‹ Histoire de RoyaumontChapitre 119 sur 263 · LIVRE TRETZIÊIHE · texte numérisé non relu

LIVRE TRETZIÊIHE

de Voltaire ne produisît pas do l'(»n'(îl, lorsque autour de ce chef du mouvement se raliièreot divers esprits éminents, comme Montesquieu, Turgot, Kant, BulTon, dont les aspirations généreuses et libérales étaient de nature à tant séduire le puJilin IV.'mçais? Un but maguifitiue revenait dans tous les elïurls de l'activité littéraire, savoir: l'affranchissement deTesprit humain et de la personne humaine, le rétablissement des droits de Thomme» Tamélio* ration de son sort, le perfectionnement de son espèce. Déjà il eût fallu remarquer que Montesquieu élait de ceux qui, sans repousser absolument toute idée religieuse, ramenaienlsurtout la religion à la morale. Quand on avança dans le cours du dix-huitième siècle, 1 intention élait plus * marquée; ce fut, on l'avoue de nos jours, le mouvement ' d'espril propre à cette époque «t d'affranchir la morale du dogme, et de ramoner la religion olle-môme à la inuralo. »

Malheureuseniuiit nulle époque ne facililc l'invasiou du sophisme et du paradoxe chez une nation légère et impressionnable, au^nt que les époques de grande corruption sociale. Quand les mœurs publiques et pri-^ vées sont sens dessus dessous, il est facile de donner le branle-bas aux idées et de faire arriver à l'empire des opinions étranges en religion et en philosophie. Qu'auraitil fallu pour empêcher que Voltaire et Kant n'imprimassent à la pensée française la tournure excessive qu^elle prit à celte époque? 11 manqua des Bossuet, des Fénelon, des Fieibnilz et dos Pascal. La Franco manqua do ces grands esprits de l'orthodoxie, qui savent indiquer clairement a une nation les abîmes où elle court ; elle manqua de ces esprits vulgarisateurs, qui savent populariser une idée, un enseignement, en l'inculquant pendant quarante ans sous mille l'ornios, |)ar la liltérature, le roman, le théâtre, l'histoire ou 1 épigramme. La France, qui eut le Voltaire de la raillerie sceptique, manqua du Voltaire de l'afOrmation traditionnelle.

406 HISTOIRE DE ROYAUVONT.

On doit à Tabbaye de saint Louis de bien établir le bilan des idées et des Causses spéculations du dix- huitième siècle, avant que la terrible banqueroute intellectuelle jetât indistinctement à Tabîme et ce qui devait passer et

ce qui devait rester. Le philosophe do Kœnisberg, malgré la forme en appar;ence inoffensive des systèmes allemands , parée qu^elle s'enveloppe de brouillards, a été malsain dans le monde moral, parce qu'il ajouta au trouble logique du dix-huitième siècle. Si les cloîtres de Royaumoiil avaient renfermé un esprit puissant, un dialecticien luhuste, et une pium»' «*lu(juen!e, Royaumont aurait bien mérité de la cause sociale en prophétisant que Kant serait pour les générations nouvelles le père on ne sait de quel scepticisme panthéistique. * Royaumont aurait crié comme la sentinelle du bon sens ; il aurait, en perçant les voiles de l'avenir, montré Proudhon dans Kant, comme il eût pu, en dllolbach, lleivétius, Lamettrie, prophétiser nos modernes tireurs de conclusions, nos matérialistes, nos positivistes et nos athées contemporains, tous ceux pour lesquels l'ancien mol de Dieu est devenu, disent-ils, un mot trop hunl. Royaumont aurait rappelé à ceux qui demandaient lu séparation de la morale évangélique d'avec les dogmes chrétiens, que la morale tient au dogme religieux comme l*arbre tient à ses racines, si bien qu'en supprimant celles-ci on détruit celui-là. Est-ce qu'en elTet les discussions les plus métaphysiques qui semblent du domaine exclusif des idées ne se traduisent pas tût ou tard en actes dans le domaine des faits ^? Tout sort des doctrines, et la manière d'agir dépend nécessairement de la manière de voir. C'est deKanl que daté un renversement dans la chro-

* Bergier fut, au dix-luiitièrne siècle, un docte adversaire du dêisriic. î,o dirons-iions, cepnndnrit. la |)(»léiïii(iue do tôt psprit si sage nous piiraît manquer d ampleur et d liorizon. Au dix-iieuvièuic siècle, on sent «jue la pensée s'est élargie. Avec quelle autre portée, HH. de fionald» de Uaislre. fiamennais {Ruai $nr nnéiff-y t. I), Mgr Affre (MandmenUtur letienttn

LIYRË TREIZIÈME. 467

noiogie des mouvements logiques : c'est depuis Kant que certains esprils lionniMcs ne cherchent plus dans les idées religieuses « le fondement^ mais le couronnement des idées morales et politiques. » Les modernes prétei\dront inlervertir Tordre, on ne voudra plus descendre de la religion à la morale, maïs on croira pouvoir remonter de la morale à la relipfion. C'est Kant qui est le père de celle révolution immense, et on n'y prenait pas assez garde à la fm du dix-huitième siècle. On reconnaît aujourrrhuî ce qu'il y avait alors de révolutionnaire dans les théories de celui qui a dit si brillamment qu'il ne connaissait rien de sublime comme les étoiles dans le firmament, et l'inscriptioii do la loi morale dans sa conscience. On confesse que la politique et la morale,- en se sécularisant au dix-huitième siècle a cherchaient à s'affranchir, non-seulement de rÉglise catholique, mais de tout dogme positif et même de tout système métaphysique ^ » Si Bossuet avait vécu du temps de Louis XV et de Louis XVI, il aurait répété sur la morale philosophique et indépeiidaute ses sages opinions : a Pour la doctrine des mœurs, nous avons cru qu'elle ne se devait pas tirer d'une autre source que de TÉcnture et des maximes de rÉvangilc, et qu*il ne fallait pas, quand on peut jiulso' au m'dteu d'un fleuve» aller chercher ^ des ruisseaux bourbeux. » *

Les théories de Kant, Tliistoire de Royaumont tient à y insister, ont été la fatalité de l'époque. Avec sa distinction subtile d'une raison théorique^ à laquelle il

dogme et de h morale), Ngr Darboy, dans Féloquent et ml niandement pour le carâme de cette année i8tt7, n'ont-ils pas fail sentir que la sécurité

et la prospérité sociale reposaient nécessaircm' nt sur les croyances rclipieuses de la nation, aussi bien que lamoralilé et le dévelopjxMiKMil inlimo des individus? C'est eu se mettant en rapport avec les l'aisonucujoiii s développés par ces puissants esprits, qu'on peut comprendre la souveraine et calamiteuse imprudence qu'il y aurait à séparer ridée morale de l'idée religieuse.

< Histoire fU's idée» morales et politiques au dix-huitième siècle^ par Juics liariii, professeur à Genève.

408 HISTOIRE DE UOYAUMONT.

refuse la puissance de démontrer Dieu, et d'une ration pratique au moyen de laquelle il remonte ù Dieu par la loi morale, Kanl venait troubler les esprits faibles

chez les modernes. Ou n'aime pas (jn'ou n'arrive à Dieu que par déduction de la loi morale; c'était poser un point de départ dangereux, puisqu'on inslallait le sceplicîsme, l'incroyance et le doute au seuil des sciences métaphysiques. Les modernes n'en viendraient-ils pas à conclure que Texistence de Dieu n'est point nécessaire à la loi de la conscience et à la raison? importe que Kanl, après avoir fait découler la loi morale de la volonté humaine, et avoir proclamé ainsi la suffisance de l'élément humain, se soit rattaché par inconséquence à l'idée de Dieu? Il rapetissait l'idée de i'Klre des êtres. Comme le drame de la vie ne pont avoir sa conclnsioa sans Dieu, il imilail, dit un écrivain, Tauteur des tragédies antiques qui, embarrassé du dénouement, faisait intervenir quelque diyi* nité de l'Olympe pour trancher le nœud de l'intrigue impossible à débrouiller sans elle. Telle est Textrômité vers laijiicne nous a poussés Kant : les iiiuraiisles moderncsqui veulent bleu encore en appeler à Dieu, n'en appellent à lui que comme à une machine nécessaire et à un comparse indispensable. Les intentions de Kant étaient nobles et pures, mais il ignorait les vrais principes cbnstitulîfs de la nature humaine puisqu'il en baïuiissait l'élément religieux. C'esl lui (jui a accrédité les dires de Voltaire, de Diderot, et de l'école française, prétendant qu'en s enlonçanl dans les profondeurs de la constitution morale de riiomme, on en ferait jaillir beaucoup mieux les sources de la vraie religiosité et de la pure moralité. C'est lui qui a contribué à mettre en honneur cette formule ressassée par les philosophes français que a on honore Dieu non par un culte, mais par la bonne conduite, » oubliant que l'essence du culte est justement de réaliser cf d'assurer mieux là bonne conduite.

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