LIVRE QUATRIÈME. S
listes exactes de tous les laboureurs ^ dans le besoin, des artisans sans ouvrage, des veuves et des orphelins sans secours et des filles sages et pauvres qui étaient à marier. Chaque jour, sur l'épargne royale, accrue non par des impôts qu'il abhorrait, mais par l'économie administrative, il mettait des sommes à part, tant pour donner aux uns les instruments aratoires et les animaux de labour, que pour assurer aux autres des dots et des aliments *. Il fonda des hôpitaux pour les lépreux et pour les aveugles, et ouvrit des manufactures où il employait à une industrie nationale de laborieux ouvriers. La monarchie de saint Louis, absolue par certains aspects, était en réalité imprégnée de l'esprit démocratique.
Le deuxième étonnement de l'histoire fut de voir saint Louis quitter la France pendant six ans, sans qu'il en soit résulté aucun inconvénient pour la monarchie. Le roi laissa Blanche de Castille à la tète du royaume, et, parti pour l'Egypte, il ne lui vint jamais, à travers les péripéties de la croisade, la moiifdre inquiétude pour la situation politique de la France. Il n'y avait pas longues années cependant que là population de la capitale avait dû protéger le prince et Blanche de Castille contre les barons entreprenants. Après vingt ans, saint Louis était parvenu à exercer une grande autorité sur la nation; et la conscience instinctive de cet ascendant peut seule expliquer ce* que Ton vit. Louis IX s'absentait de France pendant six ans ; il allait perdre sa flotte, son armée et des sommes immenses ; l'expédition se termina par un trait douloureux et humiliant, le roi de France devint prisonnier des musulmans; la mort de Blanche de Castille, qui survint pendant la croisade, ajoutait à tant de compli* cations ; on crut que c'en était fait du pouvoir politique de saint Louis. Mais en réalité il n'en fut rien; cette
* JoiDville. ^ Bea^iUeu. — Gonfesseur de ia reine Harguerile.
* TiitaMt» MmÊ^ «ur saiat ham, — Dubois, t. II, p. 447.
208 HISTOIRE DE ROTAOMONT.
longue interruption de loute communication avec la France, ces désastres qui devinrent un deuil national, puisque pas une famille qui n*eùt perdu un de ses membres à la croisade, rien n'ébranla le pouvoir de saint Louis aui yeux de la France. Il arriva même que rinsurrection des Pastoureaux, bien redoutable d'ailleurs, et la seule qui signala les six années d'absence de Louis IX, prit pour mot d'ordre la délivrance du roi et un secours à lui porter.
Mais, avant que l'expédition, d' outre-mer eût pris la tournure décidée d'un insuccès et d'un désastre, le calme personnel de saint Louis, la sereine possession de soi qu'il montra durant la campagne tout entière, a lieu de surprendre, et fournit un de ces problèmes que l'histoire ne peut résoudre, si l'on n'entreprend une étude de physiologie sur le héros de Taillebourg. La ville de DamieUe ayant été prise par l'armée expéditionnaire, saint Louis installa son camp avec la résolution de n'engager aucune action générale avec l'ennemi, avant l'arrivée complète des troupes de France. Depuis cette époque, 6 juin 1249, date de la prise de Damiette, il s'écoula plusieui^ mois avant qu'on vit paraître le comte de Poitiers et le contingent de troupes attendu de France. Saint Louis se fortifia dans la ville conquise, tandis que Nedjim-Eddin cooceatrait les troupes musulmanes à Mansourah.
De temps à autre, cependant, des groupes de cavaliers arabes venaient harceler nos chevaliers; et bien que saint Louis eût donné l'ordre de ne pas dépasser la limite da camp, quelques barons, se laissant emporter par leur ardeur guerrière, furent entraînés dans des embuscades par les Arabes qui les provoquaient. Différentes escarmouches eurent lieu le 20, le 22 et le 25 juin ; elles se renouvelèrent dans les premiers jours de juillet; elles demeurèrent ensuite suspendues, jusqu'à ce que, le 29 août, une vive alerte réveilla le camp, et Ton en vint encore aux