LIVRE XEEULKME. AA
Phistoire de l'abbaye de Royaumont pendant le dix-hui-
fiôme siècle; c'est qu'il faut vivre dans ce monde, individus et collectivités, sans jamais compter complètement sur quoi que ce soit. Sans cela ou s'aveugle, on s'enivre de ses prospérités anciennes ; on ne comprend plus rien aux nécessités des temps nouveaux, et peut-être qu'au moment même où, se nourrissant de l'idée que le présent durera indéfiniment, l'homme dédaigne d'interpréter les symptômes de révolution qui rcntoureut de toutes parts, peut-être qu'alors la mine qui doit provoquer l'ébranlement et la ruine de sa confiance et de sa vieille sécurité va faire explosion. L'abbaye de Royaumont soignait des livres de compte et de dépenses, recevait et lisait les journaux de Sentis^ et de Paris \ dressait des inventaires, tandis que le vieux monde allait être submergé. C'est ainsi qu'ont toijgours procédé les corporations, les individus et les sociétés qui étaient destinés à périr. La Providence ne saurait approuver les insouciances, les passe- , temps bourgeois et l'oisiveté, au moment de ces grandes crises qui vont changer la face des nations.
Ët pourtant Ton sent le besoin de se recueillir en voyant approcher la fin si tourmentée du dix-huitiéme siècle, a6n de restituer à chacun sa responsabilité dans la grande débâcle de toutes les institutions anciennes à laquelle on allait assister. Si Ion voulait, se penchant sur tant de ruines qui s'annonçaient, creuser la philosophie de l'histoire cistercienne et méditer en Volney chrétien sur tant d'écroulements, il serait facile d'énumérer les causes
* Le journal les Affiches de Sculi.i, qui avait pour rédacteur en chef M. l'abbé Yaninu, cliaiioine de la cathédrale de Seidis, rendait compte des affaires d'intérêt local, du bailliage de Senlis, de Coiiipiègiie, de Beauvais, de Beaumont, de Creilf il disait : « Les distributions de piii, préôdéespar Mgr de Roqoelaure, évêquc de Seidis, les fêtes de Chantilly, la maladie, le rétahlissemcnt dn prince de Condé, Ic^ mariag-es et df-f rs. »
* On a pu voir, plus haut, dans le livre de dépenses des moines, les somuieb portées pour 1 abonnement aux Journaux.
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multiples du relâchement et de la décadence générale du dix-liuilième siede. Le trouble et la pcriurbation furent introduits dans les monastères par les guerres et les invasions des Anglais au quatorzième et au quinzième sicdes; le schisme d'Occident et le séjour des papes à Avignon eut aussi une déplorable influence. Le ralentissement de la discipline intérieure des monastères devait sortir presque inévitablement de la misère, de la destruction des campagnes, du pillage des moissons et de l'impossibilité de cultiver la terre pendant deux cents ans. ' C'est l'institution des abbés commendataires qui a surtout poussé aux effroyables renversements; c'est l'esprit de propriété chez les uns , c'est l'absentéisme de la part des autres ; c'est le vent de sensualisme et de mondanité qui a soufflé sur toute la société française du dix-septiémc et du dix-huitième siècle.
Après CCS causes extrinsèques qui préparèrent la dissolution et la ruine des insliluliuiib monastiques, le penseur mélancolique devrait invoquer des causes intrinsèques et remonter jusqu'aux origines les plus intimes de tous les bouleversements, en suivant leur trace d'âge en âge. Tous les écrivains, dit un auteur compélcnt, tous les historiens ecclésiastiques, qui ont Irailé la question de la dégénérescence des ordres religieux , se résument dans Tahhé Fleury, qui a tort nettement indiqué les causes principales du relâchement et de la décadence. Il les attribue en partie à Textension progressive des domaines ecclésiastiques, et par suite au luxe et à l'oisiveté qui s'inlroduiî>nent dans les abbayes bénédiclmes dont les religieux, pauvres individuellement, possédaient en cornuiun dos richesses considérables. On était censé ne rien dépenser pour soi, mais il fallait faire honneur à Dieu, à l'ordre, à la maison, et dans une intention en apparence fort louable, on élevait et on entretenait à grands irais les églises, les bâtiments claustraux, les forteresses et aulrcs
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dépendances dii monastère. Quant au vœu d'humilité, les moines n'élaient-ils pas également portés à l'enfreindre
. par la haute idée de soi-même que pouvait inspirer à chacun d'eux l'habitude de commander ù de nombreux vassaux, de lever des hommes d'armes, et même de marcher à la téje de milices féodales, soit pour le service du suzerain, soit pour la défense des domaines et châteaux du monastère? Ajoutons encore la fréquentation de la cour des princes, l'usage des missions diplomatiques souvent coniiées à 1 habileté des moines et les abus du régime de la commende substitué à l'administration des abbés réguliers* Vienne plus tard le sensualisme raffîné de la Renaissance, auquel succéderont tour à tour les désordres causés par les guerres de la réforme, les scandales accompagnant la fastueuse dévotiuii lia tlix -septième siècle; eulin le loi enivrement et l'esprit irréligieux d'une époque qui, pour réveil, 4^vait avoir la révolution, et Ton comprendra quelles influences pernicieuses minèrent peu à peu le corps monastique, sans qu'on puisse en accuser nullement le principe de l'institution *. »
Royaumont» en 1782, dirige et concentre la pensée tour à tour sur deux hommes offrant les antipodes par leur organisation : Voltaire, dont l'activité allait jusqu'à la fièvre, Fabbé deBaltivières, qui ne sortait de sa somno^ lente inertie que pour prophéUser les sombres jours cl la chute de Royaumont ; Voltaire, qui représentait pour démolir la force d'un Titan, labbé de Bailivières, qui, pour reconstituer, ne personnifiait qu'un pygmée. Au point de vue de l'esprit, nul ne contestera que le vieillard de Fcrney ne soit un des glorieux représentants du génie français, et que pour les idées de justice, d'humanilé et de tolérance, un n'eu doive voir en lui un infatigable apôtre. Mais on ne Penvisage ici que dans sa triste tenta-
> M. Âipiioiise Dautiei', daiu» ïliitrodui^iion dea nwuasières bémUiUvit II. 20
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tive de décatfaoliciser la France. Que pouvaient lui opposer Royaumont et l'abbé de Ballivières ^7
En consultant la longue correspondance de ce fécond écrivain, on se donne le spectacle d'une dépense prodigieuse d'esprit employée avec une obstination de quarante années à rendre l'idée chrétienne impopulaire. On croit voir passer le génie de rextermination, traînant avec lui toute une armée avec mot d'ordre de bafouer les personnes et les choses qu'il n'aimait pas. Que pouvait être la correspondance avec Thiriot, d'Argental, d'Âlembert, Damilavilie, d'Argens, Helvétius, de Bordes, « Diderot, Marmontel, etc., lorsque la plume était tenue par un homme dont, au dire deThistorien Lacrelelle, ce chaque « trait de la conversation indiquait un désir impérieux de « braver et d'in.^uiter les croyances religieuses, » et dont Grimm, son admirateur, disait aussi : a Voltaire est «r absorbé par son beau zélé coptre Vûifâme; b on sait qu'il désignait par ce titre le christianisme. C'est que l'auteur du Dictwnnaire philosophîqm tomba d'un fanatisme dans un autre, et cet liojiime devient à la fois inexplicable et odieux aux yeux de la physiologie morale. « Âh 1 frère, écrivait-il au marquis d'Argens, si vous vouliez écraser Terreur! Frère, vous êtes bien tiède I » 11 écrivait à d'Alembert le 19 janvier 1757 : a Faites un corps, aniciitcz-vous et vous serez les maitres. » « Vous avez, lui écrit-il le 14 mai 1757, des articles (dans I'jBweydopédie) de théologie et de métaphysique qui me font bien de la peine ; mais vous rachetez ces petites ortho* doxies par tant de beautés et de choses utiles, jqu'en gé* néral ce livre sera un service rendu au genre humain. » 11 écrivait encore eu 1757 : « Je prie l'honnête homme qui fera matière (pour l'Encyclopédie) de bien prouver que ce je ne sais quoi qu'on appelle matière, peut aussi bien
' M. de BaUivières dcvîat abbé de Kojaumont quatre ans après la mort de VoiUire.