LIVRE DEUXIÈME
de son adolescence? N'y avait-il pas le germe d'un mal latent qui allait grandir avec elle, s'attacher à son sein, pour empoisonner les sources de la vie, et abréger son existence séculaire * ?
Les Bernardins, qui habitèrent les premiers Royaumont, tinrent parole; ils réalisèrent lespérance de Louis IX et Tattente publique, en portant d'une main pieuse et ferme le drapeau de la dignité de la personne hiimaine et du respect de soi. Néanmoins, ces Bernardins ne commencèrent que lorsque déclinait h splendeur onginaire ; Royaumont naquit quand l'organisme cistercien recevait une altération dont on ne mesurait pas la portée, et qui sera des plus funestes; c'est qu'au treizième siècle même, le statut fondamental de Tordre, la carte de charité^ subit une atteinte profonde. On ne peut y insister au débiit, de crainte d'assombrir une aurore et de répandre une teinte lugubre sur les premières pages d'un récit qui promet des épisodes glorieux. Il n'est pas inutile cependant de prévenir le lecteur : il y avait dans cette vie première et luxuriante de Royaumont un principe caché d'affaiblissement, un principe distinct de la caducité inhérente à toutes choses, et qui cependant n'était pas le fait de Royaumont lui-même. On doit avertir d'une altération de l'organisme cistercien, introduite dus le principe, insensible d'abord, irrésistible plus tard. Comme il y a une économie, une hygiène pour la vie des individus, il existe une économie, une hygiène pour les corporations, pour les collectivités morales. La date où rhygiène du corps cistercien fut bouleversée et anéantie serait la bulle Parvtis fons de Clément IV. Le Nomasticon eisterciense^ grand recueil d'archives de l'ordre, a conservé les pièces du débat, cause première de la modification
^ Pour une abbaye ne durer que six cents ans, c'était à peine atteindre ce qui représente quarante ans dans la vie d'un homme.
cistercienne. C'était le grain de sable qui détruisit ici un bienfaiteur de l'humanité, qui arrêta là un tyran/, ou frappa ailleurs un corps illustre d'impuissance et de mort. Une agglomération d'hommes ne se maintiennent dans la pureté primitive qui présida à leur agrégation, qu'au moyen d'un système d'action et de réaction réciproque de tous les membres de la corporation les uns sur les autres. Si on ôte de la machine les rouages qui sont la partie pondératrice, la partie qui surveille, retrempe, régénère, on conçoit qu'à la longue la machine sera enrayée; on marche à la pétrification.
Les premiers fondateurs avaient pris des mesures préservatrices et pondératrices pour empêcher les monastères de se suicider par leur propre faute ; la constitution de Tordre fournissait le moyen d'attaquer résolument le mal et les abus dans leur racine ; on laissa dépérir ces moyens ; on viola la constitution qu'avait si profondément conçue saint Etienne, en introduisant dans la carte de charité des modifications que Ton crut salutaires et qui ne furent que meurtrières ; le système des visites annuelles de chaque monastère, la combinaison qui rendait effi^caces ces inspections furent troublés; l'énergie des assemblées annuelle^ du chapitre général fut elle-même diminuée ; c'était, par conséquent, poser, dès le treizième siècle, un principi* destructeur, inaperçu d'abord, mais qui, dans lasuite* devait miner sourdement l'existence du corps entier des Bernardins. Mais l'on doit écarter ici les sombres prévisions, afin de ne pas anticiper sur les époques, et pour suivre l'histoire pas à pas ; ne mettons pas la tombe avant le berceau, les angoisses de l'agonie avant les rêves riants de la jeunesse ; il convient d'assister, avant tout, dans les li^T^ qui vont suivre, aux riches années de Royaumont, aux phases diverses de sa croissance, et à la beauté de son
* On se souvientdu mot de Pascal: un grain de sable qui se mit dans la tv^ de Cromwell changea la face des affaires en Europe.