LIVRE QUATORZIÈME
le héros d'Asnières-sur-Oise sous les arcades du Palais- Royal, ou l'on coudoyait Mirabeau et Camille Desmoulins. Il aurait pu noter cette particularité dans sa description 'de ce palais, et signaler ces odieuses audaces du crime, au
milieu « du tableau mouvant et grandiose d'une ville célèbre qui le transportait d'à dm ira lion. »
L'autre héros révolutionnaire d'Âsnières semblait s'être donné l'étrange mission de diriger ses concitoyens vers Chantilly; on va dire à quelle fin. Qu'étaient devenues, après c[ue les Condé eurent émigré, les splendeurs de- Chantilly, ces bois où la rivière delà Nonette était assuiellie dans les canaux et les bassins, ces terrasses décorées de colonnes toscanes, ces salles splendides dont la vue se déployait sur de ravissantes cascades et sur huit nappes d'eau, ce jardin anglais, ces chaumières, ce château qui comprenait trois châteaux, et la grande cascade, et la ménagerie, et la grange rustique? Dépouillé de la gloire de ses murailles, de ses colonnes de marbre, de ses panneaux de pierre de Florence, de tout ce luxe enfin qui avait tant ébahi le grand-duc de Russie et le roi Gustave III de Suède ; saccagé et dénudé depuis le pillage du 15 août 1 792, le château de Chantilly élait, en l'an If, une prison, une réserve pour Fouquier-Tinville. « Ce lieu charmant, écrivait en 1797 un témoin de la révolution, a fini par être une prison pour un très -grand nombre d'habitants reconnus pour être les plus attachés aux trois princes, et ensuite le dépôt des autres prisonniers arrêtés dans les environs, d'où on les tirait par cent et deux centsà la fois, pour être menés à Paris à la guillotine, jusqu'à l'aventure de Robespierre ^ » Un triste citoyen d'Asnières* s'arrogea la spécialité abominable d'utiliser les prisons de Chantilly et de leur procurer des habitants. On n'a pas besoin de
* Journée du 10 août 1792, par M. Regnaud. Paris, 1797.
* On a cru inutile de désigner oc misérabiCy aatreœent que par uae initiale de ses noms, L.... M
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qualifier de pareils rùies; la langue du dégoût n'aurait pas d'expression assez flétrissante. C'est lui qui dénonça, on ne sait sous quel prétexte, un modeste citoyen,
M. Picbaud, possesseur do l'ancien chàlcaii royal d'Asniùres-sur-Oise, dit CMiemi de la reine Blanche, M. Piebaud lut conduit à Chaniiiiy, pour passer de . là à la guillotiné.
On entassa, à Chantilly, des détenus appartenant à tous les ordres et à toutes les professions. Les familles Descour-
tils de Merlemont, Reynonval de Rochy, de Montbreton, Auguste-René de Maiipcoii, le Prou de Berlliecourt, Reynonval du Martel, Brionne de Boucourl, les la Roche-Lambert, les d'ivry, les d'Hautemarre, d'Arcy, de Caumont, d'Héricourt, Desessarts, de la Boissière, de Villeneuve, de Rouiïïac, delà Tour-de-Nogent, etc., etc., etc., figurent sur la liste des détenus, ou registre d'écrou de la maison de détention de Chantilly en 1795. Voici d'autres listes, dans lesquelles on peut soupçonner que le révolutionnaire d'Asnicres avait mis la main ; im convoi de la commune de Luzarches, du 5 germinal 1795, am^a aux prisons de Chantilly Pierre Montier, ex-curé, et Remi Simon, exbernardin de Royaumont^. Un convoi de la commune d'Asnières-sur-Oise, du 4*"' floréali795, comprenait Jean- Denis Piébaud, qui lut transféré le 7 thermidor à Liancourt, et Nicolas Lecomte. Le lendemain on ccrouait Le . Claire, de la commune de Viarmes. Le 29 octobre, on menait , les prisonniers de Boran, parmi lesquels Saulnier, curé, Bonrdet, juge, de la Comble, chapelain, J.-B. Gorbolan. On comptait aussi, parmi les personnes venues de kl commune de Precy à la nuiisuu d arrêt de Chantilly, le 50 octobre 1795, Buiot, curé du Lys, Remy-Joseph Ga-
* A pnrf. dom Benup^rnnd, dom Remi Simon, dom Canonne, on ne peut suivre la trace dc^ i ii s derniers iimines de Royaiimont. Aucun ne figure parmi les condamnés a iiiorl, ni dans la lisic doniiôo y-w M. Éirtile Campardon, ni dans la Liste générale et très-exacte des condamuéi à mort par ie tribunal révolutionnaire, publiée l'an III de la RèpuUique.
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nonne, ex-rcIigieux de Royaumont, Delannoy, curé de Precy, d*Avrange d'Haugéranville» Hain, architecte. Le 8 novembre, on emmena Henri Vanesme, de la commune de
Gouvicux^ On i^iioro .si le citoyoïi d'Asiiières, pourvoyeur des prisons de Chmilillv, avait des aïeux de l'autre cùlé du Rhin, s'il avait lu Kant, s'il était partisan de la morale indépendante et de la sécularisation du sentiment religieux; on ne doit point, en tout cas, rendre les maîtres responsables des écoliers qui les interprètent à rebours. Toutefois, pour un homme de 1795, il entendait d'une façon singulière les principes récemment proclamés en 1789, et le mol révolution avait dans son esprit un sens bien peu progressif. Quelqu'un dans nos derniers ^ temps appelle esprit moderne en religion et en politique, <K la grande résultante du mouvement intellectuel et social, qui, latent et obscur durant les premiers siècles du moyen âge, s'est développé depuis le douzième siècle d'une manière continue, et a trouvé sa formule définitive en 1789. Ce qui fut proclamé cette année-là, ajoute-t-il, ce fut l'avénement de rhumanité à la conscience, ce fut l'acte de majorité de Fesprit humain prenant possession de sa souveraineté, ce fut l'avénement de la raison au pouvoir orjîanisateur et réformateur que le hasard, la passion ou les causes inconnues classées obscurément sous le nom de providence, s'étaient arrogé jusque-là; souveraineté delà raison, organisation rationnelle delà société par la réflexion, voilà tout Pesprit moderne «t Assurément ce n'est pas tout cela; mais si c*est un peu cela,
* Ucgistfe d'c'cfou de la maison â'afre^t de ChnnfUly, en 1793; manuscrit Qux arcliivcs do la préfecture de l'Oise, contenant la liste des détenus, l'époque de leur en li ée, de Icut mise en liberté, de leur transIaUon, elc. * *M. Renan. Étude iur dm Luigi Tûêth àvL Mont-Cassin. ^ EmU de morali et de critique, p. 215. — M. Renan i i rr!\ dans une note, qu'il a reconnu, depuis cette étude, que la révolution française ne marque pas une ère aussi importante, ni surtout aussi bienfaisante dans ses résultais qu'il le crdyait à l'époque où fUl écrit flon article sur Toati.
570 HISTOIRE DE ROYAUMO^T.
lesrévolutionnairesd'Asnières entendaient-ils i'espriimoderne?
Là ne s'arrêtèrent point les exploits du citoyen d'As-
nières : le cynisme de Timpiélé vint compléter sa basse spécialité do dénonciateur ; il lui manquait de blesser, par le scandale, la fibre religieuse de la paisible population d'Asnières ; c'est pourquoi il donna le signal d'envabir Tégiise paroissiale, où quelques misérables niais le suivirent par lâcheté. Il y a des heures où la stupidité s'installe dans une nation, et c'était l'heure en France où il l'allait se montrer fanatique épui alcur de l'idée religieuse; quelques-uns allaient jusqu'à se poser eu ennemis personnels du Christ. Noire agitateur de bas étage s'empara du signe de ralliement des chrétiens ; il prit Fétendard qui marche en tête des cortèges foutes les fois que se développe une cérémonie du culte, et armé de ce signe^ de la croix de l'église, il traîna, suivi d une Ibule luinuKueuse, l'iiuaiio du divin crucifié dans les rues d'Asnières. Les vieillards qui rapportaient ces scènes dont fut contristée leur jeunesse, ne dissimulaient pas le dégoût inspiré au gros de la population par ce forcené. Il y avait en lui la facile affectation de Timpudence ; et, dans ce misérable, Asnières avaiL le Lriste honneur de posséder une sorte de Danton rabougri, prétendant établir le terrorisme dans la zone territoriale de Royaumout, Yiarmes, Asnières, Noisy, etc.
. Assurément les promoteurs de la liberté de conscience et de la liberté de penser n'avoueraient pas un pareil disciple. Étrange manière, quand on veut se mêler au labeur
d'une nation qui tiavaillc dans un effort de géant à détruire les anciens abus, étrange manière d'y participer, en s'en prenant à celui-là môme qui est venu restaurer dans les idées de l'humanité la notion du travail, qui a réhabilité le travail manuel, et par qui l'artisan et Touvrier ont comaiencé à compter daub la société nouvelle I