‹ Histoire de Royaumont (volume 2)Chapitre 7 sur 288 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

n'avait été préalablement ordonnancé par le chapitre. Ce forum monacal avait sa tribune, ses débats parlementaires, ses séances tantôt calmes, tantôt orageuses, toujours dignes. L'assemblée générale de Citeaux n'était pas seulement une assemblée délibérante, elle était aussi une cour judiciaire, un tribunal suprême appelé à prononcer sur les délits pu* blics et sur les affaires contentieuses de l'ordre. Il s'était acquis, dans le moyen âge, une telle réputation d'équité et d'impartialité, qu'il fut bientôt reconnu de l'Europe, et que les princes venaient de toutes les parties du monde lui confier leurs différends, s'en rapportant à ses décisions. Plusieurs d'entre eux avaient pourvu à ses dépenses ; Richard, roi d'Angleterre, avait donné, pour couvrir les frais des trois premiers jours, les revenus de l'église de Schardebourg; Alexandre II, roi d'Ecosse, vingt livres sterling pour le quatrième jour ; Bêla IV, roi de Hongrie, s'était chargé du cinquième et dernier jour.

Et qu'on pense à l'influence que pouvait nous donner, au point de vue national, cette assemblée qui se tenait à Citeaux, qui fut à celte époque l'arbitre des empereurs et des rois, qui n'avait qu'a parler pour voir les peuples s'incliner sous le souffle de ses lèvres! Cette assemblée se tenait dans une province de la France, sous la présidence de cinq abbés français ; on y venait de plus de douze cents monastères étrangers, répandus en Europe, et qui relevaient de Citeaux. N'était-ce point donner à notre patrie une in-

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fluence vraiment prépondérante sur les autres États européens? (L'abbé Dubois.)

Sous le rapport industriel, Tordre de Citeaux a un passé qui lui fait non moins d'honneur. Dès le douzième siècle, Citeaux devenait comme un vaste institut agronomique, excellant à se régler sur la température climatérique, sur la connaissance des divers terrains elles produits qui leur sont propres, réunissant tous les vieux éléments agricoles, en créant de nouveaux. L'esprit de ce vaste institut agronomique passait dans ses quinze cents monastères, qui se transformaient en autant de fermes-modèles régionales, et de là.dans le peuple, par ses granges ou fermes-écoles. Ainsi, conclut le docte abbéDubois, ddins son Histoire de Fabbaye cistercienne de Morimondy toute cette organisation agricole que nos réformateurs modernes • ont essayé d'établir en France à si grands frais, avait été réalisée par quelques cénobites dans toute l'Europe, il y a plus de six cents ans, avec cette différence que les moines ne demandaient pas vingt-cinq millions par an pour faire leurs expériences, mais seulement des broussailles et des marais. Voilà pourquoi on voyait les aïeux des habitants de Royaumont rechercher les endroits les .plus sauvages et les plus ingrats, afin d'y créer le sol ou de le féconder : terras ah habitatione hominum remotas... Sylvas aquasque ad facienda molendina, eqnos^ pecoraque^ curies ad agriculturasy etc. (Annal. Cist. 1. 1, p. 24.)

On sera facilement d'accord qu'il faut un contrepoids à ce mouvement général qui entraîne le dix-

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neuvième siècle vers l'industrie; et si les grandes exposiliom qu'on a mises en honneur, et où s'étalent tous les trésors et tous les produits de la terre, sont un des grands' signes delà révolution qui s'est accomplie dans le monde, et du déplacement qui s'est fait dans la valeur relative des choses, n'allons pas tomber dans un autre extrême et abdiquer les hautes et nobles ambitions d'autrefois. Un fin critique (M. Renan) , nous dirait en 4 867 comme en 4 854 : « Le prophète de notre âge, Fourier, avait prédit qu'un jour, au lieu de se rencontrer dans des batailles ou des conciles œcuméniques, les portions rivales de l'humanité se disputeraient l'excellence dans la confection des petits gâteaux. Sans doute ce grand progrès n'est pas encore pleinement accompli ; mais bien dos pas ont été faits en ce sens ; il y a quelques jours les plus fortes têtes de l'Europe étaient occupées à décider quelle nation fabrique le mieux la soie ou le coton. »

Qu'on mesure les progrès que l'homme a su faire dans le domaine de la nature, grâce aux ressources de son intelligence, ce ne |)eut être là qu'une tendance spiritualisle, si elle est contenue en de certaines bornes ; do même que les améliorations malériellos, quand elles contribuent à élever le niveau des classes inférieures et à rapprocher les peuples, servent, par là même, à une fin religieuse ol morale. Quoi do plus attachant que la série dos étapes successivement parcourues par le génie inventifde riioinme pour en arriver où nous sommes! Gomme

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force et défense physique, rhomme ne voyait à ses côtés que des êtres mieux pourvus, plus fortement organisés que lui; il n'avait reçu « ni les dents acérées du tigre, ni les serres puissantes de l'aigle, ni les membres agiles de l'antilope, ni la masse de l'éléphant, ni l'électricité foudroyante de la torpille, ni la brillante parure du flamant, ni même la chaude et modeste toison de la brebis. Tous les dons étaient distribués. Il naquit avec une peau nue, délicate et sans résistance, des membres inhabiles à la course, impropres à la natation, impuissants au vol, et comme suprême condition de misère, un estomac difficile, ne pouvant recevoir que des aliments choisis. » Et cependant, l'homïne ne s'est-il pas élevé auih dessus de tous ces êtres qui semblaient devoir lui imposer des lois ? C'est que, comme l'observe M. Julien Turgan, dans son curieux livre sur les Grandes usines de France, « il a plu au Créateur, en modelant le cerveau de l'homme, d'y sillonner quelques circonvolutions particulières et d'y souffler l'intelligence, quand il n'avait donné aux autres que l'instinet. » Étant indiqué ce point de départ, rien n'a autant droit au respect, que de voir comment l'homme s'est élevé de l'état matériel le plus grossier et le plus rudimentaire, à notre civilisation élé-

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gante et avancée. C'est en appliquant sans relâche

son intelligence, que l'homme est parvenu à assurer •jn- à son corps une nourriture appropriée à son organi- ^i; sation, à. confectionner des vêtements chauds, qu'il

teint, s'il veut, des plus riches couleurs, à élever

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des demeures solides, ornées desproduits de tous les arts. N'est-ce pas admirable de considérer Thomme dans cette véritable bataille qu'il a ertgagée contre les éléments, dressant ces forteresses qui s'appellent des fabriques, des manufactures, des usines, des ateliers, où s'élaborent les merveilles de notre civilisation? Qu'a fait l'homme encore? Sachant étendre le don du langage par l'écriture et l'imprimerie, il a relié entre eux tous les cerveaux ; puis, trouvant qu'il abrégeait sa vie par les fatigues de sa lutte contre la matière, il a créé des esclaves de fer et de feu pour l'aider dans son œuvre incessante ; il a créé un système de courriers et de messageries prompts comme la pensée, pour supprimer les distances, afin de nous pouvoir communiquer d'un bout du globe à l'autre, à l'instant même, les nouvelles qui intéressent nos cœurs, nos familles, ou nos affaires. Il n'y a pas de plus grands spectacles que ces victoires de l'homme sur sa misère originelle; mais le mai serait de sortir de l'équilibre, et de ne voir dans l'être humain que le côté animal. Voilà pourquoi il faudra à côté de tout mouvement industriel puissant, un puissant mouvement religieux et moral : car une nation où les exemples individuels et le spectacle de certaines corporations ne viendraient pas rappeler sans cesse, qu'à coté des supériorités industrielles, l'homme doit avant tout et par-dessus tout, cultiver les supériorités morales, religieuses et directement intellectuelles,... cette nation serait bientôt perdue, parce que la profession des arU mécaniques ne peut

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s'allier que trop à une véritable dépression morale et intellectuelle. Si la France venait jamais à ne comprendre d'autre gloire que la gloire industrielle, c'en serait fait de nous, nous aurions sacrifié à l'accessoire de la civilisation le principal; toute noblesse, toute élévation d'idée et de sentiment aurait disparu . Nous ne consentons pas à appeler du nom de nation, une collection de crétins enfiévrés qui donneraient la suprématie à des intérêts secondaires et envisageraient la richesse comme-la règle unique et absolue de la hiérarchie sociale. Que l'on discute, dans l'industrie de l'imprimerie, sur la fabrication des encres, sur la réglure, le trempage du papier, sur le tirage m'écanique, sur le tirage au bras, au séchoir ; que dans l'industrie de la fabrication des bougies stéariques, on se partage entre la préparation de l'acide stéarique par la saponification calcaire, et la méthode de saponification par l'acide sulfurique; que dans la papeterie d'Essonne, et dans les autres fabriques de papier, on fasse des essais sur les opérations diverses qui amènent la transformation plus ou moins économique des chiffons et autres matières textiles en papier ; que l'on perfectionne l'art de fabriquer lés faïences, la porcelaine, l'art de travailler les métaux, d'y appliquer la dorure et l'argenture par la pile voltaïque, etc., rien de mieux, mais, que Ton ne néglige pas les grands côtés du développement humain ! et que la délicatesse du sens moral, au lieu de décliner, se trouve dans notre nation à la hauteur où l'Évangile tend à l'élever.

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Est-il donc inopportun de ramener la pensée publique sur les institutions du monachisme, lorsque les grands courants de l'activité moderne, désertant la sphère ecclésiastique, vont à l'industrie, au commerce et aux finances ? On voit que non. : sans contester ces grands courants, on s'est borné à rappeler ici que l'ordre de Cîteaux, auquel appartenaient les bernardins de Royaumont, n'avait rien dans ses précédents historiques qui puisse révéler une incompatibilité, même de tendance, avec le développement de la richesse et de la production nationale. Tout au contraire ; et si les bernardins du douzième siècle revenaient à la vie, de notre temps, il est très vraisemblable qu'ils seraient les premiers à populariser parmi nous le goût des sciences utiles, à faire comprendre et aimer les grandes créations de notre industrie; ils seraient les premiers à cultiver ces arts, ces sciences, cette industrie qui donnentune idée élevée de la grandeur de l'intelligence de l'homme. Par conséquent, on ne saurait alléguer d'inévitables ruptures; il y a alliance entre l'idée religieuse et l'idée industrielle, pour donner satisfaction complète aux multiples nécessités de notre être spirituel et matériel. .

11 y a quelque chose qui ne peut renaître des temps anciens, ce sont les abbés commendataires ; cesabbés portaient rarement l'édification dans leur abbaye; quelquefois ils ne la connaissaient même pas, et s'ils la connaissaient, ils y étaient souvent une occasion de dissipation, et quelquefois de scandales; ces no-

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minations de commendataircs, toujours dangereuses etabusives, l'étaient surtout au temps funeste du dixhuitième siècle. On spéculait sur une nomination mendiée, et les moines, à qui on donnait Tabbé demandé n'avaient à craindre de lui que des tracasseries relatives à la manse abbatiale. Si de pareilles nominations eurent toujours des inconvénients, combien en présentaient-elles dans un siècle où la retenue ne fut plus une bienséance nécessaire? Quelquefois ces bénéfices lucratifs furent donnés, il est vrai, au mérite et au travail, dont ils furent une honnête récompense; mais presque chaque semaine, la Gazette ou le Mercure de France annonçaient une nomination en faveur d'un jeune homme qui n'avait pour titre à ce bienfait que le nom de son père et le besoin de sa position. Et de là qu'on juge de ce que durent gagner les monastères! {Ëncyclop. théolog. de Migne,

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Les oblats, qui possèdent aujourd'hui Royaumont, ont vu les écueils; ils les éviteront avec la grâce de Dieu^t moyennant la fidélité aux principes de leur institut. Un simple pécheur, par naufrage ou par aventure, détermine souvent, en mer, la position de quelques écueils qui avaient échappé aux remarques des pilotes les plus habiles. Les oblats profiteront du passé des bernardins. Ils n'oublieront pas que le dixhuitième siècle avait précipité toutes choses; que Royaumont, à partir de la Régence, s'était endormi, à uncertarn degré, du sommeil général; et qu'enfin la plaie si destructive des abbés commendataircs

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