LIVRE PREMIER
d'un nouvel argument, pour rajouter à mille autres, en faveur de Tordre providentiel. Avant d'avoir parcouru le cycle entier des six cents ans que Royaumont a fourni, on aura découvert un aperçu concluant de Texistence et de la certitude des lois qui régissent le monde moral, aussi manifeste, pour le moins, que la certitude des lois physiques. Partout où des hommes ont vécu, agi, médité, souffert assez de temps pour qu^on.ait pu baser sur leur manière d'être des observations suivies, on est assuré de constater une série de phénomènes, ratification instructive des lois morales, qu'il n*est pas indifférent d'exécuter ou de violer. Je veux donc exhumer de la poussière du passé les vies éteintes d'une colonie disparue, parce que cette exhibition d'un coin de nos annales peut tourner au profit commun. Qui sait si chacun n'y saisira pas le vaste lit que la Providence se creuse ellemême au sein des choses humaines, dans l'intérêt des principes? Ne faut-il pas qu'une métaphysique, une doctrine, une religion, une philosophie, une conception synthétique de l'universalité des choses, à laquelle on rapporte le jugement des faits, comme à une règle suprême, se dégagent de ce récit, de ces humbles annales? Sans cela, que servirait de s'être appelé un jour un être vivant ? Honte à un individu ou à un peuple dont la vie historique n'émanerait pas d'une métaphysique, d'une doctrine I Autant vaudrait retracer l'histoire de la boue et du fumier M
* Le scepticisme qui s'est mani resté en France à diverses époques du dix-neuvième siècle, à l'endroit de la métaphysique, trahit une lassitude momentanée des spéculations philosophiques, un découragement intellectuel qui ne durera pas ; le mouvement positiviste s'est emparé de nos heures de défaillance, pour célébrer les funérailles de la métaphysique; et il a été secondé par les circonstances extérieures et accidentelles de certaines crises sociales ; ces négations fiévreuses du droit et de la valeur objective des richesses doctrinales dont l'humanité est en possession s'apaiseront ; il faudrait désespérer de l'entendement humain si les législateurs, les théologiens et les philosophes du monde entier qui ont édifié sur des doctrines métaphysiques l'édifice de la pensée n'avaient construit jusqu'ici que sur le sable.
Lorsqu'en France, le siècle a manifesté des colères contre les représentants de la société religieuse en général, ou contre une agglomération particulière, qu'elle s'appelât congrégation, province ecclésiastique ou monas< tère; lorsque ces colères ont été jusqu'aux explosions et aux ruptures, comme au seizième et dix-huitième siècles; c'était toujours qu'on accusait le catholicisme de perdre ou la vérité ou la sainteté; c'était qu'on croyait décou* vrir en lui des incompatibilités avec les institutions nouvelles de la société civile et avec la perfectibilité nationale. Dans les vicissitudes et les fluctuations d'une abbaye comme celle de Royaumont, qui a traversé six cents ans, on retrouvera un écho de ces griefs, de ces récriminations séculaires et les conséquences pratiques qui en résultèrent.
Si les moines de l'avenir doivent jouer un rôle quelconque dans les sociétés modernes, ce rôle ne leur sera accordé qu'à la condition de la sainteté ou de la charité, ou de la science : ce seront les conditions de la résurrection de Royaumont. La sainteté semble faire l'essence de toute vie vouée au cloître. C'est remplir une mission sociale que d'élever les mœurs publiques à la sainteté par l'exemple continu de la sainteté privée et personnelle. Mais on doit satisfaire à des exigences nouvelles de la société contemporaine; les spectacles de sainteté la louchent, mais la sainteté est contestée: notre époque malade prétend manquer de moyens pour contrôler l'existence de la sainteté dans les individus. On semble de nos jours passer un niveau de corruption et d'immoralité sur tous ; et les raffmés discutent la vertu jusque dans les existences les plus notoirement vertueuses. Les siècles de petite vertu comme le nôtre, a-t-on observé, sont essentiellement sceptiques.
Le moine des nouvelles époques exercera une forte action religieuse cl morale, comme auli^efois, s'il se