Arago, est frappé dans la personne de son rédacteur
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en chef, Pierre Lette, dont la condamnation à a prison est annulée en 1848. ta.
La République de 48 ne pouvait qu'être bien accueillie par un département dont François Arago, membre du Gouvernement provisoire, était devenu l’idole. Mais, par réaction contre le régime qu'avait personnifié Castellane, on pouvait redouter des. troubles graves : il n’y eut , à la vérité, que des manifestations bruyantes, mais inoffensives, grâce aux chefs du parti républicain, Guiter et Lefranc. En l’absence du maire, André Ribell, et de ses adjoints, le notaire Théodore Guiter, chef de l’opposition dans le Conseil municipal, avait pris aussitôt en main l'administration de la ville. Le royaliste. Lesaulnier lui a rendu témoignage : « Sans lui, écrit-1l, les désordres dont Perpignan fut alors le théâtre fussent devenus des pillages, des incendies, des massacres, des brigandages de toute sorte. D) Et le même auteur dit de Lefranc qu’il « contribua au maintien de l’ordre et au salut de ses propres ennemis ». Aussi, aux élections de 1848, François Arago arrive en tête de la liste ; Guiter et Lefranc sont élus avec lui.
Le succès des idées avancées dans les Pyrénées Orientales explique suffisamment pourquoi le département fut parmi les plus frappés au lendemain du coup d’État du 2 décembre. Collioure, Estagel, Sainte-Marie, Canet, Thuir, Coustouges, Céret, Laroque- -des-Albères furent parmi les localités les plus éprouvées. À Perpignan, des manifestations. tumultueuses furent suivies de nombreuses arrestations. Parmi les hommes de confiance du prince. Don on qui présidaient . aux e répressions, le
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LE DÉPARTEMENT DES PYRÉNÉES-ORIENTALES, Nes
général Rambaud, dit Laï-Botos, est resté légendaire. Au total, il y eut 10 déportés à Cayenne, 388 déportés en Algérie, 49 internés et 91 expulsés, sans parler des personnes éloignées momentanément ou soumises à la surveillance spéciale de la police. Aux élections législatives de 1852, Justin Durand, fils de l’ancien député de la monarchie de Juillet, fut élu comme candidat officiel contre Arago; au plébiscite du 22 novembre 1852, on n’enregistre dans les Pyrénées-Orientales que 248 non sur 45.799 votants. C'est désormais l’Empire autoritaire. | Mais voici qu'en 1863, Justin Durand se heurte à un concurrent nouveau, [saac Pereire, président du Crédit mobilier et administrateur des chemins de fer du Midi. Un conflit d'intérêt a dressé face à face ces deux multi-millionnaires, dont les opi- nions sont, au demeurant, identiques, et leur duel acharné se poursuit en une campagne électorale inoubliable, devant un gouvernement d’abord hésitant et bientôt neutre. Les républicains eux-mêmes trouvent dans le spectacle de cette rivalité un déri- . vatif à leurs déconvenues. Toute une littérature de chansons populaires éclôt à cette occasion. Péreire . l'emporte, mais la corruption avait été si claire quele | Corps législatif prononça l’invalidation. Seulement, . l'habitude de faire des élections à coup d’argent et : à grand renfort de beuveries ne fut pas oubliée et le . public qualifia ces pratiques d’un mot expressif qui \ est resté : /o Rastell (le Râtelier). Lentement le parti . républicain se relève sous la direction de Lefranc et \ d Emmanuel Arago, le propre fils de François, mais sans pouvoir triompher aux élections
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La rs da 4 septembre 1870 suscità dans | tout le département une grande effervescence et. même, sur plusieurs points, comme à Pia, des trou- | bles sérieux. Ce n'était pas seulement la revanche : du 2 décembre ou le désarroi des partis; les nouvelles de la guerre franco-allemande entretenaient : dans les esprits un état d’excitation propice aux ! désordres : Pierre Lefranc, préfet du Gouvernement provisoire, est débordé et doit démissionner. A. Perpignan, on voit de véritables journées de guerre civile. Simple citoyen, puis maire, Lazare Escarguel s'illustre en reprenant, avec plus d'énergie, avec un : véritable courage civique, le rôle de Guiter en 1848. L'ordre ne se rétablit qu'en 1875 avec la nouvelle Constitution. Alors les chefs du parti républicain deviennent les élus du pays : Emmanuel Arago et : Pierre Lefranc sont sénateurs; Lazare Escarguel, Paul Massot et Frédéric Escanyé, députés; Paulin Testory, maire de Perpignan. Et si le 16 mai coûte .
momentanément son ee à Escanyé, il est réélu .
Malgré leur importance qu'il serait vain de nier, les événements d’ordre politique sont loin d'épuiser | l'intérêt que présente, pour l’histoire, la période | contemporaine. Le Roussillon a participé tout naturellement à l’évolution générale dans l’ordre économique et intellectuel. Perpignan a changé d’aspect, du moins en partie. Les modifications de la ville ont eu lieu surtout à deux moments. En 1859, on se décida à démolir le « rempart de la Basse » qui reliait le Castillet au pont éclusé du bastion Saint- François. A la suite de ce dégagement, le fau
bourg des Zanneries fut incorporé à la ville, la Basse fut assainie, des quais en maçonnerie furent établis, des maisons d’allure moderne s’élevèrent sur la rive droite, la place Arago fut créée, le Tribunal fut bâti. Le second stade, qui ouvre le
vingtième siècle, est celui de la « démolition des remparts »; il n’a encore développé qu’en partie ses conséquences.
L'extension du réseau ferré a été tardif dans ce département situé si loin du centre. La ligne qui conduit en Espagne offre dans les Pyrénées-Orien-
tales un développement de 66.285 mètres. Elle fut ouverte Jusqu'à Perpignan depuis le 20 février 1858 : la gare provisoire était alors établie au Haut- Vernet, sur la rive gauche de la Tet. En août 1859, la ligne est en plein exercice etune gare en bois est établie sur la rive droite de la rivière. La gare actuelle date de 1862. La ligne atteint Collioure en 1866, Port-Vendres en 1867. Elle va jusqu'à Cerbère et Port-Bou, depuis 1878. L'embranchement de Villefranche-de-Conflent fut achevé en 1895, celui de Rivesaltes à Quillan en 1904. Maintenant, l'élan des « syndicats d'initiative » est en voie de lancer les stations pyrénéennes du Conflent et de la | Cerdagne de même que les plages de la « Côte ver- \meille »; la traction électrique a pénétré où la | vapeur aurait trop de peine à s'élever, tandis que les ressources motrices que l’ingéniosité moderne capte dans les pays de montagne semblent destinées à ouvrir des voies nouvelles à l’industrie.
Au point de vue intellectuel, la Révolution avait ‘abord maintenu la vieille Université de l’Ancien Régime. Puis, en 1794, cette institution scolastique | HISTOIRE DE ROUSSILLON. 17
D dédubte fut supprimée et no par r l'École centrale, qui dura jusqu’en 1804. Dans cette école, dont le grand Arago fut un moment l'élève, se : donnait ce que nous appellerions aujourd'hui un enseignement secondaire. Le Collège de Perpignan, | à son tour, remplaça l'École centrale lors de la : réforme napoléonienne. On l’établit dans le « Pensionnat de Pi », fondation privée, dans laquelle on peut voir, par conséquent, à certains égards, le germe de l'institution officielle d'aujourd'hui. Ensei- gnement public et enseignement libre ont, en définitive, collaboré pour assurer cette large extension de linstruction, qui est la condition indispensable du véritable progrès. | Quelques institutions intéressantes ont été fondées en Roussillon. Un Observatoire météorologique à été établi à Perpignan et tient, parmi les établissements similaires, un rang honorable. À Banyulssur-Mer, le « Laboratoire Arago », dépendance de la Sorbonne, est l’un des premiers parmi les instituts de Zoologie maritime du monde. Il est dû à un grand savant, Lacaze-Duthiers. Derrière les glaces’ de» cristal de son aguarium de véritables petits lacs servent d'habitat à des poissons de toutes espèces et de toutes couleurs. Autour de la grande salle de ce bâtiment sévère, on voit des bustes de naturalistes célèbres et aussi le buste d’Arago, sous le patronage duquel a été inauguré ce remarquable établissemen complété par une Ne pauses et de HCheS collections.
A un kilomètre du Laboratoire, Banvale montre | encore son Sanatorium, où les enfants scrofuleux ( u
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rachitiques de Paris et des provinces viennent faire
- leur cure d'air. | Aiïnsi les ressources scientifiques et climatiques de notre pays sont de plus en plus et de mieux en mieux reconnues et exploitées, et il convient de rendre hommage aux initiatives du dehors et du dedans qui ont concouru et concourent à de si heureux résultats.
Parmi les personnalités remarquables du département des Pyrénées-Orientales, nous citerons d’abord, parmi les artistes, les trois Maurin (Antoine, Laurent-Jean-Jacques, Jacques-Etienne-Nicolas-Eugène), qui furent des peintres et des lithographes appréciés, le peintre Capdebos, les sculpteurs Oliva et Farraill. L’amiral Ribell a sa place marquée parmi nos grands marins. Parmi les médecins, il faut retenir le professeur Bonafos, les docteurs Jean et Paul Massot; le premier prit part à la campagne de Russie avec la Grande Armée; le second fut sénateur et se distingua comme philanthrope. Dans les lettres brillèrent le publiciste et poète Carbonell, le poète et érudit Joseph Tastu, dont le nom ne saurait être séparé de celui de sa femme, l'illustre Amable. Les chansons de Joseph Sirven méritèrent les louanges de Béranger. A la fin du x1x° siècle, le maître de la langue locale fut Albert Saisset, l’humoriste si aimé du public, sous le pseudonyme de Oun Tal. Peu de vogues ont été d'aussi bon aloi que celle des Catalanades dont Saisset enrichit la littérature roussillonnaise. L’on “chante encore ou l’on débite volontiers ces pièces dont la verve comique jaillit de la meilleure et de la plus pure des sources, l'observation.