LIVRE QUATORZIÈME. M
romme un coup de tonnerre, indiquaient Téclosion d'un monde nouveau. N'y avait-il pas d'ailleui s l'incident capital qui avait brillé comme réclalr précurseur, lors de la vérification des pouvoirs des membres des états généraux? Les trois ordres se trouvant en présence, le tiers état avait ^mmé les deux autres ordres de se réunir à lui. Sur leur refus, il s'était déclaré assemblée nationale, c'est-à-dire la nation à lui seul. La révolution était laite, l'ancienne France, comme dit avec raison Henri Martin, était tinie.
Surtout la journée de la Toussaint de cette année 1 789 fut remplie à Royaumont de présages sinistres, d'anxiétés mortelles et de lugubres pressentiments. Les populations deViarmes, d'Âsniéres, deBoran,duLYs, de Saint-Martin, Sugy et Luzarches, avaient Thabitude d'affluer aux jours de grandes solennités dan> 1 imposante basilique*. Mais les événements de Paris tenaient toutes les âmes en haleine; Jes mpines.de Royaumont se demandaient silencieusement •à eux-mêmes, si cette fête de la Toussaint n^était pas la dernière qu'ils célébraient en commun. L'artiste' qui touchait l'orgue de Royaumont, après avoir dit, dans les modes omnipotents de cet instrument gigantesque, les félicitations de la liturgie chrétienne adressées au habitants du paradis, changea tout à coup de mode et de Ion, à la ûn de l'office. 11 est d'usage, dans le rit religieux, que le jour de la Toussaint, dans les offices du soir, oncommence par anticipation à solenniser Tobjet du lendemain, qui *stlu commémoration générale des morts; mais le 1' novembre 17S9, les orfjnes de Royaumont, qui pleurèrent sur la iin dp jour en l'honneur de la commémoration
^ Nous connaissoDB les rares vieillards de Viarmes et d'Asnièrcs, vérit a- Mes dilcltanti campagnards, (}ui furent, dnns leurs j(3nnrs années, témoins de cette attluence, à Royaumont, aux jours de solennités religieuses, et qui admirèrent, en 1788 et 1789, le puissant effet des orgues, restaurées et agrandies en 1161 du tenip$;,du R. P. dom Abel Belle, prieur de Ito^aumont.
* U. Guéuobe.
516 HISTOIRE D£ RÛYAUMONT.
religieuse des défunts, pénétrèrent et enveloppèrent toutes los ;ir!i( s de sombres idées de terreur. Il semblait que ce passage musical, dçs fugues flexibles et des jets bondissants de la joie qu'avait d'abord exprimés Torgue, à des notes lugubres, funéraires, prolongées, répandit un crêpe de deuil sur l'abbaye de Royaumont ; les cent voix de cette âme musicale versèrent sur les personnes agenouillées dans le sanctuaire des torrents de tristesse. On eût pu regarder ces lamcntalioos (U) la liturgie, ces plaintes déchirantes de l'orgue et les derniers grondements des basses «{ui faisaient frémir les auditeurs jusqu'à la plante des pieds, comme un écho prophétique du décret que l'assemblée nationale allait rendre, le lendemain, 2 novembro 1789, sur le sort des abbayes. C'est un poëme de mort que l'orgue développa dans les vibrations oscillatoires de l'air.
Les choses avaient marché avec rapidité dans Tinlervalle entre l'ouverture des états généraux et le 2 novembre 1789. Que TÊglise, dans plusieurs de ses membres, dans ses monastères, dans ses abbés et dans ses moîaes, n'eût besoin de spiritualisation ; qu'il n'y eût à côlé de saintes et belles indiviilualitôs, des exemples de relâchement, qui le niera? Tout le monde, dans les différentes classes sociales, avait besoin d'être ramené à un type plus pur de la vie morale. Un point compliquait Tadministration de la France, c^était le déplorable état des finances nationales, le gouffre du déficit à combler. Après la prise de la Bastille, rassemblée nationale, déployant sa puissance polilique, imagina de sacrifier les biens du cljcrgé et de satisiaire. à la dette publique en dépouillant l'Église. Les économistes et les hommes d'Ëtat de ce moment de crise pensèrent que c'était à la fois le moyen de résoudre le problème des finances nationales et de spiritualiser les aïonastères en les spoliant. Le terrain n'était-il pas pi'éparé depuis longtemps, puisqu on ne peut nier que le