LIVRE SIXIÈME
petendi necessaria submissa voce, absque conscienliœ scrupulo^ » C'est qoe ce règlement était une sauvegarde; en eflet, les moine^ n'avaient, en règle générale, le droit de causer entre eux qu'au parloir.; il fallait obtenir, pour y entrer, la permission du prieur ou de l'abbé, et à moins de nécessité, on ne devait jamais y être plus de deux, outre le prieur qui assistait à la conversation. Au travail il fallait également se taire, à moins que l'occupation à laquelle on se livrait n'exigeât quelque explication; alors elle se donnait à part, à voix basse, en présence du prieur*. C'est qu'on voulait entendre surtout la sublime voix du silence; quiconque se met en face de la nature et sait écouter dans le recueillement, celui-là entend lebiMit de Dieu qui dit : Sois fort ; encourage tes frères ; ne désespère pas; subis le combat de la vie; il y a, au bout, de mystérieuses et suprêmes compensations I Le père Lacordaire, Ame profonde, apte à sentir ce qu'il y avait de plus délicat dans les questions, et dont la plume savait colorer les abstractions, a laissé un tableau exquis de l'existence claustrale; n'oublions pas que la loi du silence était la base et la toile de sa peinture : « Au son d'une cloche, toutes les portes du cloître s'ouvraient avec une sorte de douceur et de respect. Des vieillards blanchis et sereins, des hommes d'une maturité précoce, des adolescents en qui la pénitence et la jeunesse laissaient une nuance de beauté inconnue du monde, tous les temps de la vie apparaissaient ensemble sous un itiéme vêtement. La cellule des cénobites était pauvre, assez grande pour contenir une couche de paille ou de crin, une table et deux chaises ; un crucifix et quelques images pieuses en étaient tout l'ornement. De ce tombeau qu'il habitait pendant ses années mortelles, le religieux passait au tombeau
* Éciaircisê. sur le» privilège» de CUeaux, p. 88.
* Us.antiq. ord. Cist , cap. lxxii, g IV, iVom. dit., p. 173, et cap usv, p. 175-178.
UISTOIllE DE ROYâUMONT.
charges : pensions, profits, émoluments, devaient être mis en commun. Les religieux, étudiants dans les collèges de Tordre, ne pouvaient toucher ni garder aucun argent. Ainsi, dun ensemble de causes, il était résulté une véritable régénération de la vie morale, une renaissance de la vie mortifiée, qui avaient édifié les populations, pour les rattacher plus étroitement à l'abbaye de Royaumonl. L'éclat brillant de la résidence abbatiale du prince Alphonse de Lorraine ne faisait point oublier la sainte existence de ces hommes courageux, qui ensevelissaient dans la solitude leurs mérites et les prétentions qu'ils auraient pu étaler dans le inonde. La gloire dont Louis XIY saturait la France, pouvait satisfaire Pamour-propre national; mais il n'en restait pas moins à contenter certains appétits immortels dans l'individu. On venait de toutes parts prier à Royaumont, et on attachait un grand prix à faire prier pour soi dans la chère abbaye de saint Louis. L'ombre du Saint et du Roi planait toujours sur ces murs vénérés. Animés de ces pensées, Claude Renaudin, procureur général au grand Conseil, et dame Anne Potier, son épouse, fondèrent deux messes de Requiem à perpétuité, pour être dites dans Téglise de Royaumont, à partir de Tannée 1659. Jean Meslivier, également du grand Conseil, fit à Royaumont une fondation semblable pour une messe de RequiemK Un habitant deGouvieux, Jacques Monnier, dressa un acte, le 29 novembre 1676, en vertu duquel il léguait 6 livres 15 sols et 4 deniers de rente à l'église de Royaumont pour qu'on célébrât chaque année, dans cette église, un obit solennel, le jour anniversaire de son dé-
cès*.
Sous le rapport du temporel, l'abbaye de Royaumont fit face, du temps de Mgr Alphonse^de Lorraine, à plusieurs des plus urgentes réparations ; quelques améliora-
^ Invent. de la même couvent, t de 1763. ■/Wrf.
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répréhensiblc en quelque chose, on l'accusera charitablement, lie coupable devra demander pardon et accomplir la pénitence qui 'lui aura été imposée. Les abbés seuls pourront faire ces accusations. Enfin s'il s'est élevé un différend entre deux ou plusieurs abbés, ou bien si Tun d'entre eux est accusé d'une faute assez grave pour mériter la suspense ou la déposition, on s'en tiendra irrévocablement à la déposition portée par le chapitre. En cas de partage entre les opinions, le jugement sera remis à l'arbitrage de l'abbé de Citeaux, de concert avec les abbés qui lui paraîtront les plus prudents et les plus capables, en observant toutefois qu'aucun des abbés intéressés dans l'affaire ne prenne part à la définition. Leur sentence sera irrévocable ^ d Le chapitre général était donc tout à la fois une réunion de famille, un comité d'administration et un tribunal judiciaire. S'occuper du salut de leurs âmes, resserrer entre eux les liens de la charité, maintenir Tobservance et réformer les abus, enfin punir les coupables : telles étaient les quatre fins principales que se proposaient les abbés dans ces réunions annuelles'.
Dom Radulphe, qui était, dès l'année 1305, le douzième ahbé de Royaumont, partait chaque année, au commencement de septembre, afin de se conformer au règlement qui fixait l'ouverture du chapitre général à l'avant-veille de Texaltation de la sainte Croix ; dom Radulphe se mettait en route accompagné d'un frère convers, et, d'après le progran^ne cistercien, avec deux chevaux pour tout équipage^. On se proposait, par ce train modeste, d'éviter une trop lourde charge aux monastères obligés d'héberger, et de défrayer tous les abbés à leur passage, et sur^ tout d'empêcher l'aflluence et l'encombrement à Citeaux,
* Charte de charité ^ chap. m. Nom,^ p. 68.
s Annai. d'Aiguebelie.
' t^omasi. CULf p. 258 et 504.
lieu de la réunion générale. Quant à la raison qui appelait à Cileaux les chefs des monastères^ il était juste que chaque abbé, obligé d'ailleurs de veiller au perfectionne ment des religieux de son abbaye, pût quelque lemps s occuper lui-même de sa propre personne, et venir dans un milieu impartial étudier sa propre conduite à la c\arte des saintes règles. tJn orateur, à Cîteaux, prenait la parolf. comme au temps de saint Bernard, et rappelait à chacun ses devoirs dans des harangues brûlantes. On conroil quelle impression devait éprouver dom Radulphe, avr. quelle ferveur, de retour à Royaumont, il devait se tnef tre à Tœuvre, et quelle impulsion nouvelle il devait imprimer à ses cent ou cent cinquante compagnons de ï<»!»tudel Combien Ton voit mieux la portée et les délaie du devoir, quand on se relire quelque temps loin du thv tre habituel de Texistencel combien Ion discerne nii»t' les nuances de sa propre conduite; combien les hîmIi gences, les torts, les illusions se présentent avec plu?'' netteté à l'esprit!!! Dom Radulphe était un homme ^'p^ dont le caractère fut hautement apprécié de son temp Philippe le Bel Tiustitua son exécuteur testamentaire,' Guillaume, abbé de Citeaux, fait mention de lui dans u charte*.
Ce secours en faveur de la discipline et de la nV rite de Royaumont, cet appui que dom Rndulphe tronv dans le chapitre général annuel, n'était pas le seul. V. avait un autre, aussi efficace et plus direct contr» relâchement, dans la visite régulière du manaslîn^ Royaumont, hiic, chaque année par le père immédiipère abbé d'un monastère avait la surveillance sur )<»" ses maisons-filles ou de sa filiation. Mais celte sun lance, bien que perpétuelle, s exerçait plus parlicui ment à l'époque de la visite annuelle, « Qu'une fo^
* Gallia chrittiana.
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an, dit la Charte de charité^ Tabbé de la Mère-Églisd visite par lui-même, ou par Tun de ses coabbés, tous les monastères qu'il aura fondés, et s'il visite ses frères plus souvent, que ce soit pour eux un sujet de se réjouir davantage K » Cette obligation était d'une grande importance. Une infràclion en cette matière attirait au coupable la pénitence de la légère coulpe, et afin qu'il ne pût y échapper, la première question posée au chapitre général, à Cileaux, était celle-ci : a Tous les monastères ont-ils été visités? » Pour assurer le fruit de ces visites, le père immédiat et rabbé-fils avaient, chacun de leur coté, des devoirs à remplir. Travailler, avec toutes les précautions et toute la diligence possibles, à la correction des abus et à la conservation de la paix ; diriger Tesprit des frères dans la voie d'un respect toujours plus grand envers le supérieur local et les animer à la charité mu* tuelle : tel était le but où devait tendre le visiteur.
£n retour, Tabbé dont il visitait la maison devait se montrer, à son égard, obéissant et tout dévoué en ce qui touchait à l'ordre, et tendre de toutes ses, forces à l'amendement de ses frères comme un homme qui doit en rendre compte ù Dieu \ C'est ce que nous appelons aujourd'hui les inspections, et qui étaient pratiquées par les cisterciens avec cette particularité délicate que donne ridée d'une mission religieuse. En conséquence, tous les ans, à Tàrrivée de l'abbë de Citeaux ou de son délégué, puisque Royaumont était de la filiation immédiate de Citeaux ' et la vingt et unième de ses filles, notre abbé Radulphe avait, pour remplir le mandat de sa charge, ù a vertir, à prier les religieux, à leur commandes, au besoin,
* Char ta charit., c. ii. Nom.,p, 66.
* N&masi. Cùt., p. 267 et 517.
^ Gaspar Jongelinus exposant la filiation universelle de Glteauz, ou les maisons diverses qui étaient issues de celle de Cileaux [FiVatio Ctktertii). nomme Royaumont, XXI' Cklertii fiiia. [Kotitia abbatiarum ord, Citt. per orbe m, in toi. Colon îh", lOiO. ]
de faire connaître au visiteur en toute bonne foi el en pleine confiance, secrètement ou en public, comme ils k jugeraient à propos, tout ce qu'ils sauraient mériter réforme et correction, soit au spirituel, soit au temporel, dans le chef comme dans les membres de Tabbaye de Royaumont.
Ce mécanisme donne la clef de la régularité de Royaumont au commencement du quatorzième siècle. Si tout peut déchoir dans ce monde; si quelque chose de corrosif peut s'insinuer dans les fruits les plus beaux, ofl touche du doigt comment les constitutions de Citeâut avaient armé Royaumont contre ses propres défaillances. Cette organisation était savante, efficace et digne dèlre admirée. L'abbé visiteur écoulait et discernait ce qu'il r avait d'opportun à changer, d'après ce que lui disaien' les moines de Royaumont; il s'enquérait avec soinde^ abus et les faisait disparaître autant qu'il était possible il mettait à sa fonction tout à la fois te tact, Famourd' l'ordre et le tempérament de charité que réclamait la circonstance. Un frère remettait-il en question des abus dtj. corrigés, le visiteur ne tenait pas compte des jé^émiad^ du frère. Lui portait-on contre un officier de graves suji^ de plainte. qui méritaient la déposition, il le dépossi' quand il trouvait les plaintes justes, après avoir dil^^ raisons à l'abbé du lieu.
Henri, abbé de Cîleaux dès l'année 1304 *, et qui èli* l'abbé visiteur de Royaumont, ne bornait pas sessoim. régler le spirituel ; l'état temporel du monastère éveilla aussi sa sollicitude. Accompagné de dom Radulphc, abb de Royaumont, il visitait tous les lieux réguliers, û cnn mencer par l'église et la sacristie. De là il se rendait a ' porte, s'enquérant du portier comment se faisiiieut N
aumônes, s'il y avait pour elles des revenus particuUo^
* \[ avait succédé à Jean H de Pontoisc, abbé de Citeaui i!e|vui5 \i^ décédé en 1304. V. GaUia chrûtUtua, t. IV.