LIVRE TUKIZIÈME
pénibles. Le H. P. abbé de ce monastèrcy Philippe Auvré» ayant cru devoir vers i 450 en-réduîre le nombre et l'étendue, rendit à ce sujet un décret, dont le considérant, tout raisonnable qu'il soinbiait au tond, n'en était pub moins singulier pour la lorme : « Craignant, y est-il dit, que vu la quantité de messes et de prières dont ils sont surchargés, nos religieux, fatigués et ennuyés de la quantité de paroles qù*îls sont obligés de prononcer, ne luiunent le dos à Dieu... nous, Plnlippe, humble abbé du nionnsfère, etc... » Or, pour revenir au dix-huiliènie siècle et à l'engourdissement qui parait avoir gagné à cetle époque beaucoup d'abbayes, il est notoire que la discipline et les travaux des couvents de Tordre de Saint-Benoit devaient être bien relâcbés sous Louis XV, puisque les auteui*sde h Gallia chvistiana, bénùdictins eux-inevies, l'ont Tayeu naïf que, malgré les suppressions opérées par Pabbé Philippe, les sept ou huit moines de Saint-Georges, à cette époque, en faisaient encore plus en un seul jour que quarante moines d'autres abbayes n'en faisaient, de leur temps, dans toute une semaine ^ L'oisiveté ne s*in- Iroduisait-elle pas un peu à Royaumoiit, à une certaine période du dix-huitième siècle? Il ne serait *pas aisé de le nier d'une manière absolue. Néanmoins, on n'en vint pas à 'ce degré de far niante qui serait incompatible inèiuc avt'c les rudiments de la vie religieuse. Tandis (|ue tout Paris trempait dans la l'ameuse agitation musicale qui partagea la société en giuckistes et en piccinistes, et agita les provinces elles-mêmes, tandis qu'on ne parlait que réunions chez madame Geoffrin, chez madame IHi DefTand, dîners dui)aron d'Holbach, soupers du comte de Uouiainvilliers, sociétés joyeuses cliez mademoiselle de Lespinassc, il semblerait que, pour pendant aux sociétés philosophiques en vogue, les monastères se laissassent bercer au doux et trop mol repos.
* .\. DevIUe, Âàimye de Saini^eot yex de lîockei- ville.
m UISTOIRË m ROYAUMONT.
L'histoire ne doit |ias seulement la justice aux derniers moines de Royaumonl; clic leur doit aussi cette cquitulile modération ({uï a sa source dans uiic compatissante indulgence, qui pèse toutes les circonstances de temps, de société, de milieu, et qui« ne s'étonnant pas de rencontrer des côtés humains dans l'humanité, sait admettre des altcnualions opportunes. (Juand une institution doit périr, il est logique que les préliminaires se disposent à précipiter la fm. On retrouvera dans M. deBailivières, abbé commendataire de Royaumonl, un de ces hommes de molle 'inertie, en parfait rapport avec les époques de décadence irrémédiable. Toutefois, si l'esprit de la fin du dix-huitième siècle, d'une hostilité systématique aux ordres religieux, n'épargnait pas l'aristocratique habitant de la manse abbatiale, les habitants de la manse conventuelle de Royaumont ne trouvaient pas plus de miséricorde. L^opinion publique étant prédisposée à condamner la conduite des moines antérieurement à tout examen, les leligieux de liuyauiuont, sous les abbés de Pontciiartrain,. de Rosset de Fleuri, de Ballivières, devaient nécessaire* ment être tiédes, relâchés, mondains, s'ils n'étaient pas pires, parce que, dans Tesprildu teinps,on regardait tout ' moine du ilix iniilièine siècle comme fatalement abaissé, corrompu, innnoral.
La postérité se doit à elle-niéme de revenir sur les partis pris de nos pères et de professer la modération, au nom des lois bien connues de la nature humaine* L*astre de l'abbaye de Royaumont pâlissait, quand l'étoile de Voltaire brillait de son piemier éclat; mais, (|ue l'on considère que Tastie cistercien de Royaumont avait déjà fourni six longues révolutions séculaires. Pourquoi, en définitive, insulter par un rire railleur aux années mourantes d'un colosse, et lui reprocher de n'avoir plus dans ses armées de décrépitude l a^iUté du jeune àye? 11 en est des corporations comme des individus i au début
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de toute carrière comme de toute entreprise, l'homme montre un zèle et une ardeur extrêmes, parce que rien ne
coûte au commencement. Aussi les moines de Royaumont, despreiuiei s siècles, soutenus par le Icu sacré qui exaltait les forces de leurs âmes, ne trouvaient pas le sacritiGC dii'llcile^niles austérités de la règle cistercienne rudes et pesantés* On se représente, dit ingénieusement un docte écri* vain, en les voyant marcher avec ardeur et régularité dans les âpres sentiers du déserl, s'avançanl de solilude en solitude, défrichant, priant, moissonnant, on se représente une caravane d'Orient, engagée dans un long et périlleux voyage ; la colonie de Royaumont a marché pendant six cents ans à travers les longues plaines sablonneuses, recomiiieiiraiiL cliai|iii' matin sa course courageuse à travers des sables stériles. Les iieures de fatigue et d'accablement sont arrivées, après qu'on avait été pendant six siècles insensible aux ronces du chemin, au poids accablant du jour. A mesure qu'on s'est éloigné du point de départ, la colonie a voulu s'arrêter, comme tous les autres voyageurs, au bord des oasis pour y chercher un peu d'eau et de verdure. Les désordres qu'entraînèrent les jours de langueur sont sans doute déplorables et ils doivent être réprouvés ^ «Sans vouloir excuser ceux qui s'en
* Nous n'admettons pus le genre de jusUiication udopté par le baron Ctiaillou des Barres, dans sa rcinarcjuable notice sur rabbaye de Ponligny, parlant d'un abbé commendataire du dix-huitième siicle : « Cet autre enfant
prodigue, dit-il, réflt-cliit bien, sur sa joyeuse et mondaine fi^'^ure, toutes les nuances de ce dauiné dix-liuttième siècle qui vit Dubois, cardinal et * ministre, l'abbé de Bernis, ambassadeur à Rome, et l'abbé de Voiseuon, de rAcadémie française. Pourquoi être plus sévère pour eux que ne le furent la pourpre et le fauteuil? Ils disaient tous comme le roi, leur maître : « Aj)rès nous le déluge; » mais le déluge arriva. On ne les donne pas pour des uiodcles ; que I histnire ne les comprenne donc pas dans ses inimiti«}s. H'ont'ilb pas été assez punis*.' Que leur esprit, que lcur.s écrits, ssurLout quelques-uns, honneur de notre littérature, nous rendent indulgents. Mon Dieu! s'ils eussent vécu de notre temps, ils seraient sans doute meilleurs, ' t I l '-ni'^ aussi grnves, rni«si vertueux (jue nous; mois qui petit dire, si nous eussions vécu de leur temps, (|ne nous aurions eu leurs chanuantes manières, leur exquis savoir-vivre, et que uous eussions tous écrit conmie
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rendirent coupables, ju<,'eoiis-les, dit le mémo écrivain dont
on s'appuie ici, non avec la sévcrilé chagrine du moraliste, niais pliilôl avec l'indulgenle cliarilé du clirélien. Asaut leur chule, savons-nous combien de iulles ont élé soutenues, combien de victoires remportées par eux ? Si une longue résistanceentralne avec soi quelque mérite, on ne peut le refuser aux moines qu*on a si souvent décriés pour leurs vices. Ne roriMihons pas surtout les pièces du procès dans les salii cs iicencieuses, ni dans quelques cyniques débauches^ de Part à cette époque, mais bien dans les graves écrits des réformateurs'.»
11 faut reconnaître que, dans la lutte engagée, les habilanls des cloîtres avaient une infériorilé patente. On n'était pas de force à résister <\n torrent ; les adversaires des institutions monastiques parassaient des Titans; les voix qui allaientdemander leur démolition, d'abord par des moyens indirects, devaient grossir d'année en année, jusqu'à ce qu'elles eussent les grondements de la tempête. Vuilaire réussissait à former une coalition cuiopéenne, où .
eiu tant d'épltres, tant de contes, tant de jolis vers, délices de tous les âges? r {VAbhaue ie PoHtiffngf par M. Chaillou des Ban*eSt p. 904, Paris, in-4», 1844.)
' Ou est envahi de <icgoùl, en lisant les furibondes diati ibeiî liue Ucî» écrivains se sont permises au sujet des moines, riaturelleuit^iit, les réibrmés, mus par resprit de secte, n'en parlent pas avec sanfjT'froid ; Bayle, après Rabelais. Luther et Calvin, et Voltaire ne sont pas três-enthooslasles; le bibliophile Jacob ne paraissait pas, eu 1829, grand i)artib;in des moines, dans ses IWclierchen sur les cowents au iàùème siècle, à propos du couvent de Baïano.
On ne s'explique que trop la marche du relâchement des monastères.
A|u ùs s'être soumis aux exigences de la vie pénitente, on finit quelqucfoiss |»ar Irouvt'r dur )i' joug de la règle; on s'en écarte un peu aujourd'hui, un peu plus doinain : et, le premier pas lait sur cette pente glissante, on se trouve entraîné malgré soi ; les chutes mènent aux chutes ; les uns s(trtcnt des monastères |)our se mêler au mouvement du siècle, et y subissL-nt riufluence séculière. Pnur d'autres, qui n'osaient enlreiudnî les lois de la clôture monastique, la souillure leur venait du dehors. La |iorte du couvent, ouverte d'abord à des infractions légères, donna peu à peu entrée è rorgueil, à l'avarice et à la luxure, trois vices que les che& du mona-> chisnie primitif s'étaient surtout proposé de combattre. (£es Ummtiret bénédictins, par A. Dautiei.) * Monastères bénédictins, par A. Dautier.