LIVRE SIXIÈME
riléquela lueur vacillante de la lampe ne dissipait que faiblement, ils apparaissaient, avec leurs vêtements blancs, comme des ombres glissant au milieu de la nuit. Leur capuce était ramené sur leur tète, qu'ils tenaient légèrement inclinée ; leurs yeux étaient baissés vers la terre; leurs mains pendaient dans leurs longues manches; chacun d'eux s'inclinait profondément en passant devant l'autel, et se rendait ensuite à sa stalle, dans les deux cotés du chœur; les frères convers venaient se ranger après eux. Le silence était absolu ; on aurait dit des hommes prosternés sous la main du temps et attendant l'arrêt de l'éiernitë; ils s'agenouillaient dans leurs stalles, les mains jointes sur la poitrine, les pieds rapprochés l'un de l'autre. Après quelques instants de prières silencieuses, où ils disaient YOraison dominicale et le Credo^ ils se levaient au Deusin adjûtorium; les chants commençaient, les psaumes si pleins de poésie et de beautés graves devenaient plus touchants et plus solennels, chantés ainsi dans le calme de la nuit, alors que* rien ne distrait l'esprit et que les paroles sacrées parlent mieux au cœur. Lus Matines duraient environ deux heures, pendant lesquelles les moines demeuraient debout, excepté au moment où il était marqué autrement. Il ne fallait pas chercher, dans ce chant des psaumes, les raffinements de nos savantes mélodies modernes, que ne saurait comporter le chant grégorien. Simple et grave*, la musique de Royaumont consistait en ce que chaque religieux appuyait sur chaque syllabe, savourant, pour ainsi dire, le sens renfermé dans chaque mot des psaumes, en même [cmps qu'il en articulait les sons. C'était imposant que *os cent dix à cent trente voix gi'aves et mâles*, chan-
< Le chant, disait un saint de l'Armorique du cinquième siècle, enretient la gaieté. C'était saint Kadoc, instituteur des Bretons Cambriens. ij j reconnaissait celte action de la mélodie sur l'Ame du moine. Voyez la te des saints de Bretagne ^ édition de 1657, et Vita S, Cadoci, par Hees.
^ Les cisterciens parlaient avec peu de cas des voies atgués et efféminées, ri 'ils bannissaient inexorablement de leurs églises.
-,t2 UISTOIIIË DE nOÏAUUONT.
l'indépendance du dis-huitiàme siècle sur les ruines de l'autorité. Mais Mgr de Lorraine ne pouvait pas, plus que ses contemporains, se flatter de n'avoir point {youté son coup de marteau à l'œuvre de la démolition générale. En posant les abus, tous et chacun avaient imprimé indirectement les premières impulsions du besoin de rérorme. Chacun à son tour était cause que tous aspiraient à un remaniement dans l'état social, et dans les idées régnantes. Déjà des théories réformatrices ef libérales avaient essayé de se faire jour, du vivant et vers la fia du règne (le Louis XiV. Les idées de Fénelon dans ces matières étaient devenues l'entretien de tous les esprits éclainis. I.e Régent dissipa-l-il, trompa-t-il cette disposition nouvelle?... Les uns le croient, d'autres afUrmenl le contraire. I^ question, pour Mgr Armand de Lorraine, n'était point celle-là. N'avait-il pas, en ce qui le concernait, contrihué à grossir les raisons qui firent réclamer de toutes parts la reforme de l'organisme intérieur de la France? N'avait-il pas contribué à déformer d'abord ?
Mgr de Lorraine faisait du jansénisme à outrance. Conslruisait-il ou démolissait-il, c'est la question.
Déjà la grande armée qui, dés 1750, devait serrer ses rangs derrière i:ottc colossale machine de guerre, l'Ëurfdopédie, naissait ou était née. Les registres des naissances (1b l'année 1712 avaient inscrit les noms de J,-J. Rousseau, de Frédéric H, de Prusse; ceux de 1713 avaient inscrit Baynal et Diderot, Lamettrie tes avait précétlés de cinq ans (1709), et Buffon de sept ans (1707). Tous les autres officiers de cet état-major avaient eu hJIe de naître, Condillac cl llelvétius on 1715, BouUnger en 1722, Marmontel et d'Holbach en 1723, Kanl en i'r2i, Turgotenl727.
Les autres viendront plus tard, tels que Dupuis ii'ii-'. (:ondorcot(1745), Mirabeau (1749), Clootz (1756), BoWfpierre (1759). Mais un homme qui se trouvait sur les rt>n-