LIVRE DEUXIÈME
blanc et uni ; sa longue chevelure blonde, lisse et partagée sur le front, tombait en larges boucles sur ses épaules ; et les vieux barons qui avaient présente à la mémoire la descendance des grands rois carlovingiens, pleuraient d'aise et d'espérance*. »
Mais où sont les preuves historiques, soit de la dignité morale, soit du bon effet produit tout d'abord par les moines que saint Louis installa à Royaumont au treizième siècle? Venaient-ils, par l'exemple de leur vie, prêcher la vie et l'émancipation de l'âme, au milieu des absorptions tyranniques qui fendent sans cesse à nous rejeter exclusivement dans les préoccupations de la vie matérielle? La tendance matérialiste consiste à conseiller à l'homme de vivre à la surface de lui-même; elle lui assure que, s'il veut vivre heureux et libre, il faut consentir à ne pas interroger le fond de son âme d'une manière trop pressante et trop fréquente. Les premiers moines travaillèrent* ils, pour leur compte personnel, à réagir contre cette théologie athée? inaugurèrent-ils sincèrement et courageusement la vie de Vàme ? et professèrentils qu'il ne suffit pas à l'homme « de vivre spontanément comme les plantes et comme les arbres ? » furentils vraiment une lumière, une leçon de spiritualisme? — L'importance de connaître l'impression que la naissance de Royaumont produisit sur les contemporains est manifeste ; et de tous les témoignages généraux qui nous sont parvenus du treizième siècle, relativement à l'état moral des Bernardins et au degré de popularité dont ils jouissaient à cette époque, il en est peu qui aient autant de valeur que le témoignage d'un historien ecclésiastique du treizième siècle , du cardinal Jacques de Yitry ", que Nicole trouvait acerbe, et dont un grand écrivain de nos jours apprécie les éminents services rendus à l'histoire
* Hfstoire de saint Ijniù par H. de Villeneuve-Trans, t. 1, p. 81.
* JacolmsdeVUryaco ou de Vitreyo, né à Argenteuil» ou à Vitry-sur-Seîne.
nationale*. Ce cardinal a laissé des écrits utiles ; on sait par lui que Taiguille aimantée, dont on ne fait remonter la découverte qu*au quatorzième siècle, passait déjà au commencement du treizième pour être nécessaire aux navigateurs*. Mais Jacques de Yitry a surtout une histoire de rÉglise de son temps, intitulée Histoire d* Occident^ oii l'on puise les renseignements les plus sûrs sur la moralité de l'époque et sur Tétat intérieur des institutions religieuses. Sa personnalité fougueuse reparait dans ses livres. En devenant historien, il n'a pas cessé d'être prédicateur, il s'emporte avec véhémence contre la corruption des mœurs ; et les reproches qu'il adresse au clergé ne sont pas ceux auxquels il a donné l'expression la moins énergique.
VHistoire occidentale du cardinal de Vitry ne contient guère qu'une censure des mœurs européennes, en trenlehiiil chapitres. Le chapitre premier est un tableau, trop noir peul-ètre,de la dépravation publique; le prélat pense que les dérèglements de l'époque ont attiré les fléauxqui affligeaient alors le monde ; Dieu, pour punir les nations, permettait les progrès des Maures en Espagne, de l'hérésie albigeoise en Provence et en Lombardie, du schisme en Grèce, et la prise de Jérusalem en Orient. Jacques de Vitry signalait, dans les chapitres suivants, le développement de la rapine et do l'usure, les exactions des puissants, les mensonges dfs médecins, les fourberies des avocats, la négligence el l'inconduite des pasteurs, a non pastores, sed dissipatores; non prœlati, sed Pilati... » Cependant, Jacques de Vitry reconuail qu'à ce moment la ferveur religieuse se maintenait dans beaucoup de monastères : « le chapitre douze et les vingt suivants concernent les différents ordres monastiques établis en Europe ; les ermites qui se condam*
• Giiiiot dans la Collection des Mémoires pour C histoire de Franct,
* VHistoire o^'ietUale, par Jacques de Vitry, est curieuse par les délaie ^'- " la terre sainte» lesopérations militaires des croisés, la ville deDainiette«otc.