LIVRE PREMIËH
Si le comte Thibaut de Champagne, dont la conduite politique fut si étrange à diverses époques du règne de saint Louis, a donné son avis sur remplacement de l'abbaye de Royaumonl, ce n'est point à titre de voisin. D'autres raisons peuvent être indiquées ; il était le cousin à la fois de Louis VIII et de Blanche de Castille, il était allié à tous les rois ou empereurs de la chrétienté, il était l'héritier présomptif de la couronne de Navarre, il était puissant, il avait de l'esprit. Blanche, pour combattre la redoutable coalition de seigneurs qui menaça le début de sa régence, dut user de toute son habileté et de toute sa force ; elle gagna à son parti son beau-frère Philippe, comte de Boulogne, ainsi que Thibaut, comte de Champagne ' ; c'était de la politique. Mais Thibaut influa-t-il sur les conseils où Ton délibéra la question de Cuimont? Ce détail échappe à Thistoire.
Une conjecture parait plus probable, et elle s'est conservée, comme tradition, jusqu'à nous ; c'est l'intervention du cardinal Romain Bonaventure. Romain, créé diacre cardinal du titre de Saint- Ange, l'an 1212, était de la maison des Frangipane, l'une des plus illustres de Rome. Le pape Honorius l'avait envoyé comme légat en France*; c'était un homme d'une valeur incontestable et d'une réelle capacité politique' : le successeur d'Innocent III avait pensé à lui, en vue de l'anarchie qui désolait la France méridionale ; et quand la faction albigeoise relevait la tête après la mort de Simon, comte de Montfort, le pape l'a-
* La localité de Campaguia , Campanise^ est désignée dans les vieilles chartes de 635 et de 861; on voit figurer un Thibaut de Champagne dans une charte de iiOO ; il était chevalier d'Alphonse comte de Poitiers. On trouve Adam de Champagnei Garin de Champagne, dans le douzième siècle, etc.,. etc., ils font des dons à des abbayes et à des pauvres. (Archives de V Empire; cartuiaire de r abbaye du Y ai; cartulaire de RayaumotU; comté de Beaumont, par M. Douet d'Arqués.)
' Ce pape l'appelait : < Virum generis et morum nobilitate prœclarum. »
* Honorius, Grégou'elX, Guillaume de Puylaurens le. disaient «industria, consilio conspicuum. » ^
dressa comme légat, avec des pouvoirs extraordinaires, au roi de France, pour ti*availler à la difficile pacification des esprits.
Il est certaiii que le cardinaî de Saint-Ange, devint tout-puissant dans les conseiU de la couronne ^ Lors de la capitulation des Avignonnais, il fut plus sévère que Louis VIII ; il exigea la démolition des mâtisons de plusieurs notables, afin de montrer clairement qu'on était puni pour avoir témoigné un attachement aveugle à la cause du comte de Toulouse et de Bernard de Foix. C'est surtout pendant les orages de la minorilé de saint Louis que l'importance du cardinal Romain grandit ; Blanche de Castille fit appel à ses lumières avec une confiance si vraie et si entière, que la jalousie des seigneurs ne pardonnait pas l'ascendant du prélat dans le conseil. Les princes se répandaient en moqueries ou en plaintes exagérées contre le cardinal ; ils parlaient de son luxe, de ses équipages, de son large chapeau de voyage ; et, enfin, telle est la malignité humaine, qu'elle conduit aux assertions les plus irrespectueuses ; et s'il faut en croire un auteur du treizième siècle, on se permettait, envers Tadmirable veuve Blanche, à l'endroit du comte de Champagne et du cardinal de Saint-Ange, la plus odieuse liberté de langage et de suppositions *.
Toutefois, il y a de la plausibilité à croire que le cardi-
' n fat longlemps légat en France, prit part à toutes les f^randea^affaires ; il était fort liabile dans le droit ; le roi lui commettait le jugement des affaires les plus difliciles (Tillemont, Vie de saitU I/mû t. I, p, Xû . YariUas, qui en fait le portrait d'une manière cavaliërei dit : t quele cu^ c dînai était très-bien fait ; que personne ne l'égalait en bonne mine, qu'il « ivait de la délicatesse dans l'esprit qui passait potu* merveilleux, et qu'w « n'avait encore point vu en Europe un si parfait courtisan. »
*Le P. Daniel, M. Villcmain, N. de Villeneuve Trans, N. ¥&àx Faurf. bavant auteur de l'histoire la plus récente de saint Louis, ont *repottSM avec l'indignation de la raison et de l'éloquence ces basses insinuations sm^ ties du cerveau des méchants du temps. U. Félix Faure constate qu'on oc trouve guère, dans les poésies du comte de Champagne, des preuves bien é\ dcMiles de sa passion |)Our la reine Blanche; et \b fameuse expression qu'on tenait