LIVRE NEUVIÈME
ment ruinés par les guerres et les commendes : ce qui impliquait qu'il était plus cher de wnre de poissons et de légumes, que de vivre de viande et de volaille. U disait enfin soit la stérilité de certains pays où étaient situées quelques abbayes, soit l'obligation où étaient les religieux de voyager souvent par des pays si dénués de ressources qu'on n'y trouvait pour tout aliment que de la viande.
Sixte IV pesa ces raisons et combina sa réponse de manière à tenir compte tout à la fois et du besoin de. la réforme et des tristes nécessités des temps. La cherté excessive des choses nécessaires à la vie était un lait patent qui s'était aggravé de toutes les agitations du quinzième siècle. On lit dans le Journal cVm Bourgeois de Parts, à la date des années 1418 à 1421 - « Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations pitoyables, des petits enfants qui criaient : « Je meurs de faim ! » On voyait sur un fumier vingt, trente enfants, garçons et filles, qui mouraient de faim et de froid ! on mourait tant et si vite qu'il fallait faire, dans les cimetières, de grandes fosses où on les mettait par trente et quarante, • arrangés comme lard, et à peine poudrés de terre. Ceux qui faisaient les fosses affirmaient qu'ils avaient enterré plus de cent mille personnes. Les cordonniers comptèrent, le jour de leur confrérie, les morts de leur métier, et trouv^ent qu'ils étaient trépassés bien mille huit cent, tant maîtres que variets, en ces deux mois... Des bandes de loups couraient les campagnes et entraient même la nuit dans Paris pour enlever les cadavres... Les laboureurs quittaient leurs champs et se disaient entre eux : « Fuyons aux bois avec les bêtes fauves... Adieu les «t femmes et les enfants... faisons le pis que nous pource rons... remettons-noiis en la main du diable. » Lorsqu'il en était ainsi à Paris et aUtour de Paris, que l'on juge de ce qui se passait au loin, dans les campagnes. Ces misères tenaient à bien des causes; mais le peuple n'en
HfSTOlRE DE BOYAONONT.
connaissait qu'une seule, les Amjlais; toutes les souffrances qu'il avait endurées, il les attribuait aux Anglais; tous les ressentiments qu'il avait accumulés^ il les^ reporta sur les Anglais ; et c'est justement cette misère trop • réelle qui contribua spécialement à susciter dans le cœur des populations l'idée et la rcsolulion d'expulser les dominateurs étrangers, cause occasionnelle de tant de maux. On avait vu, comme thermomètre de misère, des situations désolantes, durant le parcours du quinzième siècle. Tout se réunissait en 1 440, la peste, la famine, la cherté exorbitante des choses, la misère. La valeur du blé s'éleva en Angleterre au prix énorme de trois shillings quatre pences le boisseau ; le peuple ne se nourrissait que de pain de pois, de fèves, etc., quoique à Londres les marchands, par Pimportation du seigle de la Baltique, contribuassent à diminuer la discite. Puui la France, le prix des denrées était décuplé à cette époque; et le nombre de ceux qui mouraient de Êiim et de maladie dans les classes populaires était immense *.
Sixte IV, qui jugeait les choses d'un point de vue plus universel que celui de l'assemblée de Ctteaux, mit un tempérament dans sa réponse, en s'inspiranl de la considéralion de la ^n-ande misère et de la cherté des choses. Il y avait à débattre cette éterueiie raison de la prétendue décadence des tempéraments, argument invoqué par la mollesse de toptes les époques. Sur la question de la difficulté pins grande à trouver du maigre, Tabbaye dé Royaumont ne pouvait être citée, puisque ses vastes étantis, {lourvus suflisaiMnient de poisson, offraient de perpétuelles ressources aux moines. Quant à l'embarras pour manger du maigre, dans les voyages^ la généralité des religieux n'avait point à voyager^ le doitre étant leui*
1 Ces affreuses calamités se reproduisirent durant tout le quîusièliie siècle. Pour les faits cités plus haut, V. Mon^lrelot, TI, 151, 155i et VHiitoiré ^'Angleterre, par Jobn Liogurd, t. IJ| in-4% p. 20.
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séjour obligé et continu. La bulle de Sixte lY n'accorda pas en effet l'exemption générale sollicitée par le chapitre général de Giteaux. Le Souverain Pontife maintenait la bulle de Benoît XII, mais il donna pouvoir au' chapitre
général et aux abbés de Citeaux de dispenser, scion leur conscience, de l'abslinence de la viande, en cas de nécessitéi tatUes les fois quHl y aurait lieu. Ce n'était pas méconnaître la misère et la désolation des monastères; mais ce n'était pas non plus céder au torrent et agrandir son impétuosité; ce n'était pas enrayer Tidée publique qui demandait une réforme. Ce n'était pas sanctionner le fait de plusieurs religieux qui, malgré les remontrances des supérieurs, se donnaient la liberté de manger de la viande, contrairement aux règlements.
Jean III de Collé mourut avant que celte qiiestion de la réforme et de rahstiuencc eut une solution déflnitive; il ne vit de grands changements ni dans Tordre en général, ni à Royauniont en particulier. Il abdiqua la dignité abbatiale en 1487, après trente-trois ans de gouvernement, et mourut, d'après le nécrologe, en 1490. On l'en- * sevelit devant le maitre-àutel, avec cette ëpitaphe : <c Ce « marbre recouvre la dépouille du vent rable Jean, doc- « teur en théologie et abbé de Royaumont. Après avoir « rempli la cliarge abbatiale avec un zèle que trente-trois « années d'administration n'avaient pu ralentir, il se dé^ . « mit de ses fonctions dains sa vieillesse. On lui choi- « sit, parmi les frères, un successeur d'une haute reH" «gion; celui-ci recueillit avec amour ses cendres, étant « lié avec le défunt par les liens du sang et par ceux de « la charité. Jean mourut eu 1490, lavant-dernier jour « du mois de juillet.
Qui saxo hoc k'^Mtur, patrem vfiierare Joliannem
Abbas namque fui(, Doclor et îUe fuit; Cuinque ter undenos rcxissel iorle pn* amios
Et premereiH canum tempora muiU aenem
33 HISTOIRE DE ROYAUNONT.
Sponte stia cessit, lectumque ex ordine fratriun
Substiluit claruin religione suiiiu.
Qui cinor<>s caros, fuerat nam sanguine junctus,
Condidit ; ad snprros spirilus hiiic abiit. Obiit anno 4490, mensis julii penultima luce
Jean IV de Merré, qui fut élevé en 1487 sur le siège abbatial de iiuyaumonl, et qui était le neveu du précédent abbé, apporta à Royaumout le concours d'une for le volonté et d'une activité peu commune. L^ordre entier, du reste, déploya un grand mouvement, bien qu*en résultat ce ne fût pas autant un mouvement en avant, qu^un mou* vemciiL circulaire. 11 s'agissait de donner Je dénoûiiient tant attendu à la grande lu'L^ociation .ouverte devant la chrétienté et le public européen, et dont le but était la réforme intime des maisons cisterciennes. Ce qui n^avait pas abouti du temps de Hymbert, abbé de CI teâux, fut repris lorsque Jean de Cirey lui succéda comme abbé de tout l'ordre. Quelles sont les impuissances et les défaillances que cachait tout ce fracas? on peut le deviner. La « faible nature humaine est si fine quand il s'agit de plaider pour les aises de la vie. Ët, tout d'abord, à la chaleur qu on mettait à modifier cet article de la régie concernant Tusage de la viande, il semblait que la régularité d'un monastère dépendit en entier de cet arliclc. Les sociétés modernes ne comprendraient pas cette grande importance attachée à une observance purement d'économie domestique. Mais, il y a la chaîne des actes humains, en vertu de laquelle, on est entraîné dun fait d'une gravité légère à unl'aiL plus cunsidûrable.
« GêHitt Christ., t. II. VIimtKlaxre de ta marne canmUueUe dit qu*en
1460, Jean de Merré, abbé de Royaumont, qui enseignait la théologie au collège dt s l)prruirdins de Paris, en appela, avec les religieux de Royaumont, d'uuc i^eutence d'excommunication donnée contre eux par le pape Pie II. D'abord, à cette époque, c'était Jean Collé ^ non Jean de Merré qui était abbé de Royaumont. En second lieu, il ne subsiste aucun document pour nous cxpli(înGr la cause de celte rxcommnnifjtion. II y a là peut-être une erreur du copiste de V inventaire de la Aiause en 1765.