‹ Histoire de Royaumont (volume 2)Chapitre 105 sur 288 · LIVRE TROISIEUE · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEUE

Le passant qui entrait à certaines heures de l'année 1241 dans l'église de Royaumont, et s'arrêlait à la double grille en fer * qui séparait la nef du chœur, remarquait une modification accidentelle dans la prière des religieux. Tous les jours, les moines de Royaumont, en l'année 1241, disaient un Pater ^ un Veni Creator^ et une oraison, à l'intention de quelques captifs dont ils sollicitaient la délivrance. Les convers remplaçaient le Vent Creator et Toraison par un Miserere ; et chaque semaine, une messe était célébrée, à la même intention, par les chantres de Tabbaye *. Ces prières furent continuées, d'après la prescription du chapitre général de Citeaux ^, pendant Tannée 1242. Voici la raison de ces prières momentanées. Ce n'était pas le dogme de l'inaction et de la contemplation stérile qui devait présider aux premiers jours de Tabbaye définitivement constituée. Il est impossible de ne pas tou. cher aux longs démêlés de l'empereur Frédéric II avec la papauté, parce qu'ils intéressent à la fois le règne de saint Louis et l'abbaye de Royaumont; mais il devient malaisé de s*en exprimer, au milieu des' épreuves si grandes réservées, de notre temps, à la cour romaine. Mous trouvons étrange aujourd'hui ces luttes prolongées des Empereurs et des papes voulant reconstituer à leur profit, les uns, une certaine universalité d'influence temporelle qui semblait l'apanage de la ville de Rome, les autres la domination des Césars qu'ils croyaient devoir retrouver dans le titre impérial. Ëtait-il opportun que les papes se jetlassent dans la politique ? Le prestige de l'autorisé religieuse ne devait-il pas s'y amoindrir? Aous n'avons pas mission de décider ces délicates questions, dans cet ou-

* Cette grille, dont le dessin paraissait commun, s'il faut en croire Millin, était d'un travail superbe pour la serrurerie ; elle portait, dans dos médaillons, le sceptre, la main de justice, les clous et la couronne d'épines.

' Dom Marténe, Thesaur, Anecdotf iv, p. 1375-1576; dom Bouquet, xii, 73, 764.

^Dom Marlène, iàid.

vrage de paisible exposition historique. Mais on ne pourrait rien entendre à renchalnement des faits de cette époque, si L'on perdait de vue la part que Tesprit du temps avait faite aux pontifes de Rome dans les affaires euroropécnnes ; il y avait eu, un moment, où une sorte de droit public, issu des idées de foi, avait accordé aux papes, sur les souverainetés temporelles, une véritable omnipotence; mais déjà, au treizième siècle, après Innocent III, l'opinion qui servait de base à ce droit public, était bien affaiblie, et le terrain de Grégoire IX n'était plus le terrain dlnnocenl III, quoiqu'ils ne fussent séparés que par HonoriuslII. La lu lie de suprématie ou de prépondérance était engagée, ou du moins chacun crut avoir des griefs à articuler contre la puissance adverse ; mais il est certain que Frédéric 11 avait manqué de parole, pendant plus de douze ans, depuis 1215, relativement à la convention dépasser en Orient pour délivrer la Terre sainte ; il avait promis d'aller combattre le sultan d' Egypte, et de rendre la Palestine aux chrétiens. La nécessité de lui rappeler cet engagement solennel, et la nomination aux évéchés du royaume de Sicile, dans lequel l'Empereur voulait conserver de l'influence, contribuèrent à tendre la situation. Grégoire IX crut devoir employer les armes spirituelles et lancer sa première excommunication contre Frédéric II, le 27 septembre 1227. Notre sujet n'exige point de raconter ici les diverses péripéties, fort émouvantes d'ailleurs, de la longue bataille qui se déclara et se poursuivit entre le pape et TEmpcreur. Elle ne nous intéresse, dans cette histoirr spéciale, que par le dénomment tragique qui provoqua une vive et légitime émotion à Tabbaye de Royaumont on 1241 et 1242; ce fut Tobjet des prières inusitées qu^on prescrivit, a cette époque, dans tout l'ordre cistercien. Des abbés appartenant à l'ordre se trouvèrent tristement mêlés aux derniers incidents de la querelle. Grégoire IX et Frédéric II mirent dans la lutte leur

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puissance de volonté et leur talent respectif, en sorte que les proportions en furent grandes, et la prolongation douloureuse ; l'Europe les regardait tous deux comme de grands princes ; si le Pontife était vénéré pour ses mœurs exemplaires, son érudition et ses vues politiques, le petit-fils de Barberousse exerçait du prestige par des qualités) non moins brillantes * ; toutefois ces deux hommes différaient par l'âge, le caractère et la moralité ; et dans Jeur antagonisme , c'était le saint empire d'Allemagne, type du monde féodal, qui se trouva en présence du saint empire romain : Gibelins du côté des impériaux. Guelfes du côté du pape. Le pape avait fini par déclarer l'Empereur déchu et les sujets déliés du serment de fidélité ; mais sur Piniervention de Léopold, duc d'Autriche, Frédéric avait reçu]rabsolution le 28 août 1230. La mésintelligence ne cessa pas ; et, elle aboutissait, neuf ans après, à une nouvelle excommunication. Grégoire IX ayant de nouveau prononcé la déchéance de Frédéric, lui cherchait en 1239 un [successeur dans toute l'Europe; il proposa l'empire au comte d'Artois, frère de saint Louis ; mais saint Louis refusa pour son frère, et resta dans une neutralité indépendante. Enfin, l'idée de réunir un concile général, qui terminât par un arrêt souverain la querelle del'Empereur et du pape, avait fini par s'emparer de l'opinion publique, à la cour romaine comme en France. Grégoire IX convoqua ce concile à Rome, et dans la première heure Frédéric Il était d'avis de s'en rapporter à la décision de l'Église assemblée; mais il finit par redouter l'influence pontificale dans une assemblée ecclésiastique ; et tandis que Grégoire IX donnait avis qu'on se rendit à Rome pour cet objet, Frédéric II s'apprêta à empêcher par les armes la réunion du concile.

* 4 L'étude attentive du caractère de Frédéric II, dit son moderne et récent Iiîstorien, M. Uuillard-Bréholles, nous montre une intelligence d'élite unie ft une conscience pervertie. »

Ce fut Toccasion de grands désastres ; une rencontre eut lieu en mer le 3 mai 1 241 ; les Impériaux, montés sur vingt galères pisanes, réunies aux vaisseaux de l'Empire, attaquèrent les archevêques, évéques, abbés de la chrétienté, se rendant à Rome sur des flottes génoises et provençales; supérieurs en nombre, les Impériaux furent vainqueurs, on amena prisonniers une foule d'abbés, d'ambassadeurs, de députés, de procureurs de ville; il y eut un grand butin d'argent, de mitres et d'or. Plusieurs prisonniers furent jetés à la mer, la corde au cou. Parmi les prisonniers se trouvaient deux abbés de Tordre des cisterciens. C'est pourquoi le chapitre général aurait ordonné des prières à Royaumont et dans toutes les autres abbayes.

Lorsque ces détails furent connus en Finance, Louis IX s'empressa de faire entendre ses plaintes et de réclamer la mise en liberté des ecclésiastiques français. Frédéric ayant refusé de rendre les prisonniers et s étant contenté, pour sembler accorder quelque satisfaction au roi, de les tirer d'une prison pour les réunir dans une prison nouvelle, le jeune roi de France envoya à l'Empereur un second message, sur un ton qui fit réfléchir «c l'impériale prudence » : c< Voilà qu'il faut nous étonner grandement, lui écrivait-il ; nous sommes émus et non sans raison. Sans qu'aucun sujet ni prétexte d'offense vous y ait invité, vous avez fait saisir sur mer les prélats de notre royaume qui se rendaient prés du siège apostolique, auquel ils sont liés autant par la foi que par l'obéissance, dont ils ne peuvent rejeter les commandements, et vous les retenez en prison... Nous considérons leur détention comme une injure faile à nous-méme. Que votre ira[)ériak* prudence y réfléchisse donc * » — Ce langage fut compris ;

^Pctri de Vineis, EpUt.. 1. i, c, xii, p. 114. — Guill. de Nangis, p. 3ôâ- 533. — Uaynaldus, an lït(, ait. 76. — Ryinej\ Fardera, t. I. p. r«5. — Félix Faurc, de Villoncuvc-Trans, dans leur Uiitoire lie utinl IjtmU, t. 1,

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