‹ Histoire de Royaumont (volume 2)Chapitre 9 sur 288 · XXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION

se dresser au milieu d'elles des murailles qui disent à tous : Tirez de vous-même les forces latentes qu*y a déposées votre suprême auteur; mais n'oubliez point que vous avez à recevoir du dehors plus que vous ne trouverez au dedans de vom-mêmel Ne faite» point fi d'une assistance mystérieuse, d'une libération gratuite, d'un secours externe, d'une rédemption individualisée à votre personne !

Assurément les modernes possesseurs de Royaumont n'ont point à s'adonner à quelqu'une de ces spécialités temporelles qu'aime notre siècle : leur mission est d'ordre spirituel. Mais si les temps nouveaux étaient comme les anciens, si la chrétienté n'avait pas été sécularisée, si les bernardins avaient dû être continués, qui vous a dit que les questions d'agriculture, de science, de banque, d'économie industrielle auraient périclité dans leurs mains? On nous montre aujourd'hui, entre l'économie politique, officielle et l'individualisme égoïste, entre fe monopole et la liberté, on nous montre comme idéal pour la question du travail et des intérêts des populations ouvrières, un moyen terme, qui sera, dit-on, le mot de l'avenir : ce mot est la coopération^ c'est-à-dire l'économie dans la dépense, par la suppression des intermédiaires inutiles. Mais est-on sûr que si Ton voulait, en remoiltant les temps, chercher l'origine première du mouvement coopératif, on ne la trouverait pas chez les moines, ces promoteurs antiques du principe de l'association, ces applicateurs en grandde la doctrine économique delà coopération ?

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Sans cela il reste, pour les acquéreurs de Royaumont, la nécessité de participer à une sollicitude non moins grave: La grande question de l'esprit humain, au dix-neuvième siècle, est de savoir si l'homme, abandonné à lui-même, à ses ressources isolées, terrestres, à son indépendance, à sa force personnelle, peut arriver aux fins complètes de sa créalion. L'homme doit- il tout tirer de son fond, de son moi? Se suffit-il? ou bien, par hasard aurait-il quelque chose à gagner dans une tradition auxiliaire? peut-il utilement faire des emprunts à'ia société qui l'entoure, à cette société qui aura le prestige de l'antiquité? peut-il être utile, et môme indispensable à rhomme de recevoir du dehors un peu de force, distincte de la sienne, un peu de lumière différente de ses lumières isolées et personnelles?

Voilà , dans ses termes les plus généraux , la grande ligne qui, en économie, en morale, en religion, sépare aujourd'hui la société des croyants de la société des libres penseurs. Or, ce ne sera pas trop aux oblats d'unir^ pendant une génération ou deux, leurs efforts aux efforts des chrétiens qui supportent aujourd'hui la mêlée. Prêcher, instruire, édifier, catéchiser, souffrir, moraliser, manifester Jésus-Christ et son Église, tout cela n'est point agir sur la matière, mais c'est sous des formes différentes servir noblement l'humanité dans une des nécessités les plus urgentes et les plus directes du dix-neuvième siècle, c'est travailler à faire naître chez nos frères Tindispensable conviction que nous

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avons besoin I tous et chacun, de recevoir quelque chose du dehors. C'en est'fait de rhumanité, si elle croit pouvoir complètement se suffire! Alors elle élimine Dieu, elle se fait Dieu, elle supprime Dieu, elle étouffe toute poitrine qui oserait réclamer une vie meilleure.

Qu'on ne se le dissimule pas ! le grand mal du dix-neuvième siècle est là, nous sommés atteints de la déplorable fatuité qui nous fait croire que nous nous suffisons en tout, moralement, intellectuellement, religieusement, industriellement, si on peut le dire. Et cependant tout est là, c'est l'un ou l'autre; ou nous nous suffisons, et alors confinés dans ce monde comme dans un désert impossible, il ne nous resterait qu'à rugir ou à gémir d'un gémissement qui n'admettrait même pas qu'on essayât de le consoler ; ou bien, il est souverainement faux que nous nous suffisions elque nous ayons été créés pour nous suffire, et alors dans quelle effroyable responsabilité nous engageons-nous, en voulant nous soustraire à des dépendances, à des auxiliaires, à des milieux et à des traditions auxquelles la Providence avait pourvu? Voilà ce que les oblats, avec tous les gens de cœur, ont mission de dire à leurs contemporains.

La fatalité de cette alternative de la suffisance ou de l'insuffisance humaine a été reconnue par le Hegel de ce côté-ci du Rhin : lisez Proudhon, le négateur audacieux de notre époque, le dialecticien foudroyant : « N'est-ce pas la grandeur du christianisme dit-il, d'avoir tellement absorbé en lui la substance

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de la religion, que ceux qui rêvent de le remplacer ne peuvent être que des copistes, et que hors de l'Église il n'y a pour l'adorateur ni logique ni bonne foi ? » Et, après ce préambule, Proudhon a la franchise de proclamer la fatalité du dilemme^ « Oh ! le christianisme est sublime, dit-il, sublime dans la majesté de son dogme et la chaîne de ses déductions. Jamais pensée plus haute, système plus vaste, ue fut conçu, organisé parmi les hommes ; moi, qui n'y vois qu'une création de la conscience universelle, je ne puis m'empêcher de saluer en lui le génie de l'humanité, qui, pour le salut d'elle-même, s'est imposé cette longue expiation ; et je fais ici le serment que si l'Église parvient à renverser la thèse nouvelle que je lui oppose, et contre laquelle elle ne trouvera pas d'arguments dans sa tradition ; si, dit-il, l'Église remporte contre la révolution cette victoire, j'abjure ma philosophie et je meurs dans ses bras, » Et quelle est donc cette thèse nouvelle? C'est ce qu'on appelle Vindépendance de la morale, et que Proudhon exprimait par Vimmanence de la morale ; c'est ce que châtiait naguère de sa puissante raison et de sa nerveuse éloquence Mgr l'archevêque de Paris, ce que le P. Hyacinthe stigmatisait à son tour avec sa dialectique élincelante sous le mot de séparation prétendue delà morale d'avec toute idée religieuse ; c'est ce que les héritiers de Proudhon nous répètent sous mille formes, dans diverses publications, à savoir, que la justice existe par elle-même^ qu'elle est liée à la raison et à l'organisation de

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