LIVRE SIXIÈME. 36T
peut ce qui parait impossible à la nature. A Royaumont on supprimait la cupidité par la suppression de la propriété individuelle ; aucun moine ne pouvait avoir de valeur à lui, ni de revenus distincts de ceux de la communauté. La réglementation de la volonté par le vœu d'obéissance complétait le bon gouvernement de l'individu par lui-même. £n entrant dans Tordre, on reconnaissait par un engagement solennel l'autorité de l'abbé sur les religieux. On se livrait à la régie dont l'abbé était la personnification; on abdiquait sa volonté. Quant au groupe au sein duquel le religieux de Royaumont était appelé à vivre, il était pleinement salubre. Si les monastères, datant du onzième et du douzième siècle, éprouvaient quelques défaillances, si une partie de leur sève semblait épuisée, Royaumont, qui comptait à peine cent ans d'existence, était encore dans sa fleur. On y rêvait du grand saint Louis, comme en Suisse on rêve de Stauffacher et de Guillaume Tell. Le saint monarque se levait à l'aurore de l'horizon de Tabbaye des rives de l'Oise, comme une grande et sainte légende. Comment n'être pas chaste, renoncé, soumis de volonté, quand on évoquait cette mémoire si sainte du royal fondateur ! Une des règles de Royaumont avait une haute importance ; la loi du silence était une des grandes règles de l'ordre de Citeaux. Au premier abord, cette nécessité delà cessation absolue de conversation étonne. Mais lorsqu'on y regarde de près, la règle du silence est une infiltration permanente de l'esprit d'ordre. Cette loi rigoureuse du silence, qui faisait régner au milieu du jour à Royaumont le calme que Ton rencontre ailleurs au milieu de la nuit; ce silence jamais interrompu, si ce n'était par lé choc des instruments de travail ou par le chant des louanges de Dieu ; celte absence de bruit en un mot, dans les abbayes cisterciennes, au milieu cepiendant de la vie universelle, iig^issait sur l'âme, Tassouplissait, la trempait, la fortifiait en rélevant naturellement vers les hautes et solides pen-
sées. Quand on voyait passer un moine de RoyaumonI, alors qu'il n'y avait pas eu les décadences de nos derniers siècles, on pouvait dire : Voilà une force qui passe! voilà une volonté qui honore l'énergie humaine el qui donnela mesure de la quantité de sacrifice que peut contenir un cœur mortel. Une centaine d'hommes se conccnlraient à Royaumont, pauvres, bourgeois, barons, hommes do toutes les classes. Us acceptaient rengagement de passer toute leur vie non-seulement loin des douceurs de Texislence mondaine, mais encore en se taisant pendant 1»? vingt-quatre heures.
Il n'était pas fait mention, dans la règle de saintBenoil. de la faculté accordée aux religieux de converser quelqmfois ensemble. Mais de quelques passages répandus çà el là dans les écrits cisterciens, on pouvait conclure que la règle interprétée par la tradition vivante concédait «io temps en temps aux religieux la faculté de parler, quoiqu' le silence fût Tordre général. L'abbé pouvait perraettu^d^ le rompre quand il le jugeait convenable. Mais tlan^ le quatorzième siècle, ces conversations faisaient paili^ de la règle et avaient des heures déterminées, taiHli> qu'auparavant elles étaient laissées entièremenlà ladisci: lion de ^abbé^ Cette loi du silence, qui put subir dan>L* suite des âges un léger adoucissement, se maintint toujours cependant pour le fond el l'essence de la prescnpti<»n à en juger par une ordonnance du dix -septième siècW.l^* bref d'Alexandre VII, en 1666, contient deux mots suri règle bénédictine du silence, qu'il se borne à mppoler « Circa cap. vi de Taciturnitate, Laudabilem morera sor vandi silentium a coitipletorio usque ad tempus capitul diei sequentis in omnibus, otsemper in locîs rcgularibi^ puta in claustro regulari, in ecclesia, in dormitorio, i' calefaclorio, et refcctorio teneant, cum facuUatc lame
* Le V. Dalgairns, dans la Vie d'Etienne Harding,