LIVRE QUATRIÈME
le roi d'Angleterre, Halte notre amour-propre national ; mais Royaumont apparaît derrière le pieux monarque, comme le foyer incessant de son esprit de justice. La justice, soulevant Tidée de la plus grande et de la plus sainte des choses de ce monde, le monastère n'était aux yeux du saint roi que l'idée de justice localisée, particularisée dans un édifice terrestre. La justice renferme la notion de loyauté et d'impartialité envers Dieu et envers les hommes. Pour entendre la voix de cet austère conseiller, il faut au dedans de soi-même un esprit sensé et libre, un cœur pur, le goût de Tordre, de bonnes intentions morales, l'instinct d'agir par l'impulsion de la conscience. 11 faut, en dehors de soi, les prescriptions de la vertu et du devoir adossées à ces hautes croyances dominatrices qui les déterminent et les vivifient ; il faut Tombre du monde éternel se projetant sur nos démarches terrestres : ce à quoi prête admirablement Téternel silence des cloîtres; ce à quoi invitait Tabbaye de Royaumont, tant fréquentée par le monarque \
On dit que saint Louis trouvait « dans sa conscience seule les motifs de sa conduite * ; » qu'il était le prince le plus singulier de l'histoire, « unissant à la piété humble et minutieuse du cénobite tout le courage et la magnanimité du plus grand héros, et ce qui peut paraître encore plus extraordinaire, la justice et l'intégrité du patriote le plus désintéressé à la douceur et à Thumanité du philosophe le plus accompli'; » on répète, sous une forme équivalente, que saint Louis était par-dessus tout « un homme consciencieux, qui, avant d'agir, se posait à
*« Les voyages de satnt liOuis, dit un historien moderne, sont coupés par des courses répétées à des lieux plus rapprochés de ses résidences habituelles de Vincennes et de Paris. Chaque année et souvent à plusieurs reprises, il va à Pon toise, à Royaumont ^ etc. p [Histoire de saint ïjmis, par Félix Faure, t. II. p. 122.)
• Histifire des Français, par Sisinondi, vu.
* Histoire d'Angleterre de Hume, t. IV, p. 95.
lui-même la question du bien et du mal moral, la question de savoir si ce qu'il allait faire était bien ou mal en soi, indépendamment de toute utilité, de toute conséquence. » On ajoute que de tels hommes sont rarement montés et plus rarement demeurés tels sur le trône ; qu'il n'y en a guère dans l'histoire que deux grands exemples, Tun dans l'antiquité, l'autre dans les temps modernes: Marc-Aurèle et saint Louis ^ » Ces faits n'anéantissent pas le principe de causalité, en vertu duquel il n'y a pas d'effet sans cause. L'abstraction n'explique pas les faits historiques. Si saint Louis a influé sur la France, comme personnification ou incarnation même de la justice, Royaumont a influé sur saint Louis. Royaumont est lendroit mystérieux où sa fermeté se retrempait et devenait acier, où sa foi de chrétien se redonnait des ailés, où sa bravoure se rajeunissait d'immortalité, où sa tendresse d'âme et sa générosité de dévouement à la chose publique prenaient des accroissements nouveaux, dans des effluves saints et rénovateurs. Les échos sonores des cloîtres de Rovaumont lui apportaient le bruit solennel de cette maxime de l'Évangile : Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice!
La justice pure élut son domicile dans cette âme droite; il n'avait garde d'amoindrir la divinité et rincorruptibilité des choses, en souffrant que l'humanité des personnes vint y imprimer sa .défectueuse couleur. Le fondateur de Royaumont, ce le roi des moines, » lui qui donna en France l'exemple de la superstition, d'après un écrivain prévenu ■, qife « les moines rendirent fanatique', 9 n'accepte pas pour son frère Robert la superbe couronne de l'empire que le pape Grégoire IX lui offrait, au détri-
*HUtoirede la civilhation en France, par M. Guizot, cdit. in-ii. t. II. p. ii2, 107.
' Millin, Antiquités nationalex.
'* Ainsi s'exprime Dulaure.