LIVRE gUAÏÛRZlÈMË
Aubin-Louis MiUin, conservateur du Muséum des antiques
à la Bibliolhèque nationale, a\ail été chargé en i790 de présenter à l'Assemblée constituante un exposé des antiquités précieuses de la nation. Cet exposé, qui contient deux cent cinquante planches et tous les laits historiques dontles lieux retracés dansées planches ont étéles témoins, . forme cinq volumes in-quarto, intitulés : Antiquités natiomies ou recueil de monuments pour servir à riiisloire de France, par Aubin-Louis Millin. Milliii accorda, dans son travail, à Tabbaye de Royaumont la place qu'elle méritait. Y aurait-il lieu degourmander le savant pour s'être livré à quelques réflexions en dehors de son sujet, et qui sont la preuve de la nécessité où Ton est à toute époque de payer tribut à l'esprit régnant? A part quelques phrases de mauvaise déclamation républicaine, puisque en 1790 on ne pouvait point ne pas paraître antimonarchique et républicain de la veille, Millin apprécie la vieille réputation de Tabbaye de Royaumont : «t L'abbaye de Royaumont, dit-il, était célèbre de nos jours, par ses richesses, par le luxe de ses religieux, el la maginificekce avec laquelle ils kecevAiENT LES ËTRANGËBS de l'uli et de Vautre sexe; elle est située dans une plaine au milieu des bois, à une lieue et demie de Beaumont-sur^Oise, et à une pareille distance de Luzarches. On y arrive par la route de Beauvais , que Ton quitte ;i une demi-lieue au-dessus do Moissel, pour prendre la route particulière de Viarmes ; chemin superbe qui ne conduit pourtant qu'à un petit village, mais ce village était la demeure d'un intendant, M. de Viarmes ; et ce n'est pas le seul qui, pendant que les peuples souffraient encore la corvée, a baigné la terre des sueurs des malheureux villageois, pour éviter un peu de fatigue à ses chevaux, et pour épargner à sa grandeui* l'ennui d'une plus longue route.
<K Cette abbaye doit sa fondation à la piété prodigue de Louis IX. Non-seulement saint Louis dota celte abbaye,
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mais dans son impatience de voir achever cette fondation,
il visitait les travaux, pressait les ouvriers; on dit mèine qu'il travailla à l'édification de cctle é^rlise de ses mains royales* Tandis qu'à la Chine, l'empereur, dans une des plus pompeuses et des plus imposantes solennités, ouvrait lui-même avec le soc de la diarnie le sein de la terre, pour exciter ses su jets aux utiles travaux de l'agriculture, seule véritable riclieâbc d'un grand État, Louis IX donnait en France l'exemple de la superstition, et élevait un palais pour des moines fainéants, qui devaient s'engraisser en paix de la subsistance de plus de cinq cents familles* Cette abbaye était alors en grande réputation*. »
On fait irrâce du jargon de M. Millin et des tirades déclamatoires qu'il crut devoir offrir à Tidole voltairienne ; on ne veut ici que lui savoir gré d'avoir consacré quelques planches pour la reproduction des monuments les plus importants de notre abbaye ; on n'y a peut-être pas toujours o])scrvé les lois de la véritable perspective, mais . les dessins et les appréciations qui les accompagneiil sont, dans leur ensemble, généralement conformes au vrai. Miiiin admirait la bçUe grille par laquelle on entrait dans une vaste cour: il traitait de mauvais goût la construction que Ton va voir M. de Ballivières faire substituer à 1 ancien pavillon abbatial. C'est surtout l'église de Royaumont que le conservateur du Mtiseum vantail à TAssemblée nationale dans les termes les plus laudatifs, affirmant qu'elle était «c une des plus belles de. France, la plus magnifiquement constniite. » Libre h Millin de critiqucr rinslallali<iii (lu chœur, qu'il tromait peu réussie en ce qu'elle « masquait une partie de cette superbe église.» Libre encore à lui de n'en aimer ni la boiserie des stalles, ni les deux chapelles aux deux cùtés de la grille du chœur, « d'un trés-mauvais effet, en ce qu'elles interrompaient
* Antiquités natioMiei, art. RurAOHOMT.
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la vue du chœur et du reste de Téglise, » ni les deux statues en plâtre placées dans ces deux chapelles, Tune de saint Louis, Taulre de saint Bernard, œuvres d'une plate médiocrité dans une basilique qui n'aurait dû admettra que des ouvrages distingués. Libre, en un mot, à MiUin d^avoir son esthétique en matière d^architecture ; mais, comme éclio des traditions, cet antiquaire devient le témoin de la vieille répulalion qu'avait l'abbaye de Koyaumont d'oUrir une large hospitalité.
La série des faits qui impressionnèrent M. de fiallivières peut ne commencer qu'au voyage d'un érudit du dix-septième siècle, qui était venu résider quelque temps dans l'abbaye de Royaiirnoiit avec un but de rrcherche historique et archéologique. Omettons les splendeurs pendant lâs quaire-vingtsannées du séjour des Lorraine. François- Roger de Gaignières, dont le nom n'est pas sans estime aux estampes de la Bibliothèque impériale de Paris, avait eu ridée de visiter toutes les abba>*es, cathédrales de France et monuments publics, pour dessiner et annoter tout ce qui pouvait ofîrir de l'intérêt par rapport à la topographiOf aux anciens usages et à Tbistoire. De Gaignières, qui était Fami de l'illustre savant de la congrè^ gation de Sainl-Maur, doni Bernard de Monlfaucon, se munit de lettres de recommandation de ce religieux célèbre pour être introduit à Boyaumont, où il arriva vers 1694. M< de Gaignières menait toujours avec lui un peintre, comme nous l'apprend Montfaucon. H. de Ballivières n'ignora point quelle hospitalité les religieux de Kuyauniont offrirent à M. de Gaignières, avec quel empressement d ailleurs ils ouvrirent leurs trésors scientifiques à ce docte chercheur, qui ne fut pas ingrat. Ce collecteur passionné a conservé par ses dessins les vues des tombeaux qui décoraient la basilique deRoyaumontet que la n'^volulion devait faire disparaître ; il a contribue h rimmorlaiitc de quelques elligies funèbres qui n'auraient
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pas échappé au:x fureurs de la politique. Les ouvrages
manuscrits de dom Dauvray lui furent communiqués, de même qu'on avait permis à Le Nain de Tiliemont d'en -prendre connaissance.
L'homme auquel Royaumont accordait, en 1694, une hospitalité si empressée ést un de ces humbles soldats du labeur, un de ces coUeclionrieui s opiniàti es et intelligents qui travaillèrent silencieusement h recueillir des matériaux utiles pour compenser, par Vhistoire ligurée, les lacunes que présentait Thistoire de France. François^Roger de Galgniéres avait été gouverneur de la ville et principauté de Joinville et précepteur des fils du grand dauphin. C'est une personnalité mérita ntc que la postérité relient dans le clair-obscur de la gloire. Mais des hommes éminenls du dix-septiéme et du dix-huiftième siècle surent apprécier cette patience d'exploration mise au semce de notre histoire nationale. L'illustre Montfaucon avouait que, sans les tra\%ux de M. de Gnit:inères, il n'aurait jamais pu entreprendre son livre monumejUal les Monuments de la monarchie française ^ ; « Je ne savais, dit le bénédictin de Saint-Maur dans sa vive reconnaissance, quand je donnais à M. de Gatgniéres des lettres (pour qu'on lui ouvrit les curiosités des abbayes), je ne savais pas alors qu'en lui faisant plaisir j'agissais pour moi ^ » Le duc de Saint-Simon, véritable prince des Mémoires dans notre pays, se montra assidu à visiter les collections de M. de Gaigniéres, qui habitait une vaste maison à Paris, rue de Sèvres, non loin des Incurables, Royaumont reçut donc sous son toit celui qui eut rhonneui* d'élre ulile et à MontlVuK on, si connu par sa vaste érudition, et au célèbre duc de Saint-Simon, qu'il initia à la méthode figurée qui complète, en histoire, la connaissance du moral par le physique. Tous les deux venaient parcourir ce muséum,
* Cinq volumes in-fnlio.
* Mattuments de la motiarctUe françaue, Paris, 1729, Préface, p. vi.