LIVRE QUATRIÈME
défigurai! une personne avec une si déplorable inlensilé, qu'on devenait un objet de répulsion pour ses semblables. On élatt frnppi^ d'une sorte d'excommunication temporelle. On conduisait le lépreux étendu sur une civière et couvert d'un drap noir, comme un mort. Comme sur un mort, on chantait sur lui le lÀbera. On le menait ensuite â l'hôpital, en lui faisant défense d'entrer dans les églises, aux marchés, aux moulins. Il ne pouvait se laver aux fontajnes et aux ruisseaux. Pour boire, pour toucher à un objet, pour converser avec un être vivant, des formalités très- rigoureuses lui étaient prescrites. « Je le commande, disait le prêtre, quand on le conduisait ù l'hâpital, si aucuns ont propos avec toi, ou toi avec eux, de te mettre au-dessou.>i du vent, et ne faut que tu passes par chemin étroit pour les inconvénients qui en pourraient advenir. » Quant au lépreux de Royaumont, nommé frère Légier, on l'avait confiné dans une chambre isolée; la lèpre avait affreusement ravagé ses yeux, son nez et ses lèvres. Sa vue avait de quoi rebuter les moins délicals. Saint Louis vint à BoyaumonI, vers la fêle de Saint- Rcmi, un dimanche, avec le comte de Flandre et quelques autresgentilsliommes; il entendit plusieurs messes, selon sa coutume, et, au sortir de l'église, il se dii-igea immédiatement vers l'hôpital', pour visiter le frère Légier, qu'il avait pour ainsi dire adopté, à raison même de la gravité de son état; c'était soi) lépreux. Ne voulant point avoir de suite ou de cortège avec lui, il avait donné ses ordres à ses huissiers à cet effet. Il alla seulement avec le père abbé, et lui dit qu'il voulait revoir le lépreux qu'il avait iéjà visité. L'abbé précéda le monarque. En entrant dans
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la pièce solitaire que le malade occupait, saint Louis salua l'infoRtuné lépreux, lui demanda des nouvelles de son état, et s'agenouilla devant lui. C'est dans cette attitude, à genoux, que le vainqueur de Taillebourg et deDamiette servit à manger au malade, et découpa ses morceaux dans Tassiette. Si le saint monarque se sentait irrésistiblement entraîné à servir de la sorte son lépreux, il .était visible, par ce mystérieux sentiment de respect, que le monarque se trouvait devant une majesté imposante.
Du moment que le lépreux avait subi, dans la pensée de Louis IX, la glorieuse métamorphose que le dogme évangélique fait découvrir dans tout être disgracié et souffrant, les détails particulièrement humbles, dans lesquels entre le chroniqueur, contractent par là même un caractère de grandeur. Saint Louis coupa la viande, qui était destinée au lépreux, en petits morceaux; il les porta ensuite à la bouche du pauvre être défiguré ; et le lépreux les recevait de la main a du benoiez rois » et les mangeait. Et à la fin, pendant que le roi était ainsi à genoux devant le patient^ et que l'abbé deRoyaumont était également à genoux « pour la révérence du sainct roy, » mais avec un sentiment d'horreur non réprimé, le pieux Louis demanda à frère Légios'il voulait manger des gelines et des perdrix. Le malade ayant répondu affirmativement, ordre fut donné d'apporter ces plats, de la cuisine du roi, dans la chambre du lépreux. Le saint roi continua son rôle de servant d^hdtel et de garde-malade. Il questionna les goûts du malade, lui demandant dans quel ordre il voulait commencer, et de quels accessoires il envait envie, pour le plat qu'on loi avait appoilé. Le malade ayant répondu qu'il préférait manger les perdrix au sel, le charitable monarque trancha les ailes d'une perdrix, puis assaisonna les morceaux avec du sel; il* les mit ensuite dans la bouche du malade, ayant la précaution d'empêclier que le sel ne vint envenimer les lèvres déjà blessées et saignantes du lépreux.