LIVRE QUATORZIÈME
des difficultés où la société était plongée, et le désir d'en sortir, mais la coexistence dé deux sentiments opposés, la confiance et la crainte, enfin une impulsion
pour ainsi dire fatale donnée par l'opinion, à laquelle les uns se laissaient emporter molK rnent, contre laquelle d'autres cherchaient à se roidir. il y eut des mémoires, des discours, des écrits contre les privilèges des propriétés ecclésiastiques, contre les abus de l'ancien régime; il y eut aussi des récriniinations contre Timprudenfce des novateurs. Peut-on déduire des cahiers et des ^ vœux exprimés à Scnlis, qu'on voulait la subslitutioii do la i ("publique à la fonne monarchique? Nullement, liirn qu un demandât, de meilleures relations entre la nation et le pouvoir royal, on se bornait à rêver une monarchie constitutionnelle, dont serait, banni l'arbitraire ministériel ; mais l'idée républicaine' n'avait pas encore germé dans les tôtes.
On s'était entendu à Senlis pour la réunion des trois ordres et la renonciation aux privilèges pi cuniaircs ; tout semblait devoir favoriser' le développement des sentiments de patriotisme qui animaient tous les membres des trois états du bailliage *, lorsque le 13 mars, le grand bailli, sur la motion du comte deBarbantane, ayant proposé de délibùror sur I.! ([uestionde savoir si on élirait les députés en coniHiuu dans les trois ordres réunis ou en particulier dans chaque ordre, il surgit de nouveaux incidents dont la conséquence fut la division défmitive. « Le tiers état fit savoir au clergé et à la noblesse que son Tceu était de se réunir avec les deux autres ordres pour la
» Peut-être l'Histoire de France de M. Henri Martin se montrc-t-p!lp systématique, en laissant entendre tiue d i dépouillement des cahiers dans différentes provinces de France, on pouvait conclure l'aspiration expresse de hftance à la fome répubticaine. Vn érudft, H. Gustave DeajanKns, ancien élève de r École des chartes, qui fouille laborieusement les cnliiers des états généraux, a î firme que la France demandait des réformes et non une révolution radicale.
* Procès-verbal des délibérations de la noblesse.
HISTOIRE DE ROYAUMOKT.
ïiomiiialion des députés aux états généraux, à la condition que le clergé et la noblesse se réduiraient dans la proportion indiquée par le règlement, et que les députés seraient choisis, pour chaque ordre, parmi les membres de l*ordre pour lequel ils auraient été élus. » Le motif du tiers état, en faisant cette proposition, c'est qu'étant composé de cent cinquante membres seulement, il n'aurait pu avoir dans 1 élection une intluence égale à celle de la noblesse, qui comptait près de deux cents membres, et surtout à celle du clergé, qui pouvait disposer de dnq cents voix ^ Le parti de Mgr de Roquelaure ne manqua pas de signaler ce qu'il trouvait d'excessif à son point de . *vne dans cette prétention, i'airc avorter les projets de réurùon des trois ordres ; et toute l'assemblée du clergé finit par adhérer aux idées développées par M. de Ballivières ; elle prit en effet la résolution suivante, dont Tabbé de Baliiyières, accompagné de quatre députés, fit lecture à la noblesse : ce Le clergé, désirant montrer le zèle le plus sincère et le plus ardi uL pour la réunion lics trois ordres, avait coiiseuli à la proposition pure t!t simple qui lui avait été faite avant-hier par Tordre du tiers état de se réunir aux deux autres ordres, et avait vu avec satisfaction ^iie Tordre de la noblesse était dans la même disposition; mais Tordre du tiers état exigeant de la part du clergé une réduction aussi contraire à la lettre et à Tesprit du règlement qu'à l'organisation dudit ordre du clergé et aux intérêts respectifs de ses différents uicnibres, ledit ordre du clergé a vu avec regret que le tiers état apportait empêchement à la réunion, et a délibéré unanimement de rédiger seul dans sa chambre ses cahiers de plaintes, doléances et remontrances, et de procéder également seul au clioix de son député aux étals généraux.
« JuitifiettUM tf» tiêrs-éM du MHage 4e Sentit, par Dubos» procurenr* fiscal» dépoté de HortefonUice . Sentis, 15 mars i7S0.
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Fait et arrêté en ladite assemblée générale du clergé, ce i5 mars i 789. »
Il est quelquefois malaisé (ranalyscr et de définir l'attitude prise par un citoyen dcins les crises de son pays. Les intérêts personnels et régoïsme jouent dans nos déterminations un rôle plus considérable que nous ne voulons l'avouer. Tandis que Mgr de Roquelaure et Tabbé de Ballivîéres mettaient en avant les inlérêts de la religion pour justifier leur ligne de conduite : est-il sûr qu'ils fissent abslraction de quelques avantages personnels? M. de Ballivières, sourd et aveugle jusque-là aux perturbations de la société française^ avait fini par voir et par entendre. HH. Maupeou, Turgot, Brienne, Lamoignon, Galonné, Necker, successivement appelés au pouvoir, s'étaient culbutés et avaient succombé à la tâche. Le goufTre qui se crcusail sous les pieds s'élargissait déplus en plus. Comment échapper au péril? On ne voulait plii^ ili' nouveaux impôts; on ne voulait plus de nouveaux emprunts; il fallait des sacrifices de la part des privilégiés, et ils ne ne voulaient pas en faire. Les têtes travaillaient, et quand une nation entière, acculée dans une impasse, est jetée dans l'émeute, qu'allait-il en sortir?
Une circonstance ouvrait les veux à l'abbé de Ballivières et réveillait tout à coup ses instincts conservateurs et rétrogrades. Il sentait qu'on lui devenait hostile , et il rendait aux autres cette hostilité. Parmi les cahiers particuliers des nobles qu'on avait dépouillés dans l'assemblée des nobles de Senlis, se trouvait un discours adressé au duc de Levis, grand bailli, par M. de Foi niancourt :
f( \ou> s;uirez apprécier, disait M. dcFoi mancourl, les grands et trop chers intérêts du clergé, eu le montrant, dans les premiers siècles de la monarchie, comme elle, pauvre et faible, mais ambitieux, avide de dons' et d'auménes, de distinctions et de prérogatives , déguisés aujourd'hui sous le nom imposant de droits sacrés et divins.
510 HISTOIRE DE ROYiUMONT.
« Vous dislinguerez la classe fastueuse des prélats, la classe oisèuse des eammendataires^ la classe hidigente des curèSy ]si,cla8$e végétanta des moînm K »
Le marquis de Villette avait, dans le même bailliage, publié un écrit intitulé Mes cahiers^ où il touchait également aux questions irrilaiilcs, demandait beaucoup de suppressions : suppression de la servitude réelle et personnelle; suppression des ordres religieux mendiants; suppression du cumul des emplois et des pensions dans Tordre civi), militaire, ecclésiastique; suppression du séjour du roi à Versailles, qui coûtait plus de vingt millions.
Faut-il ajouter, pour expliquer l'attitude de l'abbé de Royaumont à Scnlis, qu^outre l'élément de représailles contre une hostilité qui se déclarait-à son endroit, M. de Ballivières subissait l'envahissement de la peur? Les natures inconsistantes et légères présentent ce singulier phénomène, qu'après avoir été les plus indolents à la première phase de la crise, les mômes hommes, deviennent, par un retour brusque cl extrême, au moment où les dènoâmenta vont éclater, les plus complets alarmistes et les plus énergiques réactionnaires. Jusque-là, ils ne réagissaient contre rien, aujourd'hui, ils pensent mais trop tard, à réagir contre tout. Hier, Pabbé de Ballivières ne rêvait que de se construire un palais, en se montrant envers les agitatiofLs du muiide iiulilique d'une iiisouciaiiQe qui équivalait à de Taudace ; aujourd'hui, rejetant toutes les préoccupations d'intérêt personnel, il conseille à tous la peur, il voudrait reculer avec tous, dans un passé impossible. Tout porte à croire que M. de Ballivières comptait, au commencement de 1789, dans les rangs des effrayés.
On ne disconvient pas qu'un motif de reconnaissance, ' Cakien des membléet de SenHtf par M; Gustave De^ardins, p. 410.