‹ Histoire de Royaumont (volume 2)Chapitre 111 sur 288 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

avait passé à nos soldats S et rien ne devait résister à notre bravoure. L'intrépidité de Henri III, de Lusignan, de Richard et de Leicester dut céder à la fin, et l'issue de la journée ne fut plus douteuse. Quatre mille Anglais mettent bas les armes, le reste était en pleine déroute ; Louis se trouva maître de la rive gauche de la Charente. Les alliés fuyant dans toutes les directions, abandonnant des milliers de morts et de blessés, se replièrent sur Saintes.

Les péripéties n'étaient point épuisées. On demanda à Louis une suspension d'armes de vingt-quatre heures, qu'il accorda. Le lendemain la bataille recommença, aux portes de Saintes, plus sanglante et plus meurtrière qu'à Taillebourg. Bannerets de France, bannerets anglais, engagent des luttes corps à corps. Sur la grande route, dans les sentiers étroits et sinueux, dans les champs, partout on s'égorgeait; des milliers de victimes jonchaient le champ de bataille, mais la victoire demeura fidèle au drapeau de Louis IX, et la glorieuse journée de Taillebourg le céda à celle de Saintes, quant aux résultats. Mis en déroute complète, les escadrons anglais regagnent éperdus les remparts de la cité; poursuivis l'épée dans les reins, ils laissent des milliers de morts ; 4,000 hommes se rendent à discrétion : on fait 5,000 autres prisonniers et on les dirige sûr divers point fortifiés du royaume. llenri III, qui, se faisant illusion, avait cru pouvoir rester à Saintes, ne tarda pas à comprendre la vérité de la

* Sitôt que le roi vint à Taillebourg et que les armées se virent Tune Tautre, nos gens, qui avaient lechftteau de leur côtë/s'eflorcèrentà grand'peine et passèrent périlleusement sur des bateaux et des pouls et coururent sur les Anglais ; et le combat commença fort et grand. Quand le roi Yît cela, il se mit dans le péril avec les autres; car pour un homme que le roi avait quand il fut passé vers les Anglais, les Anglais en avait bien cent. Toutefois, il advint, ainsi que Dte le voulut, que quand les Anglais virent le roi passer, ils se déconfirent, et se mirent dans la cité de Saintes... Le roi d'Angleterre partit de Saintes et s'en alla en Gascogne. > [Biitoire de saint l/mi* par Joinville, texte rapproché du français moderne par H. Nalhalia de WaiUy, p. 47.)

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situation ; et tandis que le roi d'Angleterre, obligé de s'enfuir, ne se crut en sécurité qu'à Bordeaux, Louis revint dans sa capitale, en 1243. Sachant qu'on se disposait h le recevoir en triomphateur,, il ne voulut aucune dépense à cet effet, mais il ne put empêcher la population parisienne de célébrer le retour de ce jeune vainqueur de vingt-huit ans. Contraste que l'histoire ne saurait trop signaler ! immédiatement après ces grands évënemenU militaires, si l'on tourne la page des faits et de la vie de saint Louis, il n'y parait plus, dès le lendemain, de cette poussière des combats et de cette fumée de la gloire guerrière. Louis IX s'est dérobé en quelque sorte aoi ovations qui acclamaient sa bravoure personnelle : et on le retrouve à Royaumont, à la cérémonie qu'on appelait le Mandé. Existait-il aucun lien entre ces deux faits? L'homme du pont de la Charente pouvait-il être l'homme d'une cérémonie étrange du cloître? N'était-il Twn, que parce qu'il était l'autre ? A peine avait-il achevé cette grande et heureuse expédition de Guienne qui avait humilié l'Anglais, contraint les grands vassaux rebelles i implorer pardon et merci, réuni de nouveaux fiefs à b couronne, il vole aussitôt chez les moines de Royaumont; il n'attend pas qu'on célèbre tout à là fois son expertise en fait d'armes, sa sagesse et sa clémence. C'était lusage à Royaumont, comme dans tous les monastères de l'ordrr de Citeaux, que chaque samedi^ après vêpres, chaque reli* gieux lavât les pieds aux autres ; cela s'appelait le iVmi^> ou lavement dQS pieds, qui avait lieu, l'abbé et le couvent étant réunis au chapitre. Les historiens du treiiième siècle ont soigneusement consigné la présence de sdi&i Louis à Royaumont pour cette cérémonie, dont ils di$<''^l'attrait spécial pour le saint monarque : «Et com il ^^• a accoustumé en Tordre de Cisliaux que certains moio^' (( chascun samedi après vespres doivent laver les pie2 i^ a autres... le benoiz roys qui souvent venoit à Rojau*

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a mont... avenoit que il fust en Tabeie du dit lieu au jour « du samedi K » Celui que, depuis Saintes et Taillebourg, la France pouvait montrera l'Europe comme un grand roi déplus sur letrônede Clovis, ne s'eiTarouchait pas de ce que cette cérémonie renfermait de peu attrayant pour les côtes superbes et altiers de la nature humaine; et, loin de se tenir en amateur indifîérent,Louis IXs'asseyait près de Tabbé, près du vénérable Ivon, Nivelon ou Robert ; il regardait avec a moult grant devocion ce que les moines desus diz a faisoient'. » Un jour même, et ce trait révèle ce qu'il y avait dans Tàme de saint Louis, quelle absence d'orgueil, quel goût naïf et rude des humbles choses; un jour il dit à l'abbé de Royaumont, pendant que l'on faisait le Mandé' : « Ce fust (ce serait) bon que je lavasse les pieds a des moines. » L'abbé lui répondit : <x Vous ferez bien de (I vous en abstenir^. — Pourquoi? lui demanda le benoiz « roys. — Les genz en parleroient, ajouta l'abbé. » Le bon roi insista et demanda : « Qu'en diroient-ils ? » Saint Louis renonça au désir spontané d'imiter les moines, qui, par humilité, lavaient les pieds les uns aux autres, quand l'abbé de Royaumont lui eut fait observer que a les uns en diroient bien et les autres mal. »

Il arriva plus d'une fois, disent également les chroniques contemporaines, que saint Louis se trouvant à cette cérémonie du Mandé, à Royaumont, à laquelle il assistait jusqu'à la fin, trouvait une satisfaction de piété et de cœur à remplir exactement les mêmes cérémonies que les religieux. Le Mandé étant fini et la lecture spirituelle terminée, les moines et le père abbé entraient à l'église pour réciter CompHes; le pieux roi assistait aux compiles comme un moine. Lorsque les compiles étaient finies.

* Vie de saint ÎÀittis, par le confesseur de la reine Marguerite, p. 3*21.

* <i 11 vouloit esire au Mandé. v-tConiess. de la reine Marguerite, p. 521.) '' Voyez dans Ducange le mot Mandée Mandahtm.

* «c Vos vos poez bien de ce soufrir. »

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Tabbë sortait le premier, selon la règle, et devait d<mner Teau bénite à tous les religieux. Il y avait un bénitier à la porte de l'escalier qui, de Fëglise, conduisait au dortoir ^ Chaque moine, en sortant, recevait l'eau bénite des mains du père abbé, puis il s'inclinait devant lui et montait au dortoir pour se coucher. Le pieux monarque', loin de vouloir troubler l'ordre des exercices du monastère, aimait à s'y conformer en tout point; il attendait avecT^ cueillemenl, recevait l'eau bénite des mains du révérend père abbé, comme un simple moine; et, a son chief endinè « issoit (sortait) du cloistre et aloit à son hostel\ nQui eût dit que c'était le même homme qu'on voyait naguère tranquillement résolu eL énergique à la tète des armées, impétueux et de sang-froid à Taillebourg ? Mais peut-être le mystère s'explique-t-il par Talliance elle-même qui! avait contractée avec l'abbaye de Royaumont, autant que par la force de son caractère ; il ne se livrait point aux çxercices pieux de Royaumont par ostentation, de même qu'il n'entendait pas s'en priver, au cas que d'autres n'eussent point eu les mêmes goûts ; il pratiquait ces actes do christianisme, dit le chroniqueur, même en présence de plusieurs personnes de sa maison : <x Ces choses devant a dites faisoit li roys en la présence de moût de ses mesa niées *. »

Quelle est celle des deux personnes qui influa le plus sur l'autre, ou de l'abbaye sur saint Louis, ou de saint Louis sur .l'abbaye de Royaumont, l'histoire ne le démêle pas clairement ; mais on va voir, par les livres suivants les longs rapports de saint Louis avec Royaumont et b

* « L'escalier, par lequel on remontait de l'église de Royaumont au <^vf toir, dit Miliin daneses Antiquités natmaleê^ est d'une hardiesse qui éioa? c par sa légèreté, d

La porte était pratiquée dans le mur de rextrémitë du trànssept dmdional» non loin de la sacristie.

* a Le benoiz roy regardoit par grant dévotion ce qui ilecques estoit frt. » ' Vie de saint Ijntiêf par le confesseur de la reine Marguerite, p. 321. */Wrf., p.321.

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