LIVRE QUATORZIÈME
rexcellenl abbé Prévost ne songeait pas soulemenl à faire une visite siniph^ de politesse au monastère ; au fond, il n'aimait plus les moiaes, il ne lisait guère que des romans anglais et le Mercure de Fratiee ; son seul ami était un curé plus jeune que lui de quelque vingtaine d'années, chez lequel il allait boire et jouer. Probablement Prévost ignorait même Texistence dn monastère de Saint-Kirmin. Un soir, l'abbé Prévost, en sortant de chez M. le curé do Saint-Firmin, tomba de toute sa hauteur sur le seuil de la porte, frappé d'une attaque d'apoplexie. Le curé sort et le prend par la téte afin de Pentratner chez lui. Mais il trouve une forte résistance, une résistance invincible : c'était un moine qui tirait Tabbé Prévost par lés pieds. — Il est à moi, disait le curé. — 11 est à moi, disait le moine de Saint-Firmin : je l'aurai. — Tous ne Taurez pas. Et chacun d'eux tiraillait en sens contraire l'infortuné abbé Prévost, qui, mourut ou fut lue dans ce double zèle pour avoir son corps. » .
Suit une scène absurde où, de sa pure invention de romancier, l'écrivain accélère le dénoûment, et ne croît aucun moyen plus efficace pour le précipiter que de répandre un sac d'écus sous les yeux de l'un des contendants. Une pluie métallique a paru l'expédient suprême*. •
Ou regrette, à tous égards, qu'un écrivain français s'abandonne à de pareilles déviations, et ne puisse aboutir qu'à des inventions ^ussi plates. L'auteur des Châteaux
de France a-t-il vraiment inventé? Plus noble fut le démêlé qui eut lieu pour le corps de J. Charles d'Orléans-Lon-
' Le réciti en efTet, eontinue ainsi : « Le curé triompha ; les souliers seuls de rabbé PréTOSt restèrent aux mains du moine qui courut éperdu, cette reliqne à la main, raconter à bes confrères ce qui venait d'arriviT.— Puisque nous ne i'avons pas eu vivant, il nous le faut mort : tel lut le cri yt-iu ral de la congrégation ; et, seul, chargé de cette grande mission, le su[)éneur se rendit dies le curé de Saint-Firmin, emportant sons sa robe queique.cbose de volumineux. Sans dire un mot, Mns employer les arguments, repoussés avec perte» du premier moine; sans recourir à la violence, le supérieur,
gueville, seigneur de Timcarville et fils de la célèbre duchesse de Longueville, rhéroïne de la Fronde, l'inspira» trice de la muse éteinte de M. Cousin. D'après l'histoire, à peine ce gentilhomme, qui commença par porter le nom de comte de Danois et finit par s'appeler Tabbé d'Orléans, avait-il rendu le dernier soupir, en 1694, que les moines de Saint-Georges de Bocherville, chez lesquels il s'était retiré) et le curé du lieu se disputèrent son corps. Il y eut procès. Le cadavre, embaumé par les soins des
' moines, resta une année entière sans être inhumé. Enfin le curé l'emporta, et le duc d'Urléans-Longueville fut placé dans l'église de la paroisse. Est-ce une réminiscence du fait de Saint-Georges de Bocherville, que Técrivain moderne a voulu reproduire? Mais pourquoi mêler à un plagiat [un incident presque odieux et en toute hypo- , thèse antipoétique? 11 ne serait pas généreux à un auteur d'origine israélite de faire peser même indirectement, sur des chrétiens, un reprcfthe d'amour excessif de l'argent. Pourquoi cette image positiviste, prosaïque en tout cas, d^un sac d*ècus répandus sur un plancher!
• Qu'un écrivain de race iuive excelle à traiter les matières de spéculation financière, nul ne veut y contredire Mais, en ce qui concerne le mirage de Targent et la séduction que l'or exerce, on admettra que chrétiens ou disciples de Moise, tous y sont également sensibles.
Mal engagée, Tanecdote a de la peine à gagner la dernière phase de son dénouinent. « L'abbé Prévost, emporté au monastère, fut aussitôt dépouillé de ses habits laïques; on le revêtit de la robe de moine, on fit à son corps toutes
étant entré dans l'appartement où gisait, à côté du curé, le cadavre de ' ÏMè Prévost, ouvrit m robe, et en sortit m ne tsset enflé, qu'il vida sur le parquet. La vue d'une ceiitiiiiie d'écus, qui oooraient de droite et de gauche, éblouit le curé; il se précipita dessus avec voracité ; et, tandis qu'il courait les ramasser sous les lahles, sous les armoires, sous le lit , (laii« les ti'ous du plaiiclier, le vigoureux supérieur jeta le corps de l'abbé l'ré\0!jt sur ses épaules, et l'emporta au monastère. La joie y fut immense. Depuis quarante ans, on aspirait à ce jour de triomptae : il était arrivé.