‹ Histoire de Royaumont (volume 2)Chapitre 12 sur 288 · L INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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La libre pensée aggrave les exagérations de notre époque en portant son exclusivisme jusque dans Tordre historique. Logiquement et d'instinct, elle dédaigne de s'appuyer sur le passé , prétendant refaire de toutes pièces, et par sa seule énergie, l'édifice universel, l'édifice de la morale, les codes, les mœurs, les institutions. Quelle insoutenable aberration, et quel manque de tempérance ! S'il y a une tempérance du corps qui contient leS appétits dans une borne qu'il est toujours funeste de franchir, n'y aura-t-il pas une tempérance pour l'intelligence? Lorsque notre siècle jette ses négations brutales au catholicisme et prétend éliminer tout ce qui n'entre pas dans le cadre de ses procédés de démonstration ou d'expérimentation, on peut affirmer qu'avec la prétention de tout élucider et d'avoir plus de finesse intellectuelle que toutes les générations antérieures, une si prodigieuse outrecuidance viole la tempérance essentielle de l'esprit. Nous ne sommes, quoi que nous fassions, qu'une résultante; notre présent est toujours composé de passé, et nous ne travaillons que sur les données de ceux qui nous ont précédés.

Il n'est pas nécessaire, pour être original et créateur, de renier les siècles, de blasphémer l'activité de nos aïeux et de nous donner une base de néant. Seul, le créateur et l'organisateur des mondes peut passer du néant à quelque chose. Pour nous, faibles humains, le vrai complet se trouve dans l'alliance delà tradition et de l'innovation. La renaissance de Royaumont signifie et personnifie cette alliance. El

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Ton se plait à mesurer d'avance la part féconde des oblats, dans l'œuvre de l'appréciation sage des forces de l'esprit humain et dans l'éducation des nouvelles générations à cet égard. C'est que, de toutes les manières par lesquelles on classifie l'espèce humaine, il faut en revenir à celle-ci : 1* qu'il y a dans le monde les esprits sans culture, sans instruction, ainsi que les jugements faibles, et les esprits faux ou de travers; 2** qu'il y a les classes instruites, les personnes savantes et distinguées, les esprits naturellement droits, les jugements équilibrés et sains. Or, chose vremarquable, la discipline et la méthode de direction et de déférence, inaugurée par le principe catholique, «e trouve peut-être plus nécessaire aux classes éclairées et aux hommes intelligents : pourquoi? C'est que, dans l'état des sociétés nouvelles , les hommes éclairés, entraînés fatalement dans le tourbillon de l'industrie et des affaires, n'ont pas matériellement le temps dépenser à ce qui est d'un autre ordre que les intérêtsindustriels et transitoires. On a beau être des classes savantes, on est de la classe ignorante par quelque endroit. Donc, c'est aux gens instruits qu'il faut surtout la méthode catholique, l'auxiliaire du dehors. Comme l'idée religieuse est nécessaire à tous, comme elle entraîne des devoirs de charité, de piété, de moralité qui s'imposent à tous, donc il faut surtout aux classes savantes et raisonnantes, la vérité religieuse, toute préparée^ tonte condensée^ toute formulée par le catholicisme ; et il est faux qu'il faille partir du principe de la souveraineté absolue

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du moi, de sa compétence et de sa suffisance indéfinie.

Il n'y a pas du reste d'esprits forts et d'hommes d'intelligence qui tiennent: il y aura un redoutable écueil à vouloir rester en face de ses seules idées, de SCS appétits, de ses intérêts, de ses passions, de son jugement personnel ; le jugement, ah ! l'inappétence des jugements de l'homme abandonné à lui seul, la difficulté de trouver dans un homme isolé, un jugement parfait, solide, sain, tempéré, n'excédant pas dans un sens ou dans un autre, cette difficulté de rencontrer les jugements parfaitement droits, équilibrés, les hommes à bon sens, à sens commun, même parmi les penseurs de génie, sera toujours la justification éclatante du catholicisme, qui dit à l'homme : « Ne jugez pas seul, défiez-vous de vos opinions et impressions solitaires, corrigez vos manières de voir exclusives en les contrôlant par les idées d'un autre. » Un historien de ce siècle, donnant à la pensée d'un Père de l'Église une forme bizarre, disait un mot original: «Il serait bien facile de se décider, si la vérité était toujours blanche et l'erreur toujours noire, mais il est bien des cas où la vérité est grise. » C'est dans ces conditions (juc se pose le problème de la vie, même pour les esprits cultivés; il faut souvent, pour l'application des cas particuliers, chercher le parti du vrai, du délicat, de rhoiuiéle, du convenable et du juste, non |)oinldaus le blanc ou le noir, mais dans une nuance voilée, subtile, difficile ù saisir. Il n'est pas toujours

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facile d'avoir le sens commun. Est-ce qu'il n'y a pas, pour tous, le monde desdéfauln^ le cortège des défectuosités personnelles, les obscurités qu'engendrent des passions qui tiennent au cœur? est-ce qu'il n'y a pas les maladies du caractère, l'influence du physique sur les dispositions journalières, l'empire des saisons sur le moral, et aussi cetle condition d'être incomplet, si parfait que l'on soit, et en vertu de quoi on a toujours à profiter de l'intervention officieuse et sympathique d'un tiers?

Ainsi, par l'idée de la nécessite du fait psychologique interne de l'infusion divine et expresse de la . souveraineté du droit en nous, on est amené logiquement à la conception de la nécessité du fait complémentaire de la révélation divine externe de la loi morale et suprême de l'homme, historiquement manifestée à l'homme, tout à la fois pour le contenir et pour lui venir en aide. La fausseté du principe de la souveraineté absolue du moi , par lequel on prétendai t que nous pouvons nous suffire intellectuellement, moralement, religieusement, appelle comme correctif un fait général dominant l'humanité, tout à fait extrinsèque à l'homme et d'ordre divin, venant suppléer à notre insuffisance individuelle pour la constitution de la morale, du devoir, et pour la solution intégrale du sens de nos destinées. Du besoin donc d'avouer la nécessité d'une base Solide à la morale, au besoin de reconnaître indispensable l'établissement divin d'un vaste système de traditions religieuses, en tant que milieu ambiant et éducateur de l'huma-

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nité, il n'y a qu'un pas. C'est le catholicisme qui le fait, ce pas, parce qu'il est la synthèse de toutes les défaillances de l'homme et de toutes les démonstrations libérales et miséricordieuses de Dieu.

Après avoir considéré le dix-neuvième siècle du côté des formules qui expriment le plus énergiquement ses tendances générales, il ne serait pas déplacé de pénétrer par l'analyse et par les détails dans le cœur de notre époque, afin de mieux saisir l'opportunité qui se trouve à concentrer les efforts de toutes les âmes généreuses dans l'œuvre du spiritualisme et du salut spirituel du monde. Mais ce serait entreprendre l'immensité. On ose, de nos jours, parler d'athéisme ; il y en a qui, à force de vouloir élargir Dieu, comme Diderot, se disent athées ; l'athéisme et le matérialisme font même le procès aux spiritualistesetaux croyants. Quand on ne croit pas en Dieu (si cela est possible), c'est, comme on l'a dit, un luxe de s'en vanter ; ajoutons que c'est une excentricité sans nom de venir faire ostentation du néant jusque sur la pierre tumulaire. La vue d'un groupe d'hommes attirés à Royaumont par Tidée religieuse sera un spectacle plus consolant qui détournera de nos folies sociales. Est-ce bien sûr qu'on ne croit pas en Dieu, puisque au dire des plus robustes indépendants de ce temps-ci, l'esprit le plus décidé a, sur cet article, bien des reviremenls? ,

On nes'arrélcra pas ici aux diverses questions que la science malérialislc et le naturalisme chercheul à résoudre, avec une audace de négation qui Irouhle

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les âmes. On sait que les plus importantes de ces questions sont celles des naissances spontanées, de la transformation des forces, et de la non-existence des causes finales. Royaumontsera pour le vieux bon sens du catholicisme et de la France ; car nous ne pensons pas que MM. les oblats cherchent jamais à persuader à personne la théorie de ce fameux grain de sable primitif de nos matérialistes (lesquels ne croient plus qu'à la molécule physico-chimique), qui soi-disant prend vie de lui-même, qui s'organise, c'est-à-dire qui va digérer ; qui devient un individu ou un être indivis, de fragment divisible qu'il était ; qui prend sexe, et se fait mâle ou femelle, et enfin qui mourra.Royaumont, nous en sommes sûr, n'admettra pas le changement des espèces j auquel le matérialisme est acculé pour nier la création tout aristocratique de l'homme et affirmer que celui-ci est venu tout bonnement comme un simple animal. Un beau jour, il y a quelque cent mille ans de cela, le temps ne fait rien à la logique, un beau jour, un singe entre autres se mit à compter : deux et deux font quatre : il était devenu un homme !

On peut, avec non moins de confiance, assurer que les oblats auront des doctrines différentes de celle de la transformation des forces, en honneur aujourd'hui. La transformation des forces tend à supprimer les âmes. MM. les oblats ne veulent que transformer ces dernières : leur transformation porte non sur les forces, mais sur les âmes.

Si les matérialistes aiment mieux dire Éther, au-

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quel ils donnent les semblants de Dieu, les oblals préfèrent le mot Dieu dans sa simplicité et sa vérité. Tandis que les matérialistes disent que tout est dans rÉther, se fait par TÉther, et que rien n'est sans TÉther, que personne n'a ni vu ni senti, les oblats, peu avides de ces hypothèses, s'en tiennent au grand nom que l'univers annonce et bégaye. Oui, il nous faut un Royaumont nouveau! Ne viendrait-on pas nous insinuer que la chaleur se transforme en mouvements, calculés par calories et par kilogrammètres ; que les forces physiques se transforment en forces chimiques, et celles-ci en forces vitales? ne faudrait-il pas dévorer que toutes ces forces ascendantes ne seraient que l'éther transformant et transformé, et que la vie organique ne serait que la transformation de la chaleur, de la lumière et de Télectricité? ne faudrait-il pas ensuite dévorer la transformation d'un cristal en une cellule, celle de la cellule en un corps d'homme vivant et digérant, enfin la transformation de la digestion en pensée, par le phosphore digéré? n'en serions-nous pas enlin réduits à mesurer à la quantité du phosphore cérébral le degré d'actîVité et de production intellectuelle? (Voy. un article spirituel et sensé du docteur Sales-Girons, Revue médicale du 15 février 1867.)

La haute moralité qui ressort de l'histoire des anciens couvents, c'est le contraste qu'ils offrirent, dans leurs beaux jours, entre les richesses territoriales dont la communauté disposait, et la vie dure, volontairement pénitente, que menait chaque membre du

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monastère. De tels spectacles sont toujours salutaires à rappeler, surtout dans notre époque si éprise de ce qui tient au bien-être et aux comiAodités de la vie. Tandis que Royaumont étincelait de richesse architecturale, dans sa basilique, dans son cloître, dans sa salle capitulaire, dans son réfectoire gothique, la cellule du moine, parfaitement délabrée, était d'une sainte poésie, d'une sainte éloquence, d'une sainte étrangeté. Nous parlons principalement des premiers âges de notre abbaye bernardine, avant les éclipses, avant les décadences. Est-il jamais inutile, dans une nation, de contenir par l'exemple et par le rayonnement d'une communicative influence, tant de sujets amollis, efféminés, qui glissent si facilement sur la pente des raffinements industriels? L'industrie est bonne et utile, hatons-nous de le proclamer ; mais recueil serait de l'exalter outre mesure et d'attacher trop d'importance à certains perfectionnements. Il en est qui pensent que la seule chose nécessaire est la noblesse morale et intellectuelle, et que les superfluités de la civilisation matérielle y contribuent pour assez peit de chose; ils croient même, ce qui semble un paradoxe, que le progrès de l'industrie n'est nullement parallèle, dans l'histoire, à celui de l'art et delà vraie civilisation, puisque, disent-ils, les deux sociétés où l'art s'est élevé à la plus grande hauteur, la Grèce antique et l'Italie de la Renaissance, sont restées étrangères aux raffinements industriels (M. Renan). Or, rien de plus utile que des existences mortifiées passées à l'ombre d'un cloître splendide.

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Nous fûmes mêlé, Dieu le voulant, lors d'un voyage en Angleterre, en 1848, au retour spirituel du chef d'un collège anglican vers le catholicisme. Le révérend vint reprendre à Paris nos causeries interrompues; et une visite au R. P. de Ravignan achevait la détermination du docte fellow d'Oxford. Tandis que la grâce d'en haut agissait sur notre cher étranger, il est indubitable qu'il fut frappé de l'aspect de la chambre habitée par l'illustre solitaire. Il arriva à notre néophyte d'outre-Manche, que la vue du domicile et du mobilier de M. de Ravignan, de l'exmagistrat de la cour royale, du gentilhomme qui avait préféré aux élégances mondaines une cellule de moine, lui fit l'impression d'une triomphante ot irrésistible théologie. C'était au milieu de la chambre, qui comptait à peine quelques pieds en long et en largo, et dont toutes les murailles étaient froides et nues, une table rase en bois blanc grossièrement badigeonnée en rouge et en noir ; en arrière de cet étrange bureau et à la portée de la main, une bibliothèque plus étrange encore : sur deux planches brutes attachées au mur, cfnq ou six livres et quelques cartons; une statuette en plâtre et un chandelier en cuivre pour garniture de cheminée ; l'indispensable prie-Dieu, avec le crucifix, un reliquaire et deux petites images; trois chaises en paille. Le lit était relégué dans l'antichambre ; c'était une simple coucheltc en for, qui se pliait chaque matin ot se roulait dans un angle derrière un vieux paravent. N'olail-co pas une dos voies par où s'exerçiùl

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I9 multiple et bienfaisante influence du P. de Ravignan? Un ancien ambassadeur, un ancien ministre^ esprit fort dans ses idées, n'éprouva-l-il pas un jour, dans une visite au saint religieux de la rue de Sèvres, ce que ressentit notre néophyte anglais? Il y a de la lumière dans une noble vie, mais de cette lumière qui touche, qui frappe à la porte de nos âmes.

On indiquerait comme raison de s'attacher aux annales de Royaumont, à défaut d'autres, celle de l'exemple de vie municipale et de régime municipal, que la vie interne du monastère donnait aux populations environnantes. De notre temps, la commune a grandi en attributions, depuis le Jour où un ministre éminent (M. Guizot) demanda qu'on essayât de composer les conseils municipaux parla voie de l'élection. Les premiers temps, on eut des résultats défectueux; c'était prévu. Mais quels progrès ne se sont pas accomplis ! On a fini par laisser la commune s'administrer elle-même, traiter elle-même les questions qui antérieurement étaient du domaine exclusif du sous-préfet, du préfet, ou du ministre. I^a vie communale s'est produite au sein du canton, au sein du département; et on ne peut disconvenir que l'administration ne fonctionne d'une façon bien entendue, avec les éléments de l'élection locale et populaire.

Royaumont, petite république chrétienne, indépendante, au sein de l'agglomération qui l'entourait, présentait aux peuples cet idéal de vie municipale, combinée avec le maintien de l'unité de la France,

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