‹ Histoire de RoyaumontChapitre 187 sur 263 · LIVRE UIATORZIÈME. o · texte numérisé non relu

LIVRE UIATORZIÈME. o

une main irrespectueuse sur l'image du Giirîst» sur celui qui a révélé la charité divine et humaine, qui a inauguré

• la liberté et Tinviolabilité de l'âme ; il y en eut même qui ne dissiniuli roiit pas leur regret de ce qu'il n'était pas mort sur le coup : regret soufflé par la vengeance cl qu'on ne peut approuver. Au point de vue des chrétiens, l'acte des révolutionnaires d'Âsniéres était inqualifiable ; c'était unede ces monstruosités dontla vue produitla douloureuse [impression que ressentirait un fils en voyant son père traîné par les cheveux dans les ruisseaux d'une ville. Au point de vue des libres penseurs, des émancipateurs de la raison, des libéraux, des républicains, c'était un des attentats les plus sauvages contre la liberté de conscience ; au point de vue des convenances et de la dignité des citoyens, Tacte du citoyen d'Asniéres était le sanglant outrage fait par une infime miiioiilc a la ci oyancc et aux. adorations de la majorité des citoyens français. Enfin au point de vue de l'histoire générale, c'était le scandale d'un misérable scélérat» barbouillant de mépris et de boue limage sacrée de celui 4ont le nom est historiquement comme théologiquement le plus grand nom de l'histoire et delunivers. Lorsqu'on a pour théologie «t d^écraser les fanatismes et de vénérer l'infini^, » il faut tacher au moins de se comprendre soi-même.

Que si des personnes on va aux choses, il est un acte de vandalisme révolutionnaire qui pèse sur la conscience des habitanlsde la contrée : c'est l'absurde démolition de l'église de Royaumont. On fut obligé d'étudier et de créer tout un plan de guerre, une véritable stratégie, p(jur arriver à renverser le colosse de granit ; la poudre et la mine, qu'on employa d'abord, n'avalent aucune proportion avec

* Formulé de Victor Hugo, qui r.'coinnitndG de a tendre la pensée à la soif des hommes, de leur donru r à tmis, en élixir, la notion de Dieu, de faire fraterniser en eux In conscience et la sàeuce, de les rendre justes ptr cette confrontation mystérieuse. »

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le résultat qu'on voulait atteindre. Tandis que les explosions faisaient sauter à peine quelques fragments de la spl^ide basilique, la masse restait entière et semblait

ne pouvoir être ébranlée dans les fortes assises horizontales de pierre qui la soutenaient iltpnis l'an l'228. On abandonna forcément la méthode de dèinolition par la mine; ni l'acquéreur de l'abbaye, ni les ouvriers de Royaumont n'étaient tenus de savoir en 1792 toute la force de compressibilitè et d'explosion de la poudre, que Ton ne connaît qu'imparfaitement même de nos jours. On renonça au splèine qui consistait à éventrer les nuirailles de ré<zlise, en produisant cotte meurlrièrc et irrésistible dilatation de gaz, cette effrayante poussée de gaz qui a lieu lorsque la poudre étant enflammée subitement, ces gaz sont comprimés dans un espace 100 fois, i,000 fois, 4,000 fois trop resserré.

Mais d'abord pourquoi démolir cette belle église? Tous les édifices de France n'ont pas disparu. Plus d'une abbaye échappa au désastre, par exemple l'église de l'abbaye cistercienne de Pontigny ; par exemple encore, l'église de l'abbaye bénédictine de Saint-Benoit-sur-Loire. Aussi la question de responsabilité se pose immanquablement aux yeux de tous, au sujet du marquis de Travannet, acquéreuj de Royaumont; et Ton s'explique qu'au premier moment, avant la connaissance des faits, on s'abandonne à l'enlrainement de l'indignation pour condamner M. de Travannet, au nom des arts, au nom de la religion, au nojfn de la conservation des richesses historiques de la France, au nom de saint Louis enfin. Toutefois après Téclaircissement des faits, après l'étude du dossier de M. de fr«tvannct, riiisloirc l'absout de la démolition de l'église de iioyaumont, parce qu'il n'a pas dépendu de lui qu'il en fût différemment. L'autocratie de la ( rHiirininc de Paris mit la main à cette désastreuse affaire. jN'élait-ce pas le temps où la commune de Paris voulait détruire la

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porte Snint-Denis, où Pélion, maire de Paris, reTusait de rendre à la reine les déférences d'usage au nouvel an? Deux fois la commune de Paris fil sommer le marquis d'avoir à jeter à bas Tantique basilique ^ Probablement elle voulait qu'on laissât le peuple sans messe; ou qu^on lui donnât, selon le patois de Fépoque» une mme épurée, ornée de tout ce qui pouvait la rendre propre à des hommes libres et tn Uiircs \ » En toute hypothèse, la h isilique de KoyaumonI l'appelait trop l'amour superstitieux envers un roi de 1 rauce. Mais qu'on se place en face de cet acte de destruction, et à une pr^ière vue sans plus ample information, comment n^être pas sévère envers le marquis de Travannet?

Bien que les démolisseurs de Royaumont fussent des plus robustes et des plus tenaces en besogne, l'église de Royaumont opposa cependant une résistance presque intelligente à la rage de la mine; on peut dire que la belle église édifiée par saint Louis se défendit ellemême. C'est alors que s'engagea pour ainsi dire une lutte corps à corps, dont les détails nous sont parvenus par un témoin oculaire On imagina de scieries piliers ou fortes colonnes qui supportaient la voûte du monument comme on scie les chênes de la forêt. On les scia diagonalement en biseau, parce qu'une entaille horizontale n'aurait point donné un résultat aussi complet. Lorsqu'on eut pratiqué dans les piliet^s une entaille circulaire assez profonde, pour que le pilier fût réduit sur un point donné à n'avoir que quelques centimètres d'épaisseur, on relia tous les piliers entre eux au iuoyen de fortes chaînes de fer.

* On trouverait, no\)s croyons, dans les papiers de N. T., à Luzarclics, les

preuves de Tordre subi par M. de Travannet.

* Apologie de ia messe. Paris, 1797.

* Le marquis de Travannet avait confié la gestion ae ses affaires à son intendant, H. Rameau, descendant du célèbre musicien Rameau; omis connaissons les détails delà démolition de réglisc de Royaumont par K. Habn, de l'Institut historique, qui est le gendre de M. liauieau.

S8S UISTOIRË D£ AOÏAUMONT.

Puis vint le moment solennel et décisif de la balaillt' gigantesque enooîïée avec un colosse de six siùcles. On donna un signal, et to^us ù la fois, comme un seul homme, * les ouvriers démolisseurs, placés à distance, imprimèrent une secousse des plus \iolentes à la partie amincie de chAque pilier, de manière à la faire voler en Tair, à la soustraire de sa place avec la promptitude de Téclair, et à troubler ainsi brusquement Tcquilihre du géant \ Ce moment, qu'il faut placer au commencement de l'année 1792, fut le Waterloo de Tœuvre si regrettable de Pierre de Montreuil. Les colonnes qui soutenaient le poids immense de la grande voûte de Royaumont, violemment ébranlées, abandonnèrent dans une effrayante oscillation la ligne verticale, et ce fut alors la grande déroute d'une armée de gothique architecture. On vil au milieu d'un craquement indescriptible, les poutres qui soutenaient la charpente immense sortir de leur encastrementy les murs de la basilique se fendre et s^ouvrir^ les voûtes, la toiture , le louf d clocher , se précipiter comme de grands quartiers de roches descendant d'un pic des Pyrénées, et tomber en avalanches sur le marbre du pavé» avec des gémissements terribles, pareils à ceux que poussaient les Gaulois, nos ancêtres, luttant jadis dans ces mêmes lieux contre les légions romaines* Il y avait de quoi devenir fou de douleur, quand la partie culminante du monument fut tombée, quand tout l'édifice s'écroula avec les mugissements d'une violente canonnade, quand les voûtes, les charpentes, les colonnes, les arcades, les galeries se détachèrent de toutes parts pour joncher le sol comme les cadavres d'une armée massacrée. L'église de' Royaumont succomba. Maïs on aura toujours de la peine à absouilrc racquéreur de l'abbaye, homme d esprit et excellent politique. La postérité vou-

* n suffisait d'âbntiiler un seul pilier pour renverser le dôme et la voûie de l'ëgliso.

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