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les oblats qui semblent installer leur pieux quartiergénéral à Royaumont, ne feront- ils pas bien de consolider leurs avant-postes au Canada, dans l'Amérique du Nord, dans les archipels de TOcéanie, pour prémunir des races neuves contre un mal qui étiole notre Occident ? La doctrine religieuse réalise un équilibre et une pondération qu'on ne veut malheureusement pas comprendre.
C'est le christianisme qui a mis dans le monde le principe de l'individualité ; c'est Jésus-Christ qui a révélé le sentiment d'une certaine souveraineté du moi humain, d'une certaine dignité, d'une certaine inviolabilité du moi humain. Que sert de gagner le monde entier et ses richesses, si on perd et aliène son (Une? a dit Jésus-Christ? Avant Jésus-Christ, l'individu se perdait dans l'absorption nationale. Mais, qui est venu poser le principe de l'individualité et de l'inviolabilité de la conscience humaine, si ce n'est le Christ? Cette innovation divine fut introduite dans le monde, quand Jésus, interrogé devant une pièce de monnaie, pour savoir s'il fallait payer le tribut, répondit : Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu. Ce jour-là, le spirituel était distingué du temporel, et la conscience de chacun était déclarée un sanctuaire inviolable, dont nul, ni société, ni gouvernement, n'ont le droit de forcer les portes.
Toutefois, l'œuvre u'était qu'à moitié entreprise; ce n'était qu'une face de la question ; et, après avoir créé le sentiment de la dignité et de la ])ersonnalité
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humaine, il fallait tracer ses limites et empêcher ses écarts. On fût tombé d'un excès dans un autre si, en dégageant l'individualité, on l'eût abandonnée à ellemême pour dégénérer en individualisme, ou isolement égoïste de chacun en soi. Voilà pourquoi le christianisme présente perpétuellement deux efforts perpétuels el parallèles ; il nous soulève de la terre, il nous élève au sentiment de notre haule personnalité, et d'autre part, il nous révèle que nous faisons partie d'un univers moral, où s'offrent pour nous à tout instant, des règles, des contre-poids, des dépendances et des appuis. Il nous empêche de nous persuader qu'il ne nous manque rien en lumière, en force, en courage, en vertu, en science, en habileté, en sainteté. II nous fait sentir que nous avons besoin, à toute époque de la vie, quel que soit notre rang et notre caractère, de conseils, d'appui du dehors ; qu'il nous est impossible de marcher longtemps seuls, sans trébucher, dans la plénitude et l'indépendance de notre moi. Et quand, en effet, l'homme fait des sottises dans sa vie, ou se livre à des erreurs, c'est qu'il n'a voulu prendre conseil que de lui-même. L'humanité appelle cela des coups de tête ou des hallucinations.
On n'a pas assez admiré ce qu'il y a de remarquable dans l'économie et dans l'ordonnance des doctrines religieuses. Interrogez-les sur le redoutable problème de l'origine du mal ; elles vous répondront que le mal primitivement n'était pas dans l'homme, mais qu'il vint du dehors^ comme la sollicitation au
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mal venait du dehors par le tentateur, de même que plus tard la rédemption du genre humain s'est accomplie, non par une vertu résidant dans l'homme lui-même, mais par un fait extérieur, par la croix,' par les épines, par les sanglots du Calvaire, par l'agonie de Gethsémarii. L'extériorité de la grâce et des sacrements forme le complément de cette vaste et belle doctrine qui combat l'infatuité humaine, met un contre-poids à l'exaltation de l'individualité, et, pour empêcher l'inerte concentration de l'individu en soi-même, lui rappelle sans cesse que, pour trouver guéxison et force, infaillibilité, conseil et sagesse, il faut les chercher en dehors du moi.
Le dernier effort de la suffisance humaine, représenté par Kant, Hegel et Proudhon, vient d'aboutir à la tentative de créer la morale en se passant de Dieu. Trouver en soi les principes de lamorale, les y trouver complets, de manière à pouvoir édifier tout l'ordre social, était justement ce qu'il fallait à cette nuance du positivisme, pour laquelle Dieu n'est qu'un mouvement subjectif de la pensée, une hypothèse (Littré). C'est le moyen, pour les uns, de se passer do l'absolu, qui est le nom philosophique de Dieu ; c'est pour les autres l'occasion de constituer en morale l'autonomie laïque de la conscience, et de la débarrasser dos entraves sacerdotales. Qu'a dit Proudhon? Il a placé la justice ou la morale dans la « faculté qu'a thommede sentir sa dignité. »
C'est à tous les amis du bien qu'il appartient de conjurer l'invasion do ces doctrines subtiles, mais
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grosses d'erreurs, de désastres et de 'perturbations publiques et privées. On a plus d'une fois montré, par l'histoire et par la logique, l'insuffisance du sentiment païen de la dignité personnelle ; mais on doit s'efforcer de faire sentir cette insuffisance par des arguments intelligibles et populaires. « Ce sentiment de la dignité, dit un docte écrivain, n'engendra-t-il pas, au point de vue historique, toutes sortes de violences, ne livra-t-il pas la société à l'anarchie? n'avait-il pas pour résultat nécessaire d'encourager toutes lesambitions? ne produisit-il pas le triumvirat, le césarisme et l'empire, sans empêcher avec cela aucun des effets qu'il semble avoir eu pour but principal de contredire, par exemple, la dégradation et le mépris de soi-même? C'est au plus beau temps du sentiment de la dignité humaine que l'école des cyniques acquit son plus grand développement, et tandis que la fierté des stoïciens ne fut trop souvent qu'un sentiment en l'air, un thème à déclamation : « ntpueris jjlaceas et declamatio fias^ » il est certain que l'école des disciples de Diogène eut une large et profonde influence sur les mœurs générales. La dignité, du reste, chez les Romains, était un privilège du patriciat. Les clients, les esclaves, les affranchis, les privilèges du foyer et du forum, le gouvernement politique, l'administration des provinces, tout cela donnait au chef d'une grande maison une importance qui l'exaltait à ses propres yeux et créait en lui un sentiment de grandeur vraiment puissant. La rivalité entre les diverses classes fit que les plébéiens cher-
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chèrcnt à égaler par le talent les patriciens : tous ceux qui se sentaient du génie, ou même seulement (le Taudace, se croyaient appelés à gouverner le monde. Ce sentiment de la dignité personnelle créa la plus orgueilleuse et la plus impérieuse des aristocraties; tout ce qui n'avait ni naissance, ni richesse, ni talent, n'était compté pour rien, la vie n'avait aucun prix. Enfin, ce sentiment de la dignité humaine se confondant de plus en plus avec l'orgueil, mena la société aux bords de l'abîme, et ce fut une nécessité de réagir par l'humilité chrétienne. » (L'abbé Langeron.)
C'est surtout l'insuffisance logique de la morale prétendue indépendante, qui est plus frappante encore que son insuffisance historique. On aura la morale, le devoir, on le suppose, par l'idée de la dignité humaine. Et certes les positivistes, qui parlent avec dédain de la métaphysique , qui ont en horreur les notions conceptualistes et ontologiques, qui n'ont foi qu'au particulier et au concret, tombent ici dans des subtilités psychologiques qui, pratiquement, aboutiraient à un guet-apens. Que l'on s'exclame devant la brutale franchise de la morale indépendante^ soit! On reconnaît volontiers qu'il y a une audace sauvage dans sa formule : c( Il se peut que tout ce qu'on raconte de l'essence de Dieu et du monde surnaturel soit vrai : qu'en puisje certainement savoir? Rien. Sur quoi fondé, puis-jo le nier? Sur rien encore. Il se peut qu'au fond de mon cœur palpite un secret désir de survivance.
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témoignage d'une destinée ultérieure : je ne me donnerai la peine ni de le vérifier ni de le combattre. Je m'installe à côté de la croyance et lui passe, jusqu'à nouvel ordre, toutes ses fantaisies. Ma critique se refuse à entrer dans les régions de l'absolu. Aujourd'hui l'âme religieuse ne part pas de l'hypothèse que l'idée de Dieu soit indispensable à la morale... 11 faut prouver à ces gens infatués de leur immortalité que la justice se suffit à elle-même, et que si la justice se suffit, la vie présente se suffit aussi et n'a pas besoin d'une prolongation dans l'éternité. » (Proudhon.) Mais après ces énormités de langage qui plaisent aux enfants terribles de la révolution , la question n'a pas fait un pas ; car il faut qu'on nous montre , avec cette prétendue critique supérieure de la raison expérimentale, des bases périeuses pour la morale humaine. Les jeux de mots peuvent-ils tenir lieu de principes et de logique? Qu'on veuille remarquer comment, avec cette franchise sauvage des mots, on nous enferme dans un cercle ténébreux d'ambiguïté. Est-ce la dignité de l'homme qui vient de sa qualité morale et de sa supériorité morale? est-ce sa morale qui vient de sa dignité? Proudhon aurait dû être clair là-dessus. Admettons que l'homme n'est pas moral parce qu'il est digne, mais qu'il est digne parce qu'il est moral. Soit; l'honneur de l'homme, sa gloire, sa supériorité, proviennent de ce qu'il a le sentiment du devoir, la connaissance du bien, et qu'il s'élève dans sa vie audessus des lois de l'intérêt, au-dessus même des lois
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de riiitéret bien entendu ; il est plus que prévoyant et sage, il est vertueux et juste : là est sa dignité. Mais quand on dit simplement: la justice est la faculté qu'a rhomme de sentir sa dignité, il est clair qu'il ne s'agit que du sentiment de l'honneur ou de la fierté; or Ton doit prendre garde, avec un judicieux apologiste, qu'il est absolument impossible d'édifier un système demorale sur cette unique base. Sans doute l'école moderne qui professe l'abstention envers Dieu, prétend établir la morale sans sortir de l'homme; mais si c'est précisément son caractère d'appartenir à un ordre supérieur qui fait la dignité de l'homme, pourquoi s'opiniatrer à tout renfermer dans le moi ? Déception amère et tromperie ! La morale indépendante croit, dans son système, grandir le moi en l'isolant, elle le rapetisse; elle croit l'élever, elle le rabaisse. Le moi humain a deux pôles, deux côtés, le pôle inférieur et le pôle supérieur, le côté contingent et le côté tourné vers l'absolu ; en le comprimant de haut en bas, ajoute Tabbé Langcron, vous l'élouffez. « Si quelqu'un me persuadait un jour que le vrai n'est qu'une vue de mou esprit et non quelque chose qui est hors de lui, avant lui, qui sera après lui, qui est Dieu, que le vrai est ma chost», qu'il commence et finit avec moi, que le trouble délicieux où me jette sa présence n'est qu'une sensation individuelle, et l'assentiment que lui donne ma raison un caprice, que le vrai n'est pas plus que moi, n'est que moi, de même qu'on arrête avec le doigt le mouvement d'une montre, de même
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celui-là arrêterait en moi la vie morale à l'instant. Je plaindrais Thomme qui, cédant au puéril orgueil de regarder le vrai comme une création de son esprit, échangerait contre cette grossière illusion la douce et glorieuse dépendance dans laquelle nous sommes par rapport au vrai; il réduirait sa raison à un instinct moins sûr que celui des animaux. » (Nisard, Études sur les historiens romains.)
Tel est donc le vaste champ dans lequel ont à travailler les nouveaux apôtres. La pensée libre nous a conduits à chercher la justice ou le principe de la morale dans le moi. Faisons touch'er du doigt que le moi ne donnera que l'instabilité^ le doute. Et que sera-ce, si de la morale individuelle on passe à la morale sociale : comment organiser la morale sans Dieu, s'il n'y avait que les instincts absolutistes du moi? Sans doute par la réflexion, par la computation de nos forces et de celles de nos semblables, on comprend qu'on puisse arriver à l'idée d'un pacte d'alliance et d'un système de concessions mutuelles avec ses voisins; mais est-ce là la véritable notion de la justice ? ne s'enferme-t-on pas dans la sphère de l'intérêt bien entendu? La conception de la justice réciproque ne doit-elle pas être scellée de l'inviolabilité, et consacrée par la sainteté du droit? Jamais on n'arrivera à une notion satisfaisante de la morale sociale et de la justice, si l'on ne sort du fait pour entrer dans l'idée et reconnaître quelque chose au-dessus du moi. Ne voit-on pas que pour établir l'égalité de droit entre l'homme et l'homme,
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il faut de toute nécessité recourir à un tiers, à un tiers réel et vivant, Dieu, ou bien à un tiers abstractif, mais toujours réel et supérieur, le droit, la justice, le bien. Tordre, la raison des choses? Si les hommes sont semblables par leur nature , si leur esisence est identique, il n'en est pas de même du moi; l'identité n'atteint pas le moi, le moi en tant que moi se pose inévitablement supérieur à tout. On nous dit que l'homme sent sa dignité danâ son semblable, et que chacun vit dans autrui. Cela n'a pas lieu toujours. Il y a des êtres pour qui la pitié et la charité existent en face des souffrances d'autrui ; mais on voit plus d'une fois le contraire.
Il est de la simple franchise d'avouer qu'entre l'homme et l'homme il n'y a que la force ou le droit, et qu'il est impossible d'établir un tiers en chair et en os. La force n'est pas la garantie du droit, puisque le droit est une réaction contre la force. Le droit n'a d'autre sauvegarde que lui-même; la justice éternelle est garantie par la conscience. Rappelons sans cesse aux générations nouvelles que c'est le double caractère de la justice, (Pare supérieure au moi, qui la porte en lui. L'homme cache, au sein de sa contingence, l'absolu, un absolu réel, vivant, puissant. Dieu. Dieu est dans l'homme, il le possède ; de la le droit avec son cachet divin, de là la morale, la vertu et la justice. C'esllà un fait de psychologie et d'histoire, un fait d'expérience et de raison. Dieu est après la science, comme il est avant Thistoire (l'abbé Langeron). Et que si l'on sortait de cette
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doctrine pour consacrer la souveraineté absolue du moi humain, il ne faudrait plus parler de justice, de droit et de morale; mais, dans le naufrage de toute idée de morale absolue, il ne resterait qu'un système d'hygiène de Tâme, par lequel l'homme apprendrait à discipliner les diverses passions de son être sous le joug d'une unité centrale, et à coordonner ses actes de chaque jour en vue d'un certain bonheur et d'une certaine gloire de la vie. II faudrait renoncer à toute idée de morale fondée sur le bien et sur la justice.
La raison donc à donner à nos industriels qui s'étonnent de voir s'enrôler tant d'existences dans les rangs ecclésiastiques et dans les sociétés de missionnaires, la voilà : c'est qu'en exagérant le moi humain, la suffisance du moi, on conduirait l'humanité aux abîmes, et il faut protester, il faut indiquer d'au très routes aux intelligences. Le nouveau Royaumont se bornerait à dire aux nouvelles générations, qu'il est faux que l'homme soit au-dessus de tout et que rien ne soit au-dessus de Thomme; qu'il est faux qu'avec la souveraineté du moi humain, on puisse constituer une morale, une science du devoir, parce que, s'il y
a une morale, elle ne peut être que l'absolu pour la volonté, comme la logique est l'absolu par rapport à l'intelligence, parce qu'enfin s'il n'y a rien au-dessus de l'homme, l'homme n'est plus responsable qu'envers lui-même, ce qui rend toute morale impossible... le nouveau Royaumont ne dirait que cela : c'est assez pour sa raison d'être.