‹ Histoire de Royaumont (volume 2)Chapitre 128 sur 288 · LIVRE OOATRIÈME. i · texte numérisé non relu

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façon de Kant ; si on lui eût dit avec le philosophe de ' Kœnigsberg : a Agis de telle sorte que la règle d'après laquelle tu agis puisse être acceptée comme toi par tout être raisonnable, » saint Louis aurait répondu que ces belles abstractions du respect de soi et de la dignité personnelle étaient bien froides ; il aurait indiqué la Passion du Christ et l'expressif symbole de la croix, comme le palladium le plus sûr de la morale universelle ; et malgré la sensibilité exquise de saint Louis, l'histoire met en doute si la seule théorie de Kant, qui proclame la morale et le devoir inné, eût conduit le bon roi à l'hôpital de Royaumont.

Le bruit de ces humbles et éclatantes actions accomplies à Royaumont retentit hors la frontière ; elles furent admirées des pontifes romains; le célèbre Boniface YllI, qui plus tard éleva Louis IX à Thonneur des autels et le proposa à la vénération des fidèles, prononça à Orviete, la veille de Saint-Laurent et le lendemain, deux discours devant les cardinaux sur la sainteté de LcAiis IX et sur l'intention qu'il avait de le canoniser. Ces discours peu connus ont été retrouvés à la bibliothèque des chanoines de Saint-Victor de Paris * ; le pontife se plaisait à y rappeler les traits d'héroïque charité de saint Louis à Royaumont. <€ 11 serait impossible, disait ce pontife, de raconter quel était le noble emploi de la vie du pieux monarque. La construction de nouveaux édifices religieux, la visite des malades, des aveugles et des lépreux, absorbaient une grande partie de son temps. Entre autres faits remarquables, nous avons entendu raconter, pendant que nous étions en France, qu'il y avait à l'abbaye de Royaumont un religieux tellement et si affreusement atteint de la Icpre, qu'on avait de la peine à trouver personne qui voulût rapprocher. On ne lui donnait que de loin les choses qui lui étaient nécessaires. Mais le pieux monarque ayant

« V. Duchesne, HUt. Franc, script., t, V, p. 481.— ^m/. de Boniface VIII, par D, I^uis Tosti, moine du Mont-Cnssin, t. P% p. 441.

'appris le misérable état de ce religieux, Talla visiter souvent et se constitua, avec humilité, comme son gardemalade; il nettoyait lui-même avec un soin pieux les plaies de ses ulcères, et il lui servait de ses propres mains à boire et à manger ; ainsi se déployaient la compassion et la piété du saint roi. Voici le passage latin du discours du souverain Pontife : « Vitam etiam ejus, qualiter in a?tli- « ficationibus ecclesiarum et visitationibus infirmorum, <x caecorum, et leprosorum continuaverit, nullus enarraiv « sufficit.

a Inter csetera vero, hoc exemplum notabile recitatum c< fuit nobis a fîde dignis, dum essemus in Francia ; quod « apud Abbatiam Regalis-Montis erat quidam monachus « lepra abominabiliter infectus, in tantum quod propter « fœtorem et abominationem ulcerum, vix inveniebatar, « qui ad eum accedere vellet ; sed quae necessaria eranl « a longe eidem projiciebantur seu dabantur. Rex >ero « pius audiens hoc de illo, pluries visitavit eum, et eidem «c humiliter ministravil; saniem ulcerum ejus stiidiosc «c detergendo, et eidem cibum et potum propriis manibus « ministrando. Unde in talibus apparet, quanlae compasn sionis et pietatis fuerit isle Reî factus^ »

Le docle Le Nain de Tillemont* rapporte celle parti cularité de Royaumont, de la manière suivante : « Il n^ a riende plus célèbre que l'histoire du frère Léger, diaciv, qui était lépreux, que le roi servit à genoux. Elle est [Kirticulièrement décrite par le confesseur de la reine Margn*rite. Guillaume de Chartres rapporte, d'après six personnt^ qui l'avaient vu, que le roi lui avait lavé les pieds, 1*^ avait essuyés à Tordinaire, et les avait baisés avec dévotio et humilité. Boniface YIII dit, dans un sermon, qu'il :k\z\ appris en France que ce lépreux était tellement infect qr-

'Dtfc. de Bonipicf VIII, à Orviete. Voir document U, dans l^iftd. ^ f ni face VIII , de Tosti, trad. de l'italien par Marie-Duclos, t. !•*» |h, * Vie de saint !x>ui8/i. !•', p. 495. i

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pei^sonne n'osait l'approcher, et qu'on lui donnait de loin les choses qui lui étaient nécessaires. Cet(e circonstance relèverait la piété de saint Louis, mais ne serait pas honorable aux religieux de Royaumont^ »

On ne doit flatter ni les princes ni les peuples ; mais les historiens de cette école dont les sympathies sont pour les pedples exclusivement, et qui poussent l'esprit de sys^ tème jusqu'à marchander au passé de la royautéila simple justice, se sont tous arrêtés devant la haute et belle figure de saint Louis. On se garderait, tout en déclarant les fautes administratives qui ont pu lui échapper*, d'avoir pour lui ces qualifications plus que sévères qu'on adresse aux anciens rois, comme à Louis le Gros', à Louis le Jeune*, à Philippe le Bel', à Charles V*, et au duc de Guiehne qui eut le pouvoir pendant la longue démence de Charles VP. Mais Louis IX a trouvé grâce auprès des historiens modernes, à cause de ses facultés et de ses qualités. Il eut une rectitude d'esprit qui ne demeura pas stérile ; il eut l'aptitude au travail et à l'action ; il fut un homme de guerre; il fit acte de force, acte de volonté, acte de personnaHté à un degré éminent; il s^affirma; et nous sommes immanquablementsubjuguéspar quiconque s'afKirme; c'est de la supériorité et de la puissance. Ainsi se déroulent les faits qui remplissent cette grande et belle vie : la campagne de Guienne ; la croisade, malgré les critiques auquelles elle a donné lieu ; la forte trempe de caractère que Louis déploya pour oser la tenter ; l'énergie pleine de

* Tillemont exagère le fait de répugnance naturelle dont il s'agit. *Tel ou tel chemin qu'il aurait pu prendre, au lieu de passer par Chypre,

pour la première croisade ; les concessions qu'il fit à l'Angleterre au traité d'Abbeville de 1259, et qu'on attribue à des scrupules de conscience relatifs aux coiiquèles de Philippe Auguste.

^ On a dit, de son énorme embonpoint, qu'il semblait le signe caractéristique de la royauté. (£/»/. de France, de Henri Martin, t. lU, p. 299.)

*.I1 avait une ignorante dévotion. (Hist.y ibid., p. 417.)

' Qui mérite des reproches, mais aussi la justice.

• iisitte et tâche meUtard. (Hist. ibid., t. VI, p. 7.) libertin hébété par ta débauche.

douceur et de persévérance avec laquelle il a travaille à supprimer les abus de la justice seigneuriale ; cette manière, après les désastres d'Egypte, d'abolir les combats judiciaires, d'instituer les cas royaux et l'appel direct en sa cour; cette extension de la jurisdiction royale qu'il eiilevait carrément aux hauts barons et à la brutalité individuelle ; cette activité législative et réformatrice qui se manifeste dans ses Etahlissemenis^ et dans ses Etablissements des métiers de Paris. L'éloge, Tadmiration, ne peuvent se refuser à un tel règne ; on se dit que la France eut alors un monarque qui, loin de s'endormir dans Tindolence, sut concevoir et exécuter de grandes et de diCG* ciles réformes. Mais Ton serait souverainement superficiel d'esprit, si on n'allait pas plus avant. Faites la philosophie de ce règne, ou plutôt livrez-vous à une sorte de physiologie philosophique de la personne de saint Louis, et alors le fait brut et obscur s'illumine et devient intelligible.

Il faut même aller chercher à l'abbaye de Royaumont l'idée finale, le nimbe glorieux à travers lequel saint Louis apparaît à la postérité du fond des siècles. 11 est sans doute le représentant le plus pur de la civilisation française dans son rayonnement à l'extérieur, le rayonnement par l'idée. Il est l'incarnation la plus haute du génie de notre monarchie, qu'il constitua comme un drapeau européen d'ordre, de justice et d'humanité. Mais un mot plus compréhensif et plus sommaire rend beaucoup mieux le sentiment populaire que nous inspire à tous saint Louis; cet homme est aux yeux des peuples la justice même personnifiée^ la justice couronnée d'un diadème royal. (Test par là, comme par autant de chemins concentriques, qu'on revient inévitablement à l'abbaye de Royaumont, si chère au saint roi. Le chêne de Vïncennes^ sous lequel saint Louis, au dire de Joinvillc, rendait la justice, est très-poétique ; cet instinct européen qui porte les barons anglais à réclamer l'arbitrage de saint Louis entre eux et

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