LIVRE TREIZIÈME
difficile de méconnaitre la révélation de Dieu dans la création et aa manifestation dans la conscience, d'autre
part le déisme proiivi', par son développeiiient, que cette foi nalurelie eu Dieu et celle conscience spontanée qui en rend témoignage s^étcignent et se perdent quand on persiste à nier la Providence dans lé cours de l'histoire. En France, la seconde moitié du dix-huitiéme siècle avait présenté le même développement du déisme, bien que la doctrine eût employé pour armes la poésie légère, Tesprit, la plaisanterie, le sarcasme. Le plus générale* ment on concluait par Tadoration de la nature et par ridôlatrie du moi, par Tathéisme et le matérialisme le plus cru. Qui pouvait ignorer ce profond travail de décomposition dans les idées françaises?
11 y aurait en outre quelque raison de croire que le gjtwnà ébranlement du monde politique, religieux et philosophique avait démoralisé Fabbé de Ballivières* Dés son délmt dans la vie publique, il avait vu la situation
* générale se tendre de plus en plus, le chanceliei- Maupeon, croyant devoir recourir à de ces moyens suprêmes qui sauvent ou tuent les États, détruisant les anciens parlements, et se rendant ainsi l'auteur d'une, grande révolution dans l'ordre judiciaire et dans le système du gouver-
' nement, ce qui le fit accuser par Grimm et par les philosophes ^le détruire les anciennes institutions de la France.
Après le chancelier Maupeou qui avait renverse le parlement, l'abbé de Balliviéres avait vu M. de Maurcpas,
devenu ministre, pratique;', devant l'imminence du péril, une politique ()[) posée, en rétablissant les parlements, mais en jetant la royauté dans l'inconnu. Ne nous avait-on pas, à l'extérieur, engagés dans, une guerre maritime pour soutenir l'indépendance des Ëtats-Unis (1778), et la guerre d'Amérique, qui s'achevait à peine, ne nous coûtait-elle pas 1200 millions, qu'il fallut emprunler, puisque^ loin
d'avoir un trésor, Ton était chargé de dettes qu'il n'était . pals possible d'acquitter? Lorsqu'il y a trop de complications, on suffoque : les inférOts onéreux de cette nouvelle charge devaient aineuer ou accroître le fameux déticit, cause occasionnelle de la convocation des états généraux; l!abbé de fiallivières apprendra bientôt la suite de cette crise formidable. Il avait la conscience des révolutions énormes déjà opérées dans la pensée publique, « dont de prochaines révolutions politiques devaient être le simple retentissement extérieur, et pour ainsi dire la manifestation plastique, » il l'avait, cette conscience, au point de douter s'il veillait ou s'il rêvait. Ce qui se passait Pimpressionnait si fort, le temps produi<sait des ctiangeinents si rapides en France, l'opinion publique se modifiait d'une manière si sensible, que M. de Ballivières avait lui-même ses formules sur la situation et ses visées sur l'avenir national. A l'abbaye, on semblait calme. Pourquoi Royaumont aurait-*il gratuitement anticipé sur l'heure soleunelle des épreuves? L abbaye laissait le mécanisme de la vie régulière fonctionner dans le cercle uniforme tracé par les règlements cisterciens. On lit, dans le journal de la Manse abbatiale de Royaumont, pour les années i77^à 1781, que, dans le mois de décembre 1779, dom lluard prit possession de l'administration de l'abbaye, en qualité de prieur (1(S décembre); dom Rémi Canonne en était déjà procureur et r^issait la manse abbatiale. Mais de ce jour, 18 décembre, comme dom Huard trouva que dom Canonne était suffisamment employé à la manse conventuelle, il chargea dom Dumontier de régir la manse aijbaliale : délails d'économie intérieure et d'administration qui n'empêchaient pas d'avoir les yeux ouverts sur Tesprit du temps. Mais voici comment l'abbé commendataire de Royaumont en vint h prophétiser.
L'abbé de Ballivières rencontrait à la cour et chez les
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amis communs un marquis, un homme bien doué sous divers rapports > et dont la dame demëurait oiilciellement auprès de madame Élisabeth de France, le mar*
quis de Travannel. Comme le marquis était au côurant des coustruclions entreprises à Royaumont par ÏMid commendataire, celui-ci lui dit un jour, d'un air sententieux et proptiétique : « Margm^ je bâtis pour wm, » La suite de cette histoire va nous apprendre si ces paroles étaient une prophétie, dans quel sens« et ensuite si la prophétie se rr:disa. Il faut dire que le marquis était voisin de campagne de l'abbé de Ballivieies et seigneur du château le plus à proximité de Tabbaye de Royaumont. Ce n'est pas que M. de fiallivières tût un abbé prophète à la façon de Richard Tustin, dont la tombe se voyait à l'église du Mont-Saiul-Michel. La prophétie de l'abbé de Ballivières était de celle que les rationalistes de notre temps accepteraient sans difficulté. Richard Tustin S abbé du Mont-Saint-Michel en Normandie, avait prédit, dès le treizième siècle, que deux événements coïncideraient, celui de la chute de l'abbaye du Hont-Sairit-Micliel et celui de la ruine de la monarchie française ; et au dix-huitième siècle, on comprenait que les jours approchaient pour la réalisation de cette prédic< tiott. « Louis Vfj comme prince ou comme roi, n^étaU point venu visiter le sanctuaire du patron de la France : Patvomm reyiu Franciœ in tabernaculo suo ; la graude tour
* Aubert, évôquc d'ÀTrtiicbèR (Manche), avait fondé, au huitième siéde» ï'éplise <\o Sfîiiit-Michel, sur une moiitagnr» de granit, entourée par la nier, à 15 kiioinétres d'Âvranches, où Ton peut aborder quand la mer se relire. Saint Aubert avait établi, à ce Mont-Saint'^idiel, des chanoines séculiers; mais, dît Tabbë de Longuenie, dans sa deseri|Âion de tali'rance de 1719, Richard duc de Normandie, les en chassa deux cents ans après, . et y mit des moines bénédictins. C'était au dixième siècle. Richard Tusttu était abbé du Mont-Saint-Michel, au treizième siècle; il était affectionné du pape Alexandre )V, qui lui accorda des honneurs et des privilèges jusque-là, inconciliables avee la dignité de Tabbé, par exemple de porter la mitre, de conférer les ordres mineurs.
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qui portait la statae dorée de l'archange n^exisftfit plujs,
l'église souterraine était souillée et déshonorée. » On croyait recomiaîtrc à ces signes les temps et les avantcoureurs des catastrophes prédites par iiichard Tustin K L'abbé de Eallivières émettait des prophéties, que ne rejetterait pas la moderne école qui pose pour régie absolue de la critique, de ne pas donner place dans les récits historiques à des cireoQstances miraculeuses, présupposant des causes ou des interventions extra, ou supranaturelies. L'abbé de Ballivières, qui n'annonçait pas les événements d'un avenir irès-éloigné, se bornait, dans les prévisions qu'il édictait sur le lendemain, à' traduire le résuitat d'un épisode Ireîs-rapproché, el à prochaine échéance, de Tinvariabh} enchaînement des causes et des cITets. Sénèque a dit des mouvements réguliers ou irjréguliers de la société dans les affaires humaines : « Rien ne survient, tout procède. » C'est à ces proportions que se réduisait la prophétie de* Fabbé de Royaumont. Et pour bien entendre le don relatif de prophétie dont Tabbé de Ballivières parut un instant pourvu, peut-être doit-on rappeler l'opinion qui a existé de tout temps et dont o/i trouve Pécho chez les écrivains de l'antiquité et des temps modernes. On parait avoir été convaincu de Tidée, que, quelques instants avant d'expirer, le moribond jouissait on ne sait de quelle faculté de prévoir plus ou moins Favenir^ Âu sein du. monde hébreu, dans les derniers avis que Jacob donna à ses fils, on remarque qu'il y môla
. * Louis XI, qui se. trouvait an château (Tâmboise, institua, en 1469, l'ordre des chevaliers de Saint-Michel. Les religieux du Monl^aint-Michel
cédèpent à ces chevaliers leur admirable salle du chapitre, un dos plus beaux vaisseaux ^Mitliliiuf^s qui r xistoiit au inonde, où s'élaii réfiipriée toute la pompe féodale de la viciile iruuce, au dire de la marquise de Créquy, et qu'on appela depub la Salle des Chevaliers. Philippe Hurault, comte de Chivemy, chancelier de France, père de Ifgr Philippe Hurault, abbé de Hoyaumnnl, iHait i)riour de cet ordre de chevaliers de Saint-Michel, lorsque Henri ill, en 15H4. fit un concordat avec François de Neuville, jr'^néral de l'ordre de Graudmont, par lequel ce prieuré fut distrait de cet ordre.